Actualités du CRC – novembre 2016

  • M. MA Jun donnera une conférence intitulée « Les aléas de l’institutionnalisation républicaine en Chine (1912-1917) » à l’Université Rennes 2 le 21 novembre 2016.

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  • Mme Nancy Balard a donné une conférence intitulée « La tradition de la porcelaine de Jingdezhen » le jeudi 16 novembre 2016 à la salle Pétrarque de Montpellier. Cliquer ici pour consulter la présentation de la conférence.
  • M. MA Jun a donné une communication à l’Université Alpes Grenoble le 7 novembre 2016, « Guo Songtao (1818-1891), premier diplomate chinois en occident » pour la journée d’études « Espaces d’expression et formes du discours politique dans les sociétés extra-occidentales à l’ère de la globalisation intellectuelle : monde arabe, monde chinois et Japon ». Le programme est ici.
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Les liens que les noms et prénoms entretiennent avec la culture chinoise 中国姓名文化渊源

Tableau de référence des caractères chinois

Les noms sont étroitement liés à la culture d’un pays et constituent un élément important lors des premières rencontres. Connaître la culture des noms peut notamment présenter un avantage certain lors d’échanges internationaux.

Le « nom » se dit en chinois 姓名 : 姓 est le nom de famille, 名 est le prénom. Un nom chinois est composé par 姓+名, ce qui est différent d’un nom européen composé par 名+姓. Cette inversion de l’ordre entre le 姓 et le 名 indique une première forte différence entre les deux cultures. Le 姓 précédant le 名 a pour origine le culte des ancêtres qui revêt une importance primordiale dans les racines de la culture chinoise. En effet, selon Mengzi, perpétuer la lignée représente l’un des trois critères de la piété filiale[1], signifiant qu’une famille chinoise se doit de posséder au moins un héritier masculin pouvant alors porter le 姓 de la famille et agrandir l’arbre généalogique.

Ce culte des ancêtres provient probablement du fait que les premiers Chinois n’avaient que le 姓, alors que les européens ne portaient que le 名. Ce 名 était attribué à la personne de sa naissance à sa mort, sans être héréditaire et représente le prénom de notre époque.

Présentation de 姓氏

Les origines des noms chinois remontent à l’époque du Paléolithique (2,5 millions – 12,000 avant J.C.). Les premiers Chinois vivaient en communautés matrilinéaires d’où provient la signification de 姓, composé de « 女 » /femme et de « 生 » /naissance. « 姓 » signifie la femme qui donna la naissance.

Les « 姓 » les plus anciens tels que 姚 – yáo, 姬 – et 姜 – jiāng portent tous la clé de la femme « 女 ». Les noms étaient utilisés pour distinguer les différentes tribus matrilinéaires. Au contraire des noms européens, les premiers noms chinois n’appartenaient ni aux individus ni aux clans. Avec la multiplication et les nombreuses migrations de la population, les tribus furent divisées en nombreuses branches éparpillées dans différents coins du pays. Afin de se distinguer des autres branches, chacune d’elle portait un autre nom complémentaire : 氏. Par exemple, 姬-est le 姓 de la famille royale des Zhou (1046 – 256 avant J-C), les 姬 ont plusieurs branches telles que 蒙氏 – méng shì,季氏 – jì shì,孙氏 – sūn shì,游氏 – yóu shì. Les « 姓 » représentent donc les mêmes ancêtres, alors que les « 氏» permettent de distinguer les origines des descendants.

A partir de la période des Royaumes Combattants (476 – 221 avant J-C), les Chinois commencèrent à utiliser les « 氏 » comme leurs « 姓 ». Petit à petit, les 姓 et les 氏 devinrent 姓氏. En arrivant sous les Hans, 姓氏 fut défini en 姓. Cependant, il arrive aujourd’hui encore que les Chinois utilisent 姓氏 afin de désigner le nom de famille d’une personne.

Présentation de 名字

Le prénom « 名 » provient de « 名字 ». A l’arrivée des prénoms, un homme chinois possédait le plus souvent un 名 /prénom et un 字 /nom social. Selon le Classique des Rites (lǐ jì), on donne le 名 à un bébé. Le 字 est quant à lui choisi lors de la cérémonie du passage à l’âge d’adulte[2]. Le 名 était le choix des parents alors que le 字 pouvait être décidé par l’individu lui-même.

Il est cependant notable que toute personne ne possédait pas obligatoirement le 字. Principalement les personnes de certains statuts (lettré, fonctionnaires, stratèges, artistes etc.) possédaient un 名 et un字 alors que les petites gens ainsi que les femmes ne possédaient que le 名.

Le 名 et le 字 ont le plus souvent un lien. Ils peuvent avoir la même signification : par exemple pour le célèbre stratège de la période des trois royaumes 诸葛亮 – zhūgě liàng ,诸葛 est son 姓, 亮 est son 名 qui signifie « lumineux » ; 孔明 – kǒng míng est son 字. 明 signifie également la luminosité. Il en est de même pour le scientifique des Hans, 张衡 – zhāng héng,son 字 est 平子 – píng zi. 衡 et 平 signifient « équilibré ».

Le 名 et le 字 peuvent également avoir des significations opposées. Le célèbre confucéen 朱熹 – zhū xī,son 字 est 晦之 – huì zhī. 熹 signifie l’éclairage, tandis que 晦 signifie l’obscurité.

