Pierrick Rivet, lauréat du 3e Prix Christian Ricourt du jeune chercheur francophone en études taiwanaises

Un grand bravo à Pierrick Rivet, ancien étudiant en Licence et Master LLCER chinois et actuellement doctorant à l’IRIEC en co-direction avec Guilhem Fabre et Pierre Kaser (Aix-Marseille Université), qui a remporté vendredi 09 mars 2018 le 3e prix Christian Ricourt du jeune chercheur francophone en études taïwanaises.

Son Excellence l’Ambassadeur Zhang Ming-zhong, représentant de Taïwan en France, lui a remis le prix qui lui a été décerné par le Comité Scientifique des Journées Jeunes Chercheurs en Études Taïwanaises.

De gauche à droite : Jérôme Soldani, président de l’Association Francophone d’Études Taïwanaises ; Pierrick Rivet, doctorant en études culturelles (Chine) à l’IRIEC (UPV) ; Zhang Ming-zhong, Son Excellence l’Ambassadeur et Représentant de Taïwan en France

Sa communication et son article portaient sur la littérature ku’er 酷儿 à Taïwan.

Wang Wen, également doctorante en études culturelles à l’IRIEC sous la direction de Guilhem Fabre, est intervenue sur le sujet « La modernité dans la poésie taïwanaise des années 1950 et 1960, le cas de Lin Hengtai ».

Wang Wen, doctorante à l’IRIEC en études culturelles (Chine)

Remise du 3e prix Christian Ricourt

Les journées ont été organisées par l’Association Francophone d’Études Taïwanaises, en collaboration avec le département d’ethnologie (UPV), LERSEM-CERCE (UPV), le CRC-IRIEC (UPV), la Direction des Relations Internationales et de la Francophonie (UPV), avec le soutien financier du Bureau de Représentation de Taipei en France, du Ministère de l’Éducation de la République de Chine, et avec la participation de l’Association Française d’Ethnologie et d’Anthropologie.

Journée d’études « Innovation et créativité en Chine » 07/12/2017 Salle Camproux

JOURNÉE D’ÉTUDES

Centre de recherches sur la Chine (CRC – IRIEC)

UNIVERSITÉ PAUL VALÉRY MONTPELLIER 3

Jeudi 7 Décembre 2017 9H15-18H, Salle Camproux

INNOVATION ET CRÉATIVITÉ EN CHINE

D’usine du monde et empire de la contrefaçon entre les années 1990 et la première moitié de la décennie 2000, la Chine s’est peu à peu imposée comme un pays incontournable en matière d’innovation, grâce à une politique volontariste en matière d’éducation, de financement de la recherche et développement, d’implication des entreprises et de croissance exponentielle des réseaux Internet.  Dans le même temps, à partir des années 2000, une nouvelle vague de création artistique traverse le monde chinois qui se nourrit de plusieurs formes d’hybridation avec les autres pays d’Asie et le monde occidental, dans une dynamique à la fois locale et transfrontière.

Cette journée d’études vise à cerner divers aspects des transformations en cours, afin de saisir la dynamique multiforme de l’innovation et de la créativité en Chine, à partir de différents points de vue, et de l’impact réel et potentiel de son émergence sur le reste du monde.

Programme :

MATIN : LES CAPACITÉS D’INNOVATION 9h-12h

9h : accueil des participants.

MA Jun & Guilhem FABRE : introduction à la journée innovation et créativité en Chine. (9h15 – 9h30)

Guilhem FABRE (Université Paul Valéry) : « Pourquoi l’intelligence artificielle est-elle une priorité de la Recherche & Développement chinoise ? » (9h30– 10h10)

Stéphane GRUMBACH (Directeur de recherches, INRIA) : « Géopolitique de l’espace numérique : nouveaux territoires, nouvelles frontières » (10h10 – 10h50)

Ma Jun (Université Paul Valéry): « Construire un État fédéral sous la République de Chine : une innovation politique de la Revue de la Chine nouvelle  ( 新中华杂志) (10h50 – 11h30)

