Journée d’études « Innovation et créativité en Chine » 07/12/2017 Salle Camproux

JOURNÉE D’ÉTUDES

Centre de recherches sur la Chine (CRC – IRIEC)

UNIVERSITÉ PAUL VALÉRY MONTPELLIER 3

Jeudi 7 Décembre 2017 9H15-18H, Salle Camproux

INNOVATION ET CRÉATIVITÉ EN CHINE

D’usine du monde et empire de la contrefaçon entre les années 1990 et la première moitié de la décennie 2000, la Chine s’est peu à peu imposée comme un pays incontournable en matière d’innovation, grâce à une politique volontariste en matière d’éducation, de financement de la recherche et développement, d’implication des entreprises et de croissance exponentielle des réseaux Internet.  Dans le même temps, à partir des années 2000, une nouvelle vague de création artistique traverse le monde chinois qui se nourrit de plusieurs formes d’hybridation avec les autres pays d’Asie et le monde occidental, dans une dynamique à la fois locale et transfrontière.

Cette journée d’études vise à cerner divers aspects des transformations en cours, afin de saisir la dynamique multiforme de l’innovation et de la créativité en Chine, à partir de différents points de vue, et de l’impact réel et potentiel de son émergence sur le reste du monde.

Programme :

MATIN : LES CAPACITÉS D’INNOVATION 9h-12h

9h : accueil des participants.

MA Jun & Guilhem FABRE : introduction à la journée innovation et créativité en Chine. (9h15 – 9h30)

Guilhem FABRE (Université Paul Valéry) : « Pourquoi l’intelligence artificielle est-elle une priorité de la Recherche & Développement chinoise ? » (9h30– 10h10)

Stéphane GRUMBACH (Directeur de recherches, INRIA) : « Géopolitique de l’espace numérique : nouveaux territoires, nouvelles frontières » (10h10 – 10h50)

Ma Jun (Université Paul Valéry): « Construire un État fédéral sous la République de Chine : une innovation politique de la Revue de la Chine nouvelle  ( 新中华杂志) (10h50 – 11h30)

Discussion générale : 11h30 – 11h50

APRÈS-MIDI : L’ART ET LA CULTURE DANS TOUS LEURS ÉTATS  14h-18h

Anny LAZARUS, auteur de La critique d’art chinoise contemporaine Textes et contexte. Aix-en-Provence, PUP, coll. « Arts », novembre 2017, 540 p. : « La critique d’art chinoise contemporaine entre tradition et innovation ». (14h  – 14h40)

JIANG Dandan (Université Jiaotong, Shanghai) : « Créativité et réinvention de la calligraphie chinoise à l’âge contemporain » (14h40 – 15h20)

Solange CRUVEILLE (Université Paul Valéry) : « Numérique et jeux de graphie en Chine » (15h20 – 16h)

Pause – café : 16h – 16h20

LIU Chan-yueh (Université Paul Valéry) : « La marche comme recours de la danse ? Créativité chorégraphique dans le travail de Lin Leechen ». (16h20 – 17h)

Nancy Balard : « Tiehua cun : une jeune entreprise sociale et solidaire taïwanaise au service du renouveau identitaire aborigène ». (17h – 17h40)

Discussion générale : 17h40 – 18h

affiche créativité SN

Journée d’étude « La corruption en Chine » vendredi 2 décembre

Le Centre de Recherches sur la Chine (CRC) de l’IRIEC a le plaisir de vous convier à la journée d’étude « La corruption en Chine » organisée le vendredi 2 décembre 2016 de 9h à 17h salle Jean Moulin (UPV).

https://i2.wp.com/chinois.upv.univ-montp3.fr/files/2016/11/affiche.CORRUPTION1.jpeg

Programme :

  • 9h : ouverture de la journée

  • 9h30 : Le succès de CAO Kun : pratique de la corruption dans l’élection présidentielle de 1923  (MA Jun)