Le 名 et le 字 peuvent avoir d’autres types de liens. Le brave général du royaume Shu, 关羽 – guān yǔ porte云长 – yún cháng comme son 字. 羽 signifie les plumes. 云长 désigne une grande étendue de nuages. Le 名+字 de 关羽 signifie donc « s’envoler au dessus des nuages » (展翅高飞 – zhǎn chì gāo fēi). C’est en quelque sorte une représentation des espoirs portés par ses parents : déployer les compétences et accéder à la haute société. Le philosophe Confucius 孔丘 – kǒng qiū porte 仲尼 – zhòng ní comme son 字. 仲 signifie le deuxième. Confucius était le second enfant de la famille.

Dans la vie sociale, les Chinois appelaient les autres personnes par leur 字 et se présentaient par leur 名. Aujourd’hui les Chinois ont le plus souvent un 名 mais ne possèdent plus de 字. Le 名字 désigne le prénom ou bien le nom de famille + le prénom.

Je vous présenterai prochainement les différents noms de famille et les choix des prénoms chinois.

Dongchun XIA/夏冬春


[1] « 孟子», Mengzi, 孟子曰:“不孝有三,无后为大。舜不告而娶,为无后也。君子以为犹告也。”mèng zǐ yuē : » bù xiào yǒu sān , wú hòu wéi dà . shùn bù gào ér qǔ , wéi wú hòu yě . jūn zǐ yǐ wéi yóu gào yě. Livre en version électronique, consulté le 13/04/2013, http://www.wenyanhanyu.com/mengzi/7340.html

[2]礼记·檀弓上》:“幼名,冠字。” 《 lǐ jì • tán gōng shàng 》: » yòu míng , guàn zì . »

Confrontation et cohabitation : les Aborigènes de Taiwan face aux populations venues de l’extérieur 对立与共存—面对外来者的台湾原住民

À Taiwan comme dans d’autres parties du monde[1], les populations indigènes ont fait face à la venue de populations extérieures, de cultures totalement différentes. Car ce que l’on oublie — ou ignore — souvent, c’est que, au-delà du débat sur l’appartenance de Taiwan à la Chine, l’île fût habitée pendant plusieurs millénaires par des peuples indigènes, bien avant l’arrivée de populations han de culture chinoise.

Ces Aborigènes, aujourd’hui officiellement désignés à Taiwan sous le terme chinois 原住民 (habitants originels), appartiennent au groupe linguistique des Austronésiens, qui représente aujourd’hui plus de 350 millions de personnes à travers le globe, de Taiwan à Madagascar en passant par l’Indonésie, les Philippines, la Polynésie ou encore la Nouvelle-Zélande. L’origine commune de ces peuples serait Taiwan, d’où ils seraient partis il y a 4000 ou 5000 ans. Ces habitants originels de Taiwan seraient venus du Sud de la Chine il y a 6000 ou 7000 ans[2].

Or, si l’on oublie ou ignore ces premiers habitants de Taiwan, c’est que leur présence a été largement supplantée par celle des Chinois, arrivés par vagues successives au fil des siècles. En l’an 1900, les Aborigènes ne représentaient déjà plus que 3,7% de la population totale de Taiwan[3]. Et aujourd’hui, ils ne comptent plus que pour environ 2% de la population totale[4].

À l’heure actuelle, le gouvernement taïwanais reconnaît officiellement quatorze tribus aborigènes : les Amis (Āměi zú 阿美族), les Saisiyat (Sàixià zú 赛夏族), les Tsou (Zōu zú 邹族), les Rukai (Lǔkǎi zú 鲁凯族), les Yami — ou Tao — (Yǎměi zú 雅美族 ou Dáwù zú 达悟族), les Kavalan (Gámǎlán zú 噶玛兰族), les Sakizaya (Sāqíláiyǎ zú 撒奇莱雅族), les Atayal (Tàiyǎ zú 泰雅族), les Bunun (Bùnóng zú 布农族), les Paiwan (Páiwān zú 排湾族), les Puyuma (Bēinán zú 卑南族), les Thao (Shào zú 邵族), les Truku — ou Taroko — (Tàilǔgé zú 太鲁阁族), et, depuis 2008, les Sediq — ou Sedeeq — (Sàidékè zú 赛德克族). La reconnaissance progressive de tribus différentes, en nombre croissant, représente un progrès significatif alors que les Aborigènes ont longtemps été désignés sous un terme générique révélateur du désintérêt général éprouvé vis-à-vis de ces peuples.

Au vu de l’histoire de l’île, faite de rencontres entre divers peuples, la question de la nature des relations entre Aborigènes et populations extérieures se pose. Les premières vagues d’immigration chinoise vers Taiwan — des Hakka et des habitants de l’actuelle province du Fujian — remonteraient au moins au XIe siècle. Les Hollandais ont également administré l’île en faisant d’elle un entrepôt et une base pour la Compagnie hollandaise des Indes orientales (la V.O.C.) dans leur réseau commercial entre la Chine, le Japon et la Hollande, entre 1624 et 1661. À la même époque, une première grande vague d’immigration chinoise a lieu, et ce sont d’ailleurs ces Chinois qui chasseront les Hollandais de Formose[5]. Les Japonais occupent à leur tour l’île entre 1895 et 1945. Enfin, une dernière grande vague d’immigration chinoise a lieu après le retrait du pouvoir nationaliste à Taiwan et l’avènement de la République Populaire de Chine en 1949.

Il serait maladroit de schématiser les relations entre les Aborigènes et ces diverses populations. Ces relations n’ont pas été uniformes sur tout le territoire, elles ont varié en fonction des époques, des populations extérieures mais aussi des tribus et villages aborigènes. Il serait donc faux de simplifier le propos en affirmant que les Aborigènes ont entretenu des relations amicales ou belliqueuses avec les étrangers. D’ailleurs, les populations indigènes de Taiwan entretenaient elles-mêmes des relations complexes entre les différentes tribus.