Discussion générale : 11h30 – 11h50

APRÈS-MIDI : L’ART ET LA CULTURE DANS TOUS LEURS ÉTATS  14h-18h

Anny LAZARUS, auteur de La critique d’art chinoise contemporaine Textes et contexte. Aix-en-Provence, PUP, coll. « Arts », novembre 2017, 540 p. : « La critique d’art chinoise contemporaine entre tradition et innovation ». (14h  – 14h40)

JIANG Dandan (Université Jiaotong, Shanghai) : « Créativité et réinvention de la calligraphie chinoise à l’âge contemporain » (14h40 – 15h20)

Solange CRUVEILLE (Université Paul Valéry) : « Numérique et jeux de graphie en Chine » (15h20 – 16h)

Pause – café : 16h – 16h20

LIU Chan-yueh (Université Paul Valéry) : « La marche comme recours de la danse ? Créativité chorégraphique dans le travail de Lin Leechen ». (16h20 – 17h)

Nancy Balard : « Tiehua cun : une jeune entreprise sociale et solidaire taïwanaise au service du renouveau identitaire aborigène ». (17h – 17h40)

Discussion générale : 17h40 – 18h

affiche créativité SN

Activités du CRC novembre-décembre 2017

Activités du Centre de Recherches sur la Chine (CRC-IRIEC) de novembre et décembre 2017:

  • Mardi 28 novembre 2017 18h-20h, Université Rennes 2, amphi E1 : Nancy Balard fera une conférence sur les techniques et la culture de la fabrication de porcelaine de Jingdezhen à l’Université Rennes 2.
  • Vendredi 1 décembre 2017 14h-17h, Université Paul-Valéry Montpellier 3, Auditorium (site Saint Charles 2) : MA Jun fera une intervention intitulée Comment comprendre la notion de « liberté » chez Liang Qichao : sources chinoises, japonaises et européennes dans le cadre de la journée d’études « Les Lumières vues de Chine ».
  • Jeudi 7 décembre 2017 9h15-18h, Université Paul-Valéry Montpellier 3, salle Camproux : le CRC organise une journée d’études « Innovation et Créativité en Chine ».
  • Vendredi 15 décembre 2017 09h15-11h15, Université Paul-Valéry Montpellier 3, salle C020 : Solange Cruveillé animera une séance du séminaire de l’IRIEC consacré à la traduction.

Journée d’étude « La corruption en Chine » vendredi 2 décembre

Le Centre de Recherches sur la Chine (CRC) de l’IRIEC a le plaisir de vous convier à la journée d’étude « La corruption en Chine » organisée le vendredi 2 décembre 2016 de 9h à 17h salle Jean Moulin (UPV).

https://i2.wp.com/chinois.upv.univ-montp3.fr/files/2016/11/affiche.CORRUPTION1.jpeg

Programme :

  • 9h : ouverture de la journée

  • 9h30 : Le succès de CAO Kun : pratique de la corruption dans l’élection présidentielle de 1923  (MA Jun)

  • 10h : La corruption en droit international et comparé (Yann BISIOU)

  • 10h30 : La corruption et la « green card » (SHI Xiao)

  • 11h : Que se cache-t-il derrière la campagne anti-corruption de XI Jinping? (Guilhem FABRE)

  • 11h30 : discussion générale

  • 12h30-14h30 : pause

  • 14h30 : « Une histoire de chien » (Patrick DOAN)

  • 15h : Lutte anti-corruption : la télévision comme outil de propagande (Solange CRUVEILLÉ)

  • 15h30 : La corruption dans le film de Jia Zhangke A touch of sin (Nancy BALARD)

  • 16h : Les quatre lettrés « si jinshi » et la corruption dans l’opéra de Pékin (LO Shih-lung)

  • 16h30 : Le thème de la corruption à la lumière d’expressions choisies (Fabrice LEBERT)

  • 17h : discussion générale

  •  18h : clôture de la journée

Le coq est-il polyglotte ? 公鸡会讲几种语言 ?