  • 10h : La corruption en droit international et comparé (Yann BISIOU)

  • 10h30 : La corruption et la « green card » (SHI Xiao)

  • 11h : Que se cache-t-il derrière la campagne anti-corruption de XI Jinping? (Guilhem FABRE)

  • 11h30 : discussion générale

  • 12h30-14h30 : pause

  • 14h30 : « Une histoire de chien » (Patrick DOAN)

  • 15h : Lutte anti-corruption : la télévision comme outil de propagande (Solange CRUVEILLÉ)

  • 15h30 : La corruption dans le film de Jia Zhangke A touch of sin (Nancy BALARD)

  • 16h : Les quatre lettrés « si jinshi » et la corruption dans l’opéra de Pékin (LO Shih-lung)

  • 16h30 : Le thème de la corruption à la lumière d’expressions choisies (Fabrice LEBERT)

  • 17h : discussion générale

  •  18h : clôture de la journée

Actualités du CRC – novembre 2016

  • M. MA Jun donnera une conférence intitulée « Les aléas de l’institutionnalisation républicaine en Chine (1912-1917) » à l’Université Rennes 2 le 21 novembre 2016.

affiche conférence Rennes 2 MA Jun.JPG

  • Mme Nancy Balard a donné une conférence intitulée « La tradition de la porcelaine de Jingdezhen » le jeudi 16 novembre 2016 à la salle Pétrarque de Montpellier. Cliquer ici pour consulter la présentation de la conférence.
  • M. MA Jun a donné une communication à l’Université Alpes Grenoble le 7 novembre 2016, « Guo Songtao (1818-1891), premier diplomate chinois en occident » pour la journée d’études « Espaces d’expression et formes du discours politique dans les sociétés extra-occidentales à l’ère de la globalisation intellectuelle : monde arabe, monde chinois et Japon ». Le programme est ici.

Jade, or et porcelaine

COLLOQUE  international sur le jade, l’or, la porcelaine, le luxe,  les 27 et 28 février 2015 en salle B 308 (université Paul-Valéry-Montpellier, route de Mende)
Si vous demandez le programme, voici ce que vous obtiendrez :

Vendredi 27 février

11h : Ouverture du colloque
11h15 : Chen Kuang-yi (Université nationale des Arts de Taiwan) : Objet de luxe ou objet d’art: la parodie dans l’art de Dean-E Mei.
11h45 : Isabelle Anselme (IRIEC 1) : Les signes extérieurs de richesse dans le cinéma chinois contemporain
12h15 : Christophe Commentale (Musée de l’Homme) : De la typologie du jade chinois et de sa standardisation..

12h45 : pause déjeuner

14h : Carole Thouvenin (IRIEC 1) : Le jade provenant du site de Sanxingdui.
14h30 : Hsu Cheng-fu (Taiwan) : Approche à l’orfèvrerie chinoise : la spécificité du travail de l’or sous les Han.
15h : Erik Gonthier (Musée de l’Homme) : Jade : techniques comparatives de découpe, gravure et polissage du jade
15h30 : Patrick Lesbres (IRIEC 2) : Ornements de jade portés par la noblesse aztèque

16h : pause

16h15 : Lucie Rault (Musée de l’Homme) : Jade et sonorités.
16h45 : Laurent Schroeder (Musée de l’Homme) : Objets composites archaïques en jade et bronze : étude stylistique, historique et scientifique de deux artefacts modernes.
17h15 : Solange Cruveillé (IRIEC 1) : Le disque de jade de Maître He
19h45 : Nancy Balard (IRIEC 1) : L’art de l’imitation/contrefaçon de porcelaines anciennes à Jingdezhen et le commerce qui en découle.

