Confrontation et cohabitation : les Aborigènes de Taiwan face aux populations venues de l’extérieur 对立与共存—面对外来者的台湾原住民

À Taiwan comme dans d’autres parties du monde[1], les populations indigènes ont fait face à la venue de populations extérieures, de cultures totalement différentes. Car ce que l’on oublie — ou ignore — souvent, c’est que, au-delà du débat sur l’appartenance de Taiwan à la Chine, l’île fût habitée pendant plusieurs millénaires par des peuples indigènes, bien avant l’arrivée de populations han de culture chinoise.

Ces Aborigènes, aujourd’hui officiellement désignés à Taiwan sous le terme chinois 原住民 (habitants originels), appartiennent au groupe linguistique des Austronésiens, qui représente aujourd’hui plus de 350 millions de personnes à travers le globe, de Taiwan à Madagascar en passant par l’Indonésie, les Philippines, la Polynésie ou encore la Nouvelle-Zélande. L’origine commune de ces peuples serait Taiwan, d’où ils seraient partis il y a 4000 ou 5000 ans. Ces habitants originels de Taiwan seraient venus du Sud de la Chine il y a 6000 ou 7000 ans[2].

Or, si l’on oublie ou ignore ces premiers habitants de Taiwan, c’est que leur présence a été largement supplantée par celle des Chinois, arrivés par vagues successives au fil des siècles. En l’an 1900, les Aborigènes ne représentaient déjà plus que 3,7% de la population totale de Taiwan[3]. Et aujourd’hui, ils ne comptent plus que pour environ 2% de la population totale[4].

À l’heure actuelle, le gouvernement taïwanais reconnaît officiellement quatorze tribus aborigènes : les Amis (Āměi zú 阿美族), les Saisiyat (Sàixià zú 赛夏族), les Tsou (Zōu zú 邹族), les Rukai (Lǔkǎi zú 鲁凯族), les Yami — ou Tao — (Yǎměi zú 雅美族 ou Dáwù zú 达悟族), les Kavalan (Gámǎlán zú 噶玛兰族), les Sakizaya (Sāqíláiyǎ zú 撒奇莱雅族), les Atayal (Tàiyǎ zú 泰雅族), les Bunun (Bùnóng zú 布农族), les Paiwan (Páiwān zú 排湾族), les Puyuma (Bēinán zú 卑南族), les Thao (Shào zú 邵族), les Truku — ou Taroko — (Tàilǔgé zú 太鲁阁族), et, depuis 2008, les Sediq — ou Sedeeq — (Sàidékè zú 赛德克族). La reconnaissance progressive de tribus différentes, en nombre croissant, représente un progrès significatif alors que les Aborigènes ont longtemps été désignés sous un terme générique révélateur du désintérêt général éprouvé vis-à-vis de ces peuples.

Au vu de l’histoire de l’île, faite de rencontres entre divers peuples, la question de la nature des relations entre Aborigènes et populations extérieures se pose. Les premières vagues d’immigration chinoise vers Taiwan — des Hakka et des habitants de l’actuelle province du Fujian — remonteraient au moins au XIe siècle. Les Hollandais ont également administré l’île en faisant d’elle un entrepôt et une base pour la Compagnie hollandaise des Indes orientales (la V.O.C.) dans leur réseau commercial entre la Chine, le Japon et la Hollande, entre 1624 et 1661. À la même époque, une première grande vague d’immigration chinoise a lieu, et ce sont d’ailleurs ces Chinois qui chasseront les Hollandais de Formose[5]. Les Japonais occupent à leur tour l’île entre 1895 et 1945. Enfin, une dernière grande vague d’immigration chinoise a lieu après le retrait du pouvoir nationaliste à Taiwan et l’avènement de la République Populaire de Chine en 1949.