Ce qui est sûr, c’est que le mode de vie des Aborigènes a été affecté par l’arrivée massive de Chinois venus de l’autre côté du détroit. En effet, si les contacts entre les Chinois installés à Taiwan et les Aborigènes ont été limités avant le milieu du XVIIe siècle[6], l’immigration massive de Chinois pendant l’occupation hollandaise a forcé les populations aborigènes à céder leurs territoires dans les plaines et à se réfugier dans les montagnes[7]. Chacun vivait ainsi chez soi, sur des territoires différents. Les relations n’étaient alors pas entièrement conflictuelles, car le troc s’est intensifié : les Chinois échangeaient du tissu, du métal, de la porcelaine, et des pierres précieuses contre des peaux de cerf, de la viande de cerf, du poisson et du bois de santal[8]. Toutefois, les modes de vie ne pouvaient coexister sur un même territoire : les Aborigènes qui sont restés dans les plaines de l’Ouest de l’île — que les Chinois se sont appropriées — ont été acculturés, bien que pas tout à fait assimilés : ceux qu’on appelle les Aborigènes des plaines (Píngpǔ zú 平埔族) ont adopté la langue et le mode de vie des Han, et étaient différenciés des Han uniquement par le fait que leurs femmes n’avaient pas les pieds bandés[9].

Les Aborigènes réfugiés dans les montagnes et qui ont conservé leurs modes de vie traditionnels ont été désignés sous l’appellation de peuple des montagnes (Gāoshān zú 高山族). Trait révélateur, dès la dynastie Qing 清, les Chinois ont donné à ces deux catégories d’Aborigènes le nom de barbares crus (Shēng fān 生番) et barbares cuits (Shóu fān 熟番). Pour être rangé dans cette dernière catégorie, un Aborigène devait être employé dans un service rattaché au gouvernement chinois, payer des impôts et, s’il s’agissait d’un garçon, être admis dans une école publique[10]. Les barbares crus vivaient reclus dans les montagnes, protégeant jalousement leurs territoires de toute intrusion.

La présence des Hollandais, qui administrèrent Taiwan de 1624 à 1661, n’a pas en elle-même bouleversé la vie des Aborigènes. Elle l’a en revanche fait indirectement car c’est elle qui a favorisé l’immigration massive de Chinois. Les Hollandais n’étaient que quelques centaines, voire quelques milliers, à vivre à Taiwan. Ils ne considéraient pas Taiwan comme un objet d’exploitation mais seulement comme une base pour le commerce avec la Chine — dans laquelle il leur était interdit de pénétrer. Les seules ressources qu’ils tiraient de l’île étaient les peaux de cerf, qu’ils ont acheté aux Aborigènes puis aux Chinois, et qu’ils revendaient au Japon. Ce commerce n’a cependant pas perduré[11].

En 1650, les Hollandais administraient plus de trois-cents villages aborigènes : chaque année, une assemblée des représentants de ces villages se tenait à Fort Zeelandia ou Fort Provintia (Tainan 台南) afin de régler les différends entre ces communautés. Mais les Aborigènes se retournèrent tout de même contre les Hollandais et certains rejoignirent les forces chinoises de Koxinga (Zhèng Chénggōng 郑成功)[12] pour chasser les Hollandais de Taiwan[13].

Si les contacts entre Hollandais et Aborigènes ont été dans l’ensemble assez limités, il est peut-être un fait, non avéré, qui témoignerait de relations plus complexes : selon quelques auteurs taïwanais, les Thao, tribu aborigène vivant dans la région de Riyuetan 日月潭 (Sun Moon Lake) pourraient être les descendants de missionnaires — et leurs domestiques — hollandais ayant fui le Sud de Taiwan à l’arrivée de Koxinga (1661)[14]. Ils se seraient unis avec des Aborigènes du Sud, et auraient fui ensemble jusqu’à Riyuetan, où ils sont établis depuis lors.

Quelques missionnaires hollandais étaient en effet présents à Taiwan : des enfants aborigènes ont été convertis dans des écoles où ils suivaient des leçons de catéchisme, mais ces missions n’ont finalement pas connu beaucoup de succès[15], à cette époque, contrairement à ce qu’il se passa plus tard[16].

En 1895, suite au traité (inégal) de Shimonoseki, l’île de Taiwan a été cédée à l’empire japonais. Sous l’occupation nippone, les relations entre Aborigènes et Japonais ont été particulièrement hétérogènes : d’une part, il y a à l’évidence eu des relations commerciales pacifiques, et la reconnaissance de la part des autorités nippones de la propriété des terres et de la souveraineté culturelle des Aborigènes. D’autre part, dans certaines parties de l’île, les Japonais, afin d’exploiter les forêts des territoires aborigènes, déplacèrent de force des villages entiers. Cela a eu des conséquences dramatiques, avec notamment les tristement célèbres évènements de Wushe 雾社 : le 27 octobre 1930, le chef sedeeq Mona Rudao a organisé une attaque contre des Japonais, attaque qui a été suivie par de sanglantes représailles : les insurgés ont été massacrés, et les survivants, hommes, femmes et enfants qui ne s’étaient pas suicidés ont été envoyés dans des camps d’internement[17]. Ces évènements représentent le dernier acte de rébellion à Taiwan face aux Japonais. Suite à ces évènements, les Aborigènes ont été systématiquement déportés et relocalisés dans des villages, géographiquement plus accessibles et donc plus contrôlables[18].