19h : dîner

Samedi 28 février :
9h30 : Du Lili (Université du Peuple de Chine / IRIEC 1) : Pierre de croyance et pierre de symbolique – le jade en Chine ancienne.
10h00 : Elizabeth Baquedano (University College LONDON) : L’or comme un symbole de richesse et de puissance chez les Aztèques
10h : pause
10h15 : Patrick Doan (IRIEC 1) : Le jade dans les 300 poèmes de la dynastie Tang
10h45 : Ma Jun (IRIEC 1): Etalon-or, étalon-argent — les controverses sur la construction du système monétaire moderne à la fin des Qing
11h15 : conclusion
11h30 : (éventuel) pot de fin du colloque

Venez nombreux

Patrick Doan

Lu Xun, outre sa vocation littéraire ? 文学之外的鲁迅

La vocation de Lu Xun pour éveiller le peuple chinois par la littérature vernaculaire au début du 20ème siècle ne nous est pas méconnue. Toutefois, l’écrivain était aussi un grand passionné et défenseur d’un art traditionnel chinois – la gravure sur bois. On pense que l’origine de cette pratique artistique remonterait à l’époque des Han (202 av. J.-C.-220) et son apogée à l’époque des Ming (1368-1644) et des Qing (1644-1911). Cependant, cet art déclinait graduellement à la fin des Qing, lorsqu’il s’est épanoui en Occident et au Japon. Lu Xun a été l’initiateur du Mouvement de la nouvelle gravure sur bois de la Chine moderne, ce qui a contribué au renouveau et au développement de cette expression d’art ancienne.

En réalité, ce n’est pas par hasard que Lu Xun s’est engagé dans la promotion de la nouvelle gravure sur bois. Le 12 avril 1927, Jiang Jieshi (蒋介石, 1887-1975) décida de rompre avec le parti communiste en massacrant de nombreux membres nationalistes de gauche, communistes et civils révolutionnaires. Cela marque l’échec de la première coopération entre les nationalistes et les communistes. Jiang Jieshi a mis en place, par la suite, deux prétendus dispositifs : « l’encerclement par l’armée » et « l’encerclement par la culture », afin d’anéantir le parti communiste et le mouvement révolutionnaire. Ainsi a vu le jour à Shanghai en 1930 l’ « Association des artistes de beaux-arts de gauche en Chine » (Zhōngguó zuǒyì měishùjiā liánméng 中国左翼美术家联盟) pour lutter contre l’« encerclement culturel » des nationalistes. Les artistes de gauche se sont rendus compte qu’il fallait recourir à des moyens d’expression artistique à caractère populaire et national et créer des œuvres reflétant la vie et exprimant les sentiments de la population de masse pour mieux sensibiliser et mobiliser cette force potentiellement importante et approfondir la révolution. Ils ont formulé pour la première fois le concept « les beaux-arts populaires » (dàzhòng měishù 大众美术).

Selon Lu Xun, la gravure sur bois est l’une des formes de beaux-arts les plus populaires en Chine. Par conséquent, il a pris le rôle majeur dans la modernisation de cet art non seulement sur le plan technique et mais aussi au niveau du contenu pour qu’elle serve à la cause révolutionnaire du pays. Selon l’écrivain, avec ses racines dans la culture traditionnelle chinoise, cette forme artistique correspondrait mieux à la situation et aux besoins de la révolution en Chine pour deux raisons : facile et peu coûteuse à pratiquer ; et dotée d’une lisibilité très efficace auprès de la grande population non-instruite.