Prenons un coq normalement constitué ; il traverse une frontière. En France, il faisait « cocorico ». Arrivé en Allemagne, le voilà qui pousse de retentissants « kikeriki ». Revenant vers l’ouest, en Belgique, il vagit des « Kukeleku » qui ne font que précéder les « Cock-a-doodle-doo » qu’il fera entendre dans la banlieue de Londres. Au Japon, on aura droit à quelque chose comme « Kokekokko ».

Et que nous dit notre coq atterrissant au royaume du canard laqué ? Il dira 喔. D’aucuns diront que c’est parce qu’il répond au loup qui hurle en faisant喔, donc le même caractère transcrit de la même façon, et au même ton.  Parce que notre coq sait lire, bien sûr (selon la légende, Cang Jie se serait inspiré de l’ « écriture » de pattes de volatiles sur un banc de sable pour inventer les caractères chinois).

Renseignement pris, le wo du loup est plus long que celui du coq. Ah ! la belle affaire ! Voilà qu’en plus de la graphie, du sens, de la transcription, du ton, de l’utilisation, des variantes éventuelles, il faut apprendre la longueur à respecter en lisant un caractère chinois ! Ce n’est plus sur des feuilles quadrillées qu’il va falloir rédiger, mais sur des portées musicales, avec des croches pointées, des noires…

Mais là n’est pas notre sujet. Laissons notre coq hurler cocorico avec les loups et revenons à nos moutons.

Parlons donc de la mouche. Elle fait Bzzz bzzz, comme chacun sait. Mais dans l’empire du milieu, elle fait plutôt 嗡嗡wēng wēng, même si, sur place, j’ai entendu Bzzz. Cependant, en lisant un roman, j’ai découvert la perception chinoise du cri de la mouche : weng. Et par la même occasion, que les bruits ne produisaient pas le même son.

Les auteurs chinois adorent préciser le bruit que fait le sujet de leur description. Ils vous narreront celui de l’eau, en sons et caractères divers selon que c’est un cours impétueux, un ru sous la mousse, la pluie printanière (Su Tong indique – avec pertinence ? – que lorsque son héros Wulong urine dans le roman Riz, le son entendu est « hua hua  哗哗», comme l’eau d’une rivière.  Ce qui prouve que Wulong n’a pas de problème de prostate, et c’est le message que veut faire passer Su Tong).

Car le bruit rendu indique un sens ;  par exemple dans la phrase extraite de Les hauts monts Qinglian  巍巍的青恋山 de Lin Jingran 林井然 (上海人民出版社 – 1977)  « 他一边吧嗒吧嗒抽烟,一边听田大路讲话 » (D’une part, il fumait en faisant badabada, d’autre part, il écoutait ce que disait Dalu = Il suçotait sa pipe tout en écoutant Tian Dalu.), on doit comprendre que c’est une pipe qu’il fume, et non une cigarette, uniquement par le bruitage adopté (succion des lèvres autour du tuyau d’une pipe).  On comprend mieux l’importance de ces onomatopées insérées par l’auteur. Il faudrait créer une discipline intitulée l’onomatopétologie de la langue chinoise.

Grammaticalement, ces onomatopées se comportent comme des compléments circonstanciels de manière (des déterminants verbaux, si je puis dire), généralement reliés au verbe, comme on ne le voit pas dans l’exemple choisi, par la particule structurale 地 de, ou des déterminants reliés au substantif par la particule structurale 的 de.

Voici deux exemples issus du même roman de Li Jingran (sans traduction, chacun établira sa religion ou s’empressera d’acheter Astérix ou Lucky Luke) :

– 大狸猫““地一窜,接着是 ”“ 的一声,水碗被狸猫撞掉在地上 (p. 124)

– 游击队员走在街上,彳亍彳亍 的脚步声,惊动了守夜的狗 (p. 538)

Et un petit cocktail d’onomatopées que nous devons à Li Jiantong, l’auteur de Liu Zhidan, roman condamné par Mao lui-même. Il s’agit d’allier les beuglements aux bêlements :