Par ailleurs, l’occupation japonaise a été marquée par une japonisation de la société. Tous les Taïwanais devaient parler japonais, recevoir une éducation à la japonaise, et même porter un nom japonais. Au début du XXe siècle, les Japonais ont interdit la pratique des pieds bandés à Taiwan. Dès lors, les Aborigènes des plaines ont été assimilés aux Taïwanais[19] : plus rien ne les différenciaient de ces derniers, et ils recevaient le même traitement, y compris dans leur japonisation.

Le départ des Japonais a été suivi d’une deuxième grande vague d’immigration chinoise après 1949. L’arrivée de ces Chinois a été accueillie comme une nouvelle invasion par les Han habitant Taïwan depuis des générations. Afin de garder le contrôle de l’île, les dirigeants du Guomintang 国民堂 (le parti nationaliste) ont cherché à éliminer les marques d’une identité taïwanaise de souche, de surcroit aborigène. Ces dernières populations ont été obligées de prendre un nom chinois et ont de nouveau connu une assimilation forcée, linguistiquement, culturellement et géographiquement[20].

Aujourd’hui encore, de nombreux Taïwanais en savent très peu sur l’existence de ces peuples aborigènes. Heureusement, la démocratie et l’affirmation d’une identité taïwanaise permet peu à peu aux Aborigènes de faire entendre leur voix et de tenter de retrouver le chemin qui les ramène vers leurs ancêtres.

 Nancy Balard


[1] Les exemples ne manquent pas : dans les Amériques, en Australie, en Nouvelle-Zélande, et bien d’autres encore.

[2] FRAZIER David, « Taiwan, the Homeland », pp. 54 – 55 in : Far Eastern Economic Review, Vol. 167, No. 3, 22 janvier 2004.

[3] CHIU Yen Liang, « From the Politics of Identity to an Alternative Cultural Politics : on Taiwan Primordial Inhabitants’ A-systemic Movement », p. 85 in : Boundary 2, Vol. 21, No. 1, Printemps 1994.

[4] Melissa J. BROWN, « Changing authentic identities : evidence from Taiwan and China », p. 462 in : Journal of the Royal Anthropological Institute (N.S.), No. 16, 2010.

[5] Formose est le nom que les Portugais ont donné à Taiwan.

[6] LIN Yuru, Fān Hàn shìli jiāotì xià gǎngkǒu shì jiē de biànqiān : yǐ Mádòu gǎng wéi lì 番汉势力交替下港口市街的变迁:以麻豆港为例 (1624-1895) (The Forceful Displacement of Aborigines by the Han Chinese in the Port of Mattaw, Tainan (1624-1895)), p. 4 in : Chinese Studies, Vol. 23, No. 1, juin 2005.

[7] William T. HIPWELL, « An asset-based approach to indigenous development in Taiwan », p. 294 in : Asia Pacific Viewpoint, Vol. 50, No. 3, décembre 2009.

[8] LIN Yuru, op. cit., p. 4.

[9] Melissa J. BROWN, op. cit., p. 462 ; 464.

[10] William T. HIPWELL, op. cit., p. 295.

[11] HAUPTMAN Laurence, KNAPP G. Ronald, « Dutch-Aboriginal Interaction in New Netherland and Formosa : An Historical Geography of Empire », p. 177 in : Proceedings of the American Philosophical Society, Vol. 121, No. 2, 29 avril 1977.

[12] Koxinga était un pirate et général chinois fidèle aux souverains Ming 明 lors de la fondation de la dynastie Qing. Il a repris Taiwan aux Hollandais.

[13] HAUPTMAN Laurence, KNAPP G. Ronald, op. cit., p. 178.

[14] Les auteurs appuient cette affirmation sur différents arguments : des témoignages écrits historiques, ainsi que les habitudes, traditions, légendes et apparence physique des Thao. Voir CHANG Shu-Chun, TSAI Bi-Kun, TU Chin-Jung, « Are the Shau people in Taiwan of Dutch descent ? », pp. 55 – 64 in : Social Behavior and Personality, No. 39, 2011.

[15] HAUPTMAN Laurence, KNAPP G. Ronald, op. cit., p. 179.

[16] Une grande partie des Aborigènes taïwanais sont aujourd’hui chrétiens.

[17] William T. HIPWELL, op. cit., p. 295.

[18] CHIU Yen Liang, op. cit., p. 87.

[19] Melissa J. BROWN, op. cit., p. 464.

[20] William T. HIPWELL, op. cit., p. 295 – 296.

Vieille enseigne pékinoise de canard laqué Quanjude et son patrimoine culturel 北京老字号全聚德及其文化遗产

Les touristes qui ont visité Pékin ont sûrement entendu parler d’une expression : « Qui n’est pas allé à la Grande Muraille n’est pas un brave homme, qui n’a pas savouré le canard laqué éprouve vraiment des regrets » (Bù dào chángchéng fēi hǎohàn, bù chī kǎoyā zhēn yíhàn不到长城非好汉,不吃烤鸭真遗憾). Il s’agit du canard laqué d’une vieille enseigne pékinoise Quanjude (全聚德/Réunir toutes les vertus), fondée en 1864 par Yang Quanren杨全仁, originaire du Hebei河北.