Il serait maladroit de schématiser les relations entre les Aborigènes et ces diverses populations. Ces relations n’ont pas été uniformes sur tout le territoire, elles ont varié en fonction des époques, des populations extérieures mais aussi des tribus et villages aborigènes. Il serait donc faux de simplifier le propos en affirmant que les Aborigènes ont entretenu des relations amicales ou belliqueuses avec les étrangers. D’ailleurs, les populations indigènes de Taiwan entretenaient elles-mêmes des relations complexes entre les différentes tribus.

Ce qui est sûr, c’est que le mode de vie des Aborigènes a été affecté par l’arrivée massive de Chinois venus de l’autre côté du détroit. En effet, si les contacts entre les Chinois installés à Taiwan et les Aborigènes ont été limités avant le milieu du XVIIe siècle[6], l’immigration massive de Chinois pendant l’occupation hollandaise a forcé les populations aborigènes à céder leurs territoires dans les plaines et à se réfugier dans les montagnes[7]. Chacun vivait ainsi chez soi, sur des territoires différents. Les relations n’étaient alors pas entièrement conflictuelles, car le troc s’est intensifié : les Chinois échangeaient du tissu, du métal, de la porcelaine, et des pierres précieuses contre des peaux de cerf, de la viande de cerf, du poisson et du bois de santal[8]. Toutefois, les modes de vie ne pouvaient coexister sur un même territoire : les Aborigènes qui sont restés dans les plaines de l’Ouest de l’île — que les Chinois se sont appropriées — ont été acculturés, bien que pas tout à fait assimilés : ceux qu’on appelle les Aborigènes des plaines (Píngpǔ zú 平埔族) ont adopté la langue et le mode de vie des Han, et étaient différenciés des Han uniquement par le fait que leurs femmes n’avaient pas les pieds bandés[9].

Les Aborigènes réfugiés dans les montagnes et qui ont conservé leurs modes de vie traditionnels ont été désignés sous l’appellation de peuple des montagnes (Gāoshān zú 高山族). Trait révélateur, dès la dynastie Qing 清, les Chinois ont donné à ces deux catégories d’Aborigènes le nom de barbares crus (Shēng fān 生番) et barbares cuits (Shóu fān 熟番). Pour être rangé dans cette dernière catégorie, un Aborigène devait être employé dans un service rattaché au gouvernement chinois, payer des impôts et, s’il s’agissait d’un garçon, être admis dans une école publique[10]. Les barbares crus vivaient reclus dans les montagnes, protégeant jalousement leurs territoires de toute intrusion.

La présence des Hollandais, qui administrèrent Taiwan de 1624 à 1661, n’a pas en elle-même bouleversé la vie des Aborigènes. Elle l’a en revanche fait indirectement car c’est elle qui a favorisé l’immigration massive de Chinois. Les Hollandais n’étaient que quelques centaines, voire quelques milliers, à vivre à Taiwan. Ils ne considéraient pas Taiwan comme un objet d’exploitation mais seulement comme une base pour le commerce avec la Chine — dans laquelle il leur était interdit de pénétrer. Les seules ressources qu’ils tiraient de l’île étaient les peaux de cerf, qu’ils ont acheté aux Aborigènes puis aux Chinois, et qu’ils revendaient au Japon. Ce commerce n’a cependant pas perduré[11].

En 1650, les Hollandais administraient plus de trois-cents villages aborigènes : chaque année, une assemblée des représentants de ces villages se tenait à Fort Zeelandia ou Fort Provintia (Tainan 台南) afin de régler les différends entre ces communautés. Mais les Aborigènes se retournèrent tout de même contre les Hollandais et certains rejoignirent les forces chinoises de Koxinga (Zhèng Chénggōng 郑成功)[12] pour chasser les Hollandais de Taiwan[13].

Si les contacts entre Hollandais et Aborigènes ont été dans l’ensemble assez limités, il est peut-être un fait, non avéré, qui témoignerait de relations plus complexes : selon quelques auteurs taïwanais, les Thao, tribu aborigène vivant dans la région de Riyuetan 日月潭 (Sun Moon Lake) pourraient être les descendants de missionnaires — et leurs domestiques — hollandais ayant fui le Sud de Taiwan à l’arrivée de Koxinga (1661)[14]. Ils se seraient unis avec des Aborigènes du Sud, et auraient fui ensemble jusqu’à Riyuetan, où ils sont établis depuis lors.