一群牛羊牲口堵着路口,哞哞咩咩 地叫。 (p. 11 de l’édition de 1984)

Sur le plan de la traduction, que faire ? En français, les onomatopées ne se retrouvent guère que dans les bandes dessinées ; dans les romans, on peut tomber sur un « boum » fracassant, le « zip » d’une fermeture éclair, mais on a plus souvent recours à un verbe particulier, issu d’une onomatopée (froufrouter, tintinnabuler, craquer, glousser, piailler, hululer, voire prouter…). Reproduire le chinois donnerait parfois des résultats désastreux, comme on le voit avec le coq. La question reste en suspens.

Dans l’autre sens, on trouvera quelques facilités pour traduire des expressions comme rire sous cape ou rire aux éclats, en utilisant soit xixi 嘻嘻,soit haha 哈哈 avec le verbe xiao 笑 (verbe qu’il faudrait donc traduire, lorsqu’il est utilisé seul, par « rire normalement, ni trop ni trop peu, sans se cacher mais sans ostentation»). Sans oublier que, cerise sur le gâteau, l’onomatopée peut définir l’objet : celui qui rit haha est généralement un élément positif, alors que xixi s’applique plutôt à un être chafouin, sournois.

Encore faut-il que tout le monde (dans le monde des auteurs chinois, s’entend) ouïsse la même chose. Pour vérifier, j’ai comparé deux œuvres magistrales de la littérature chinoise et relevé les onomatopées communes aux deux auteurs que sont Du Pengcheng, 1921-1991 (dans Protégeons Yan’an 保卫延安, 1954) et  Mo Yan 1955- (dans Le sorgho rouge 红高粱, 1986),  deux auteurs qui n’ont pas écrit à la même époque et ne sont pas originaires du même terroir (Shaanxi et Shandong), mais qui ont souvent recours à des onomatopées pour sonoriser leur écriture.

Nous obtenons le tableau suivant :

Bruitages communs à l’écriture de Mo Yan et Du Pengcheng, (pagination chez Mo Yan, puis chez Du Pengcheng, séparée par un /, et dans la troisième colonne, ce que le bruit est censé décrire)

潺潺     chán chán 18, 36 /187,466 Eau faiblement remuée, eau   qui coule lentement / fleuve, ruisseau
嘟嘟浓浓  dū dū nóng nóng 9/91, 139, 379 Propos embarrassés / propos   embarrassés, voix confuses
咕咕     gū gū 65  / 77,121,151,206,240 Pigeon /  estomac fâché, homme buvant à un ruisseau,   rire, sommeil,
哈哈     hā hā 3,64 / 151, 401, 493 Rire (aux éclats) / rire   (aux éclats)
轰轰     hōng hōng 55, 66 / 2, 29, 45, 165, 198, 233, 277, 309, 408,   457, 463, 469, 480 Moteur de camion / fleuve   en furie, cerveau perturbé, canon ou obus, feu violent, moteur d’avion, chant   martial,
哗哗     huá huá 66, 67, 68 / 74, 127, 159 Grains de blé qui roulent   /  pluie, applaudissements, marche vers   l’ avant
啪         pā 19, 43, 56, 66 / 46, 47, 52, 296, 369, 375 Coup de feu, vêtement qui   se déchire / coup de feu, talons qui claquent
噗噗     pū pū 25, 36, 57, 69 / 410 Larmes, pas dans la   poussières ou qui s’enfoncent dans le sol, balles qui ricochent / balles qui   sifflent
呜呜     wū wū 2, 12 / 28, 176, 539 Chien qui hurle, pleurs de   grand-mère / vent violent

S’il arrive que nos deux auteurs entendent la même chose (bruit d’eau, rires sonores), des divergences peuvent apparaître : le pigeon de l’un fait le bruit de l’estomac du second, les pleurs de mémé produisent un bruit violent…

Bref (car ici, les billets doivent être courts, même si le sujet mériterait une thèse), peut-on tirer une conclusion de ces remarques sans prétention ? Plusieurs.