Quanjude à Qianmen(photo personnelle)

Quanjude à Qianmen
(photo personnelle)

L’histoire de cet établissement est remplie d’anecdotes très intéressantes, notamment sur l’origine de son appellation et son enseigne. Après son arrivée à Pékin, Yang Quanren débuta son commerce en vendant des poules et des canards au marché des viandes (ròushì肉市), situé à l’extérieur de la Porte Devant[1]. Chaque jour il passait toujours devant une échoppe de fruits séchés qui s’appelait Dejuquan德聚全[2]. Malheureusement, le commerce de l’échoppe déclina de jour en jour, et fit faillite en 1864 (la troisième année du règne de l’empereur Tongzhi des Qing). Yang saisit immédiatement cette opportunité et acheta l’échoppe avec toutes ses économies pour la transformer en restaurant. Il fallait re-nommer l’établissement. Yang fit appel à un géomancien. Ce dernier fit deux fois le tour de l’échoppe, et déclara : « Cet endroit est béni selon la géomancie ![3] Regardez, les deux ruelles à ses côtés sont comme les deux barres d’un palanquin ; si on y construit un bâtiment, il aura la forme d’un grand palanquin à porter par huit personnes (Bā tái dà jiào八抬大轿), et un avenir prospère sera inestimable ! Cependant, sa précédente faillite présage un mauvais sort, à moins que les trois caractères de son nom original soient inversés, dans le sens de renverser le malheur. » C’est ainsi que son nom devint Quanjude全聚德 !

Calligraphié par Qian Zilong (?-?) (photo personnelle)

Calligraphié par Qian Zilong (?-?) (photo personnelle)

Avez-vous remarqué que sur le caractère (德signifiant la vertu) inscrit sur l’enseigne du restaurant, il manque en réalité un trait ? S’agirait – il d’une faute d’orthographe ? Dans le paragraphe précédent, nous avons parlé de la nomination du restaurant. Dès que le nouveau nom fut choisi, le fondateur Yang invita un Xiùcái (秀才)[4] s’appelant Qian Zilong钱子龙 au dîner. Ce dernier était connu par son habileté calligraphique. Après avoir bu quelques verres d’alcool, Qian inscrivit les trois caractères. Mais le caractère signifiant la vertu (dé德) avait un trait de moins. Une hypothèse a été avancée que Qian aurait oublié d’ajouter ce trait par négligence. Une autre hypothèse répandue dit que ce manque de trait aurait été dû à la demande du fondateur lui-même. A l’ouverture du restaurant, 13 commis furent embauchés, si on y ajoute Yang, ça fait 14 personnes. La partie droite du caractère de la vertu en chinois est composée, de haut en bas, par quatre caractères signifiant dix (shí), quatre (sì) , un ( yī) et cœur (xīn). Pour Yang, la façon dont le caractère vertu se compose symbolise une barre placée sur le cœur des 14 personnes ; cela va en contresens d’une collaboration efficace entre ces personnes. Par conséquent, il aurait demandé à Qian d’enlever la barre.

De

Bien que les deux hypothèses précitées soient fausses, elles sont largement connues auprès de la population pékinoise. En fait, des recherches scientifiques ont été réalisées pour éclairer tout le monde. Il y a plus de mille ans, le caractère 德(dé/la vertu) pouvait s’écrire soit avec la barre soit sans. Dans les oeuvres de grands calligraphes des cinq dernières dynasties (des Tang, des Song, des Yuan, des Ming et des Qing), on tombe mainte fois sur ce caractère sans la barre. Mais à l’époque moderne, ce caractère s’écrit obligatoirement avec la barre. Sinon, il serait considéré comme faute d’orthographe. Le restaurant a gardé l’enseigne telle qu’elle est pour respecter l’histoire. Aujourd’hui, ces anecdotes constituent le patrimoine culturel du restaurant à savourer en même temps que son délicieux canard laqué.[5]

DU Lili

[1]               Qiánmén前门est le nom familier de la Porte Zhèngyáng正阳. C’est la porte qui est  juste en face de la cité impériale durant les dynasties des Ming et des Qing.

[2]               Ces trois caractères signifient la vertu, réunir, et complet. Donc le nom exprime toutes les vertus réunies.

[3]               En chinois, ce genre d’endroits s’appelle précieux endroit selon la géomancie (Fēngshuǐ bǎodì风水宝地). D’après la géomancie, c’est un endroit qui pourra garantir à son occupant la prospérité et la fortune jusqu’à ses descendants.

[4]               Lettré éligible pour participer aux concours mandarinaux à l’échelon provincial durant les Qing

[5]               La technique de préparation du canard laqué de Quanjude est inscrite sur la liste  du  patrimoine culturel immatériel au niveau national et municipal.

Pan Xiang, Tong Bin et Tang Ying : trois hommes liés par l’Histoire / 命运交错的番相,童宾和唐英

La manufacture impériale de Jingdezhen 景德镇, dans la province du Jiangxi 江西, fut mise en place au début de la dynastie Ming 明 (1368 – 1644) afin de fournir le Palais en porcelaines dignes des Fils du Ciel.