Quelques missionnaires hollandais étaient en effet présents à Taiwan : des enfants aborigènes ont été convertis dans des écoles où ils suivaient des leçons de catéchisme, mais ces missions n’ont finalement pas connu beaucoup de succès[15], à cette époque, contrairement à ce qu’il se passa plus tard[16].

En 1895, suite au traité (inégal) de Shimonoseki, l’île de Taiwan a été cédée à l’empire japonais. Sous l’occupation nippone, les relations entre Aborigènes et Japonais ont été particulièrement hétérogènes : d’une part, il y a à l’évidence eu des relations commerciales pacifiques, et la reconnaissance de la part des autorités nippones de la propriété des terres et de la souveraineté culturelle des Aborigènes. D’autre part, dans certaines parties de l’île, les Japonais, afin d’exploiter les forêts des territoires aborigènes, déplacèrent de force des villages entiers. Cela a eu des conséquences dramatiques, avec notamment les tristement célèbres évènements de Wushe 雾社 : le 27 octobre 1930, le chef sedeeq Mona Rudao a organisé une attaque contre des Japonais, attaque qui a été suivie par de sanglantes représailles : les insurgés ont été massacrés, et les survivants, hommes, femmes et enfants qui ne s’étaient pas suicidés ont été envoyés dans des camps d’internement[17]. Ces évènements représentent le dernier acte de rébellion à Taiwan face aux Japonais. Suite à ces évènements, les Aborigènes ont été systématiquement déportés et relocalisés dans des villages, géographiquement plus accessibles et donc plus contrôlables[18].

Par ailleurs, l’occupation japonaise a été marquée par une japonisation de la société. Tous les Taïwanais devaient parler japonais, recevoir une éducation à la japonaise, et même porter un nom japonais. Au début du XXe siècle, les Japonais ont interdit la pratique des pieds bandés à Taiwan. Dès lors, les Aborigènes des plaines ont été assimilés aux Taïwanais[19] : plus rien ne les différenciaient de ces derniers, et ils recevaient le même traitement, y compris dans leur japonisation.

Le départ des Japonais a été suivi d’une deuxième grande vague d’immigration chinoise après 1949. L’arrivée de ces Chinois a été accueillie comme une nouvelle invasion par les Han habitant Taïwan depuis des générations. Afin de garder le contrôle de l’île, les dirigeants du Guomintang 国民堂 (le parti nationaliste) ont cherché à éliminer les marques d’une identité taïwanaise de souche, de surcroit aborigène. Ces dernières populations ont été obligées de prendre un nom chinois et ont de nouveau connu une assimilation forcée, linguistiquement, culturellement et géographiquement[20].

Aujourd’hui encore, de nombreux Taïwanais en savent très peu sur l’existence de ces peuples aborigènes. Heureusement, la démocratie et l’affirmation d’une identité taïwanaise permet peu à peu aux Aborigènes de faire entendre leur voix et de tenter de retrouver le chemin qui les ramène vers leurs ancêtres.

 Nancy Balard


[1] Les exemples ne manquent pas : dans les Amériques, en Australie, en Nouvelle-Zélande, et bien d’autres encore.

[2] FRAZIER David, « Taiwan, the Homeland », pp. 54 – 55 in : Far Eastern Economic Review, Vol. 167, No. 3, 22 janvier 2004.

[3] CHIU Yen Liang, « From the Politics of Identity to an Alternative Cultural Politics : on Taiwan Primordial Inhabitants’ A-systemic Movement », p. 85 in : Boundary 2, Vol. 21, No. 1, Printemps 1994.

[4] Melissa J. BROWN, « Changing authentic identities : evidence from Taiwan and China », p. 462 in : Journal of the Royal