De 1927 et 1937, Lu Xun s’est chargé soit de la compilation soit de l’édition d’une dizaine d’ouvrages au total, centrés sur la gravure sur bois ainsi que son évolution en Europe et en Chine. Il s’est soucié également de l’éducation des jeunes artistes chinois de cette discipline. En août 1931, Lu Xun a organisé à Shanghai un séminaire, assuré par l’expert japonais Uchiyama Kanzo (1885-1959), afin d’introduire auprès des artistes chinois la nouvelle technique pratiquée au Japon. soutenues par l’écrivain, quatre expositions ont eu lieu successivement, toujours à Shanghai, présentant les œuvres venant du Japon, de l’URSS et de l’Allemagne, dans le but d’élargir la vision des artistes chinois pour leur création. Dans cet environnement propice, plusieurs ateliers de formation ou établissements d’études spécialisés dans la gravure sur bois ont été créés en Chine. Une forme d’art traditionnelle est ainsi entrée dans l’époque moderne sans trop de peine par son rôle de propagande que Lu Xun lui avait assigné pendant une période donnée. Nous comprenons jusqu’ici pourquoi Lu Xun a toujours été et reste encore une source d’inspiration incontournable pour presque tous les artistes chinois modernes ou contemporains de la gravure sur bois qui ne cessent de lui rendre hommage.

(Visages de Lu Xun, gravure sur bois, par les étudiants en 2ème année de la promotion 2009 de l’Académie des beaux-arts de Chine, image sur http://art.liwai.com/content-14513.htm)

Visages de Lu Xun, gravure sur bois, par les étudiants en 2ème année de la promotion 2009 de l’Académie des beaux-arts de Chine, image sur http://art.liwai.com/content-14513.htm

Si l’engagement ardent de Lu Xun dans la promotion de la gravure sur bois a une fin pragmatique dans la révolution chinoise à un moment donné, son amour pour le papier à lettre traditionnel s’avère beaucoup plus personnel. La fabrication du papier à lettre (jiān zhǐ 笺纸) à motif de thèmes différents repose justement sur l’impression de la gravure sur bois. Le papier à lettre fut un produit indispensable dans les temps anciens pour les lettrés chinois, sur lequel soit ils composaient des poèmes soit ils rédigaient des courriers dans le cadre privé. Son utilisation culmina sous les Ming et rebondit au tournant des 19ème et 20ème siècles après une longue période d’impopularité suite à la montée au pouvoir des Mandchous. Malheureusement, ce court renouveau n’a pas pu résister à la vulgarisation du stylo plume, qui exige du papier importé de l’étranger, ce dernier étant plus fin et plus transparent.

C’est durant son séjour à Pékin de 1912 à 1926 que Lu Xun fut émerveillé par l’exquisité du papier à lettre qu’on trouvait encore à l’époque dans les enseignes de papeterie traditionnelles, situées notamment dans le quartier historique et culturel Liulichang (琉璃厂) (Liúlíchǎng 琉璃厂). Amoureux de ce patrimoine de longue date et soucieux de sa disparition, Lu Xun se mit à collectionner les modèles encore en usage alors.

(Papiers à lettre par l’enseigne pékinoise Rongbaozhai, image sur http://pmgs.kongfz.com/detail/16_319733/)

Papiers à lettre par l’enseigne pékinoise Rongbaozhai, image sur http://pmgs.kongfz.com/detail/16_319733/

Lu Xun a eu la chance d’avoir un ami écrivain partageant cette même passion avec lui – Zheng Zhenduo (郑振铎1898-1958), activiste du Mouvement pour la nouvelle culture et l’un des fondateurs du parti « Association chinoise pour la promotion de la démocratie » (Zhōngguó mínzhǔ cùjìn huì 中国民主促进会). Lu Xun, séjournant plus tard à Shanghai, a exprimé à son ami Zheng sa profonde inquiétude à l’égard de la rapide disparition du papier à lettre. Il lui vint ainsi l’idée de recueillir les modèles existant à Pékin et d’en compiler un catalogue pour au moins enregistrer ce patrimoine. Etant donné que Zheng Zhenduo résidait à Pékin, il s’est chargé de trouver le plus de modèles possible et de les faire expédier à Lu Xun pour son expertise afin de décider lesquels paraîtraient dans le catalogue.