La première, c’est qu’effectivement, la gente animale est polyglotte : l’arche de Noé était une Tour de Babel.

La seconde est que dans le crâne d’un auteur chinois se croisent les bruits les plus étranges, qu’il retranscrit volontiers, mais pas toujours comme son voisin, alors que dans le cerveau d’un écrivain occidental, c’est le silence le plus sépulcral.

La troisième –et c’est là que je voulais en venir- est qu’on imagine que les caractères chinois limitent les possibilités en matière d’onomatopées (bzzz est certes impossible à rendre en caractères, heureusement, la mouche chinoise – musca sinica – fait weng), alors qu’en réalité, l’écriture chinoise regorge de caractères spécifiques, dédiés au bruitage et porteurs de sens, sens qu’il convient de connaître si l’on ne veut s’exposer aux faux sens.

Patrick Doan

Maître Lapin – jouet traditionnel du Vieux Pékin 兔儿爷—老北京的玩意儿

Aujourd’hui, les enfants à Pékin ne connaissent guère Maître Lapin, sans parler d’y jouer. Cependant, il fut très présent dans la vie de jadis du Vieux Pékin. La légende raconte que la Déesse de la lune (嫦娥) envoya son lapin de compagnie à Pékin pour soigner des habitants locaux atteints de la peste. Le lapin se transformait d’abord en une jeune fille qui guérissait beaucoup de malades. Ensuite, à l’aide des vêtements qu’il emprunta à ses patients, il se déguisait en différents personnages, tantôt en paysanne, tantôt en marchand. Afin de soigner le plus de malades possible, le lapin recourut même au cheval, au cerf, au lion, ou au tigre pour se déplacer partout dans la ville. Une fois la peste éradiquée, le lapin retourna aussitôt sur la lune. Afin de commémorer ses mérites, les Pékinois ont créé avec de la terre cuite, sous diverses formes, de petites figurines humaines mais avec la tête d’un lapin. Tous les ans, à l’occasion de la Fête de la mi-Automne (le 15ème jour du mois d’août suivant le calendrier lunaire), les gens, notamment les enfants, vénérent ce lapin avec des légumes et des fruits comme offrandes en signe de remerciement et de respect. On lui attribua également un surnom très affectueux : Maître Lapin.

Photo par Du Lili

Photo par Du Lili

          Un document[1] daté de la fin des Ming (1368-1644) nous révèle que vénérer Maître Lapin fut déjà dans le Pékin de l’époque, une coutume pour célébrer la Fête de la mi-automne. Or, c’est sous les Qing (1644-1911) que Maître Lapin devint un jouet pour les enfants grâce à son apparence costumée et colorée que l’on trouvait seulement à l’occasion de cette fête. Les Pékinois prirent surtout soin de ne pas dire qu’ils avaient acheté un Maître Lapin au marché mais qu’ils en avaient « invité » un (请兔儿爷). Les croyances populaires avaient associé Maître Lapin à quelques animaux pour vivifier cette mascotte fétichisée. La figurine du Maître Lapin assis sur différents animaux peut engendrer des significations diverses : sur un éléphant (象) c’est le bon augure (祥) qui est sous-entendu par la similitude de leur prononciation ; sur un cerf (鹿), l’accumulation de richesses (禄) pour la même raison phonétique ; sur un tigre, l’ascension sociale et les bonnes relations interpersonnelles[2] ; enfin, sur un Qilin (麒麟)[3], l’excellente qualité intellectuelle.