Sous la dynastie des Ming, les fours officiels étaient supervisés tantôt par des eunuques envoyés de la Cour, tantôt par des fonctionnaires locaux. Les travailleurs étaient quant à eux recrutés selon un système de corvées qui se maintint jusqu’au XVIIe siècle. Les eunuques responsables des commandes officielles se firent remarquer par leur cruauté et leurs demandes excessives à tous points de vue. Jessica Harrison-Hall, conservatrice des collections de céramiques chinoises au British Museum (Londres), n’hésite pas à les qualifier de « cupides et extravagants » : l’eunuque Pan Xiang 番相 provoqua des émeutes dès son arrivée en 1599. Il ne fut pourtant démis de ses fonctions que vingt-et-un ans plus tard[1]

Pan Xiang fut à l’origine de l’une des légendes les plus célèbres de Jingdezhen : celle de Tong Bin 童宾. En 1599, à la demande de l’empereur Wanli 万历 (1573 – 1620), Pan Xiang ordonna la fabrication de grandes jarres bleu et blanc à décor de dragon. Subissant les violences de l’eunuque, les travailleurs de la manufacture impériale s’attelèrent à la tâche durant des jours et des nuits, sans parvenir à atteindre les résultats attendus. L’un d’eux, Tong Bin, pris de désespoir, finit par se jeter dans l’un des fours utilisés pour la cuisson des porcelaines. La légende raconte que la grande jarre qui ressortit de cette cuisson dans laquelle avait péri le malheureux Tong Bin marqua enfin la réussite tant attendue[2]. Tong Bin fut jusqu’aux années mille-neuf-cent-cinquante vénéré comme le dieu du vent et du feu (fēng huǒ xiān shī 风火仙师), protecteur des potiers de Jingdezhen.

À l’opposé du tristement célèbre Pan Xiang se positionne Tang Ying 唐英, superviseur de la manufacture impériale sous la dynastie des Qing 清 (1644 – 1911), de 1728 à 1756. Officiel à la Cour au Bureau des affaires intérieures (nèiwùfǔ 内务府) et originaire de Shenyang 沈阳, bien loin de Jingdezhen, il y fut envoyé durant la sixième année du règne de l’empereur Yongzheng 雍正 (1723-1735). Dès son arrivée, contrairement à Pan Xiang qui s’attira les colères des potiers, Tang Ying se jeta à corps perdu dans sa mission. Il tint à apprendre lui-même les techniques de fabrication de la porcelaine : au bout de trois années de pratique côte à côte avec les travailleurs de la manufacture, il finit par maîtriser cet art. Il illustra en 1730 les étapes de la production de céramique dans son táo chéng tú 陶成图 (La fabrication de céramique illustrée), et en 1743 rédigea ce qui reste une référence pour la compréhension de l’organisation et des méthodes de production de porcelaine à Jingdezhen, le táo yě tú shuō 陶冶图说 (propos illustrés sur la production céramique)[3]. Grâce à ses efforts, à son engagement et à l’attention qu’il portait aux potiers, il mena la manufacture impériale à son sommet. Les pièces fabriquées durant son service sont restées dans l’histoire sous le terme Táng yáo 唐窑 (fours de Tang).

Plus de cent-cinquante ans après la mort de Tong Bin, Tang Ying fit reconstruire le temple du dieu du vent et du feu dans l’enceinte de la manufacture impériale, et rédigea des textes en l’honneur de ce héros du passé. En 2008, le temple, disparu depuis longtemps, fut une nouvelle fois reconstruit, à l’emplacement de l’ancienne manufacture impériale, en plein cœur de Jingdezhen.

 Nancy Balard


[1] Jessica HARRISON-HALL, Catalogue of late Yuan and Ming ceramics in the British Museum, British Museum Press, Londres, ©2001, p. 24.

[2] COLLECTIF, Jǐngdézhèn mínjiān gùshi 景德镇文史资料第19辑 : 景德镇民间故事 (Ressources historiques et littéraires de Jingdezhen volume 19 : histoires du folklore de Jingdezhen), sous la direction de Jǐngdézhèn shì zhèng xié xuéxí wén shǐ wěiyuánhuì, 景德镇市政协学习文史委员会, Jǐngdézhèn shì wénhuà jú 景德镇市文化局, Jǐngdézhèn shì fēi wùzhì wénhuà yíchǎn yánjiū bǎohù zhōngxīn 景德镇市非物质文化遗产研究保护中心, s. l. n. d., p. 14 – 15.

[3] CHEN Yuqian 陈雨前, LI Xinghua 李兴华, ZHENG Naizhang 郑乃章, Jǐngdézhèn táocí wénhuà gàilùn 景德镇陶瓷文化概论 (Introduction à la culture céramique de Jingdezhen), Jiangxi Gaoxiao chubanshe, Changnan, 2004, p. 337.

Survoler l’histoire de Chine à travers le changement de nom de Pékin [北京名称历史变更 — 中国历史的缩影]

Les fouilles archéologiques réalisées à Zhoukoudian周口店[1] dans les années 20 révèlent que la région de Pékin était déjà habitée par le Sinathropus pekinensis (ou Homo erectus pekinensis) à l’époque du pléistocène, il y a 500.000 ans. Or c’est sous le nom de Ji que la ville de Pékin est mentionnée pour la première fois dans l’histoire écrite de Chine : Le roi Wu renversa le règne de Yinzhou, et ensuite il retourna à sa base située à Shangluo. Aussitôt il descendit de son char et conféra aux descendants de Huangdi la terre de Ji [2]. Cela prouve que l’existence de la ville de Pékin remonte au moins à l’époque des Zhou occidentaux (1121-771 a.e.). Parallèlement, un autre royaume tributaire, Yan, fut conféré au Duc Zhao召公. Les royaumes de Jiet de Yan se trouvent tous les deux dans la région de l’actuelle Pékin. Plus tard, le royaume de Yan devint plus puissant et annexa le territoire de Ji. L’ancienne capitale du royaume Ji — la cité de Ji fut désignée comme la nouvelle capitale du royaume de Yan. De là vient une autre appellation traditionnelle de Pékin, Yanjing燕京 (la capitale de Yan), encore utilisée de nos jours. Cela marque le début de l’histoire de la construction de la ville de Pékin.[3]

Sous l’Empire des Qin (221-207 a.e.), l’ancien royaume de Yan était divisé en six comtés郡 ; le comté où se trouve la cité de Ji s’appelle Guangyang广阳. Sous les Han occidentaux, Pékin connut plusieurs changements de nom : le royaume de Yan, le comté de Guangyang, le royaume de Guangyang, puis le comté de Guangyou广有.[4] Sous les Han orientaux, la région de Pékin relevait de l’administration de Youzhou幽州.