Plus de cinq cents modèles en usage depuis le règne Guangxu des Qing ont été réunis par Zheng Zhenduo. Lu Xun en a sélectionné au final trois-cent-trente, incorporés dans l’ouvrage publié à la fin de 1933, sous l’intitulé « Catalogue du papier à lettre de Pékin » (Běipíng jiān pǔ 北平笺谱). Lu Xun a préfacé lui-même l’ouvrage qui lui tenait à cœur. On note que les deux hommes de lettres n’ont pas opté pour n’importe quel éditeur ; la célèbre vieille enseigne pékinoise Rongbaozhai (荣宝斋) a été sollicitée pour l’édition de l’ouvrage. Enseigne de fournitures pour la peinture et la calligraphie, Rongbaozhai a développé à partir de l’impression de gravures sur bois une nouvelle technique reconnue patrimoine culturel immatériel national en 2006, qui permet de reproduire en couleur une image ou une peinture. L’enseigne a appliqué cette technique dans la production du papier à lettre. Un cinquième des modèles parus dans le « Catalogue » fabriqués par l’atelier Rongbaozhai ont bénéficié de cette innovation. Satisfaits de cette première collaboration avec l’atelier, Lu Xun et Zheng Zhenduo lui ont confié l’année suivante, la reproduction du « Catalogue du papier à lettre par l’enseigne Shizhuzhai» (Shízhúzhāi jiān pǔ 十竹斋笺谱), ouvrage daté initialement des Ming. Les deux ouvrages nous fournissent aujourd’hui une piste précieuse pour l’étude et la promotion du papier à lettre traditionnel chinois.

(« Catalogue du papier à lettre de Pékin », image sur http://pmgs.kongfz.com/detail/25_202862/ )

« Catalogue du papier à lettre de Pékin », image sur http://pmgs.kongfz.com/detail/25_202862/

Pour conclure, il nous paraît évident que la vocation de Lu Xun dans la promotion des beaux-arts traditionnels chinois, la gravure sur bois en particulier, découle à la fois de sa position d’écrivain engagé qui ne cesse de proposer des moyens efficaces pour soutenir la cause révolutionnaire et de ce qui est plus important, son amour pour ce patrimoine artistique traditionnel, ancré dans l’esprit des Chinois malgré le temps et les mouvances sociales.

DU Lili

Le cǎonímǎ : une bête à poils contre la censure 草泥马反对审查

Entre la Chine et les emblèmes animaux s’est tissée une véritable histoire d’amour, qui semble perdurer depuis quelques millénaires. On connait bien évidemment le panda, ce placide ursidé amateur de bambous. De même, chacun a une vague idée de ce à quoi peut ressembler un dragon, dont les plus anciennes représentations en Chine remontent à l’époque du néolithique. Mêmes les plus ignares d’entre nous peuvent certainement citer trois ou quatre créatures à pattes qui composent le zodiaque de l’Empire du Milieu. Quant aux plus aguerris des sinophiles, ils se souviennent sans aucun doute des quatre animaux (le poisson, l’antilope tibétaine, l’hirondelle et de nouveau le panda) qui, avec la flamme olympique, constituaient les mascottes des J.O. de Pékin de 2008. Peut-être certains se sont-ils même déjà attendris à la vue du sympathique pingouin à écharpe, image marketing de QQ, le service de messagerie chinois le plus populaire.

En 2009 cependant, un mammifère jusqu’alors inconnu a fait son apparition en terre chinoise : le cǎonímǎ 草泥马. Si on se fie à la traduction littérale de son nom, cette bête serait une sorte d’équidé (马) évoluant dans un milieu composé d’herbe (草) et de boue (泥). Voilà à quoi ressemble en réalité ce charmant animal :

caonima

Croisement entre la chèvre alpaga et le lama, il possède comme ses parents un poil laineux et une bouille amicale. Bête courageuse et tenace, le cǎonímǎ vit dans le désert de Malher Gobi, où il défend avec acharnement son habitat naturel contre les crabes de rivière qui menacent de l’envahir. Vous avez dit bizarre ? En effet. Le cǎonímǎ est en fait une pure invention et constitue un bel exemple de jeux de mots dont regorge la langue chinoise. Composée de nombreux homophones ou quasi-homophones, celle-ci se prête en effet à merveille aux calembours.