            Le fait que Maître Lapin fut mentionné dans les enregistrements écrits anciens prouve sa popularité, son empreinte dans le langage local, particulièrement à travers les xiehouyu – « propos après la pause »[4] confirme davantage son enracinement dans l’esprit de l’humour pékinois. La fragilité de la terre cuite, matière dont Maître Lapin est fabriqué est notamment la source d’inspiration de plusieurs expressions très drôles :

1) Maître Lapin se bagarre — démonter le présentoir ou le stand (de marchandise) 【兔儿爷打架—散摊子】, référence à la dissolution d’une entreprise ou d’une collectivité ;

2)  Maître Lapin se nettoie les oreilles — une torsion de la terre cuite 【兔儿爷掏耳朵—崴wǎi泥】, référence à une situation mauvaise ou un dilemme ;

3) la bannière de Maître Lapin — portée sur un seul côté 【兔儿爷的旗子—单挑儿】, référence à un duel ou à une confrontation ;

4)  Maître Lapin traverse la rivière — difficile de se garder sain et sauf 【兔儿爷过河—自身难保】,référence à l’impossibilité de se protéger ou de se sauver ;

5)  Maître Lapin se baigne — s’effondrer【兔儿爷洗澡—瘫泥了】,ironie pour décrire ceux qui se laissent intimider par l’autorité ;

6)  Maître Lapin se tape la poitrine — sans cœur sans poumon 【兔儿爷拍胸脯—没心没肺】,description d’une personne négligente, insouciante ou imprudente ;

7)  Maître Lapin fait une culbute — les oreilles sont cornées 【兔儿爷翻跟头—窝了犄角】,référence à l’état de frustration suite à un échec ;

8)  Maître Lapin de l’année précédente — une personne ancienne 【隔年的兔儿爷—老陈人儿】, référence à un individu ayant une grande ancienneté.

            Malheureusement, l’emploi très imagé de Maître Lapin dans le langage local n’est plus fréquent aujourd’hui car peu de gens y sont familiers. Maître Lapin avait disparu dans la vie des Pékinois pendant plusieurs décennies. Des campagnes idéologiques et politiques lancées dans le 20ème siècle au détriment de ce qui appartenait au passé et l’apparition, comme alternative, de divertissements plus modernes et plus sophistiqués pour les enfants avec l’amélioration de condition de vie sont deux facteurs à ne pas négliger. Grâce à son lien étroit avec les coutumes anciennes et festives, Maître Lapin a refait surface dans les années récentes depuis la campagne de sauvegarde du patrimoine culturel immatériel (le PCI) en Chine. En 2010, Maître Lapin a été désigné par le Centre municipal de sauvegarde du PCI de Pékin, « Ambassadeur de la Fête de la mi-automne de Pékin » ; un professeur de l’Académie des Beaux-Arts de l’Université Qinghua a également conçu une image de l’Ambassadeur protégée par des droits d’auteur, préparatif législatif avant que Maître Lapin soit proposé sur le marché de produits touristiques pékinois.

Dans la quête de concilier l’histoire et la modernité de Pékin, Maître Lapin n’est évidemment plus un jouet bon marché recherché par les enfants mais une création artisanale traditonnelle, un symbole culturel, une pièce composante de la mémoire collective d’une ville historique qui s’efface rapidement.

Du Lili


[1]                              « Les manuscrits du Belvédère du roi des fleurs » (花王阁剩稿),par Ji Kun纪坤 (?-?)

[2]                              Dans la culture chinoise, le tigre est considéré comme le roi du monde animal ; c’est pourquoi les Chinois lui ont attribué la signification du pouvoir, de l’autorité ou de la domination.

[3]                              Animal bienveillant (仁兽) dans la mythologie chinoise en raison de son tempérant très doux. Il sy mbolise également la longévité car il aurait deux mille ans de vie.

[4]                              « Le terme est mentionné pour la première fois dans l’Histoire des Tang (année 898), sous la forme de xiehoushi, ‘poème après la pause’ : un gentilhomme est sommé d’apporter dès le lendemain la fin d’un poème dont on lui impose le début. A partir des Song, on utilise le mot xiehouge , ‘maxime après la pause’, pour désigner un type de poème de cinq, six ou sept pieds. C’est à cette époque que le terme sert à désigner certaines figures qui autorisent les prosateurs à substituer des homophones à certains caractères. Sous les Ming et les Qing, les xiehouyu ont déjà le même rôle qu’aujourd’hui : enrichir le discours par une formule imagée .», Patrick Doan, Calembours et subjections de la langue chinoise, Paris : You-Feng, p.1