Ensuite, la Chine resta divisée de 220 à 580, et Pékin fut témoin d’une série de changements de régime. Durant la dynastie la plus courte dans l’histoire de Chine, celle des Sui (581-618), la cité de Ji se situait dans le comté Zhuo涿郡. Sous la dynastie des Tang (618-907) qui installa sa capitale à Chang’an长安 (Xi’an西安aujourd’hui), Pékin devint la préfecture de Youzhou幽州.

Les Khitan, fondateurs de la dynastie des Liao (947-1127), adoptèrent le système de cinq capitales五京制[5] ; Pékin, en tant que capitale secondaire 陪都 fut nommée Nanjing南京 (la capitale du sud), par rapport à sa situation géographique, au sud de Shangjing上京 (la capitale suprême).

Sous les Song (960-1279), Pékin fut appelée Yanjing燕京. Puis, les Jürchen s’emparèrent du nord de la Chine et y fondèrent la dynastie des Jin (1115-1234). Les Jürchen ont opté pour Pékin comme capitale et l’ont baptisée Zhongdu中都 (la capitale du milieu). En 1215, Gengis Khan conquiert cette ville et change son nom en Yanjing燕京. Environ un demi-siècle après, Khubilai charge le fonctionnaire Liu Bingzhong刘秉忠[6] de la construction de la nouvelle cité impériale des Yuan (1271-1368) à Pékin, connue désormais par les Chinois sous le nom de Dadu大都 (la Grande Capitale), et Cambaluc (la ville du grand Khan) par les Occidentaux.

Après les Mongols, les Han reprennent le pouvoir sur la Chine, ouvrant une nouvelle époque, celle des Ming (1368-1644). Le troisième empereur Zhu Di朱棣 décide de transférer la capitale de Nanjing à Pékin. L’ancienne ville du grand Khan est nommée Pékin-Beijing北京 (la capitale du nord), appellation que la dynastie suivante, celle des Mandchous (1644-1911), a préservée jusqu’à la République. En 1928, le gouvernement nationaliste transfère la capitale de Pékin à Nanjing ; Pékin devient Beiping北平 (la Paix du Nord). A partir de 1949, avec l’installation de l’administration centrale du régime communiste, cette ville retrouve sa position de capitale sous le nom de Pékin.

Il faut noter que parmi les cinq dynasties qui ont élu Pékin comme capitale, quatre sont fondées par les peuples de la steppe : les Khitan, les Jürchen, les Mongols, et les Mandchous. Cela prouve la grande importance stratégique de Pékin pour la conquête de l’Empire du milieu.

Du Lili


[1]                周口店, dans l’arrondissement de Fangshan ( 房山 ), à 42 kilomètres au sud-ouest de Pékin. Le site de découverte fut inscrit sur la liste du Patrimoine mondial en 1987 de l’UNESCO. Pour plus d’informations, voir http://whc.unesco.org/fr/list/449/

[2]               [ Wǔwáng kè yīn, fǎn shāng, wèi jí xià chē, ér fēng huángdì zhīhòu yú jì武王克殷,反商,未及下车,而封黄帝之后于蓟 ] Un chapitre du «Livre de musique» du «Livre des rites»

[3]                Hou Renzhi侯仁之/Deng Hui邓辉, «Origine et évolution de la cité de Pékin» (Běijīngchéng de qǐyuán yǔ biànqiān北京城的起源与变迁), Zhongguo shudian chubanshe, 2001, p.25

[4]                Zhang Yongjun章永俊, «Histoire de l’industrie artisanale de Pékin» (Běijīng shǒugōngyè shǐ北京手工业史), Renmin chubanshe, 2011, p.69

[5]                Les cinq capitales sont : la capitale suprême (Shangjing上京), qui se situe en Mongolie intérieure de nos jours ; et quatre capitales secondaires : Nanjing (南京) qui est Pékin d’aujourd’hui, Dongjing (东京),  Liaoyang (辽阳) de nos jours, Zhongjing (中京) en Mongolie intérieure et enfin Xijing (西京), qui correspond au Datong (大同) des temps modernes.

[6]                ( 1216 – 1274 ), homme politique et écrivain de la dynastie des Yuan

                                                                                                                                                

Qingmingjie et les âmes souffrantes des dissidents chinois

La fête de Qingming ou Qīngmíngjié 清明节 désigne le début de l’une des vingt-quatre périodes du calendrier agricole traditionnel chinois. Située début avril selon notre calendrier solaire, elle indique, par son nom chinois, les caractéristiques climatiques de cette période, à savoir la pureté (de l’air) et la lumière (du soleil). Elle correspondait autrefois à l’époque où les paysans préparaient leur matériel agricole en vue des semailles et autres activités agricoles printanières.