Le nom de l’animal est phonétiquement proche de cào nǐ mā 肏你妈, expression qui signifie « nique ta mère » dans la langue de Confucius (les sources existantes laissent cependant à penser que le Maître n’a jamais utilisé cette injure à l’encontre de quiconque). Le désert de Malher Gobi (Mǎlè gēbì 马勒戈壁), habitat naturel de la bête, est un jeu de mots avec mā le gè bī 妈了个屄, littéralement « le vagin de ta mère ». Les crabes de rivière (héxiè 河蟹) envahissants font quant à eux référence au terme héxié 和谐, l’ « harmonie », contraction de héxié shèhuì 和谐社会 « Société Harmonieuse ». La « Société harmonieuse » est un concept politique édicté par l’ancien Président Hu Jintao qui, selon ses détracteurs, vise à maintenir la stabilité politique de la Chine à tout prix, y compris celui de la répression la plus sévère.

Le cǎonímǎ fait ainsi figure de symbole irrévérencieux de la lutte contre l’autoritarisme politique et la censure sévissant sur le web chinois. Le phénomène cǎonímǎ devint viral et donna naissance à de nombreux dessins animés et vidéos mettant en scène l’animal. Voici la plus célèbre d’entre elles  (le lecteur non sinophone pourra se faire une idée des calembours à l’aide des sous-titres anglais) :

On vit même apparaître des peluches à l’effigie de l’animal, qui se vendirent en ligne comme des petits pains. Le célèbre plasticien dissident Ai Weiwei 艾未未en utilisa une dans une série d’autoportraits intitulée Cǎonímǎ dǎng zhōngyāng 草泥马挡中央  « Le cǎonímǎ résiste au centre »,  le « centre » faisant  ici allusion au Comité central du Parti communiste, siège des décisions politiques :

Après l’arrestation d’Ai Weiwei en 2011, des internautes prirent le relais et de nombreuses photos d’hommes dissumulant leur entrejambe avec un cǎonímǎ fleurirent sur l’Internet chinois (l’artiste, adepte des photos de nu provocatrices dans lesquelles il apparaît seul ou au sein d’un groupe, reçut par ailleurs nombre de témoignages de soutien de la part d’internautes se mettant en scène dans leur plus simple appareil[1]).

copie ai wei wei

caonima-toy

Il est à noter que dans le clip du premier single d’Ai Weiwei « Dumbass » (« Crétin »), issu de l’album The Divine Comedy (2013) qui revient sur les deux années de détention de l’artiste, on retrouve aussi un cǎonímǎ en peluche, ainsi que les fameux crabes de rivière qui, irrévérence suprême envers le pouvoir, colonisent les toilettes :

Capture d’écran 2013-07-07 à 22.19.16

 (Pour les curieux, la video peut être visionnée ici)

Victime de son immense succès et de son caractère subversif, le cǎonímǎ fut très vite traqué ; les sites dans lesquels il apparaissait furent bloqués et les nombreuses vidéos dont il était le héros furent interdites. Pour contourner la censure, sa peluche prit le nom plus consensuel de yáng tuó 羊驼 « alpaga », sous lequel elle continue de se vendre. N’en demeure pas moins qu’un sinogramme (qui ne possède à ce jour pas de prononciation officielle), fusion des trois caractères qui composent son nom, fut tout exprès créé pour lui, témoignant du phénomène cǎonímǎ :
Emilie Guillerez

[1] On peut en apercevoir un échantillon sur le blog  http://lihlii.blogspot.fr dans la rubrique《我们的艾赤裸裸》, dont est issue la photographie sélectionnée.