Or, ce jour a été désigné en Chine comme journée nationale du nettoyage des tombes ou sǎomù 扫 墓 en 1935. Depuis lors, elle est considérée en République Populaire de Chine (RPC) comme la Fête des morts. Jour férié à Taiwan depuis sa création en 1949, il ne l’est devenu en RPC qu’en 2008. Cette journée est consacrée à l’entretien des tombes de manière à amoindrir les souffrances des âmes des défunts, selon les croyances traditionnelles chinoises. Cette coutume de la visite des tombes familiales remonterait à la dynastie des Tang唐 (618-907) et perpétuerait la tradition très ancienne, du début de l’ère chrétienne, du culte des âmes errantes. L’attribution de nombreux jours de congés, durant cette période, dès la dynastie des Tang, aurait donné la possibilité à la plupart des Chinois de se rendre dans leur province natale afin d’y visiter les tombes ancestrales.

Cependant, depuis 2008, cette fête donne lieu à une frénésie commerciale sans pareille et chaque année, cette tradition -pourtant plusieurs fois millénaires- apporte son lot de folklore. C’est ainsi qu’en 2012, des smartphones en papier ont été brûlés sur les stèles funéraires et que des liasses de faux billets ont été offertes aux défunts, contrairement à la coutume qui veut que les offrandes soient authentiques afin d’apporter la sérénité aux âmes des disparus[1].

En outre, cette fête est actuellement l’occasion d’un formidable déploiement de forces de police en RPC. Elles ont pour mission d’empêcher la commémoration des morts « interdits », ou du moins d’éviter tout rassemblement trop important, qui pourrait nuire à la stabilité du régime politique. Ces âmes errantes dont on ne peut célébrer le culte sont nombreuses. Il y a, par exemple, les victimes du 4 juin 1989, lors du massacre par les forces armées d’étudiants sur la place Tiananmen 天安门 à Pékin, ou encore celles des écoles effondrées lors du séisme survenu dans la province du Sichuan en mai 2008. En effet, ces écoles auraient été mal construites et le gouvernement local, corrompu, n’en aurait pas tenu compte. Mais il y a aussi Lin Zhao林昭 (1932-1968), une intellectuelle « dissidente » exécutée en geôle en 1968 durant la Révolution Culturelle, ou encore Zhao Ziyang 赵紫阳 (1919-2005), ex-secrétaire général du Parti Communiste Chinois (PCC) et ex-Premier Ministre, limogé durant les événements de Tiananmen en 1989[2]. A sa mort, les autorités ont proposé un emplacement au cimetière révolutionnaire de Babaoshan. La famille a refusé pour ne pas rabaisser dans l’au-delà l’ex premier ministre dont toute mention est désormais taboue.

La plupart de ceux qui ont voulu lui rendre hommage le 5 avril 2012 (date de Qingmingjie), devant son ancienne demeure à Pékin, ont été interceptées par la police municipale…

Plus récemment, le dissident Yang Jia 杨佳 (1980-2008) avait assassiné, en 2008, six fonctionnaires de police pour se venger de leur violence. Son procès expéditif, puis son exécution la même année, en ont fait un héros parmi les contestataires du régime. Ceux qui ont voulu se rendre sur sa tombe ont également été arrêtés.

 En fait, ce jour est marqué par les répressions depuis le début de l’ère communiste en 1949. C’est ainsi qu’en 1976, le jour de Qingmingjie, des centaines de Pékinois sont venus déposer des offrandes et des poèmes au pied du Monument aux héros du Peuple, place Tiananmen à Pékin, en mémoire du premier ministre Zhou Enlai 周恩来 (1898-1976), dont les funérailles avaient été considérées comme bâclées par une grande partie de la population chinoise. Ce message de désapprobation à l’égard du pouvoir en place –Mao Zedong毛泽东 (1893-1976) et la « Bande des Quatre »- a provoqué l’intervention de la police et des manifestations, qui auraient précipité la chute de la faction la plus dure du régime et le retour de Deng Xiaoping邓小平 (1904-1997), à la tête du pays. Le 5 avril 1976, classé alors comme contre-révolutionnaire, a été réhabilité en 1978. Aujourd’hui, plus aucun dirigeant du PCC n’ose évoquer les incidents passés. Pourtant, lors de son discours de clôture de l’Assemblée le 14 mars 2012, le Premier Ministre Wen Jiabao 温家宝 (1942 – ) a laissé entendre que, pour la prospérité future du pays, il faudrait cesser d’ignorer le passé. Et Wen Jiabao se réclame de Hu Yaobang胡耀邦 (1915-1989), l’ex-Premier Ministre chinois « progressiste » qui avait entrepris la réhabilitation des victimes de la Révolution Culturelle. Il avait été limogé pour cela en 1987.

Sa mort, le 15 avril 1989, avait provoqué un grand rassemblement d’étudiants place Tiananmen, pour demander sa réhabilitation. Or, les nombreuses manifestations qui ont suivi, en vue d’une ouverture démocratique du Parti, se sont terminées par un bain de sang lorsque les chars de l’armée ont écrasé des étudiants sur cette même place.

La RPC n’en a donc pas encore fini de régler ses comptes avec les morts et Qingmingjie, pourtant à l’origine une simple fête traditionnelle, est devenue un des symboles de lutte et une date quelque peu « effrayante » pour le gouvernement du PCC.

Anne Jaurès


[1] Voir article de Brice Pedroletti, « Le cimetière des dissidents », Le Monde, 7 avril 2012.

[2]  Voir le livre posthume de Zhao Ziyang, dans lequel il relate ses mémoires : Zhao Ziyang, Prisoner of the State, The Secret Journal of Premier Zhao Ziyang, New York, Bao Pu, Renee Chiang, Adi-Ignatus, 2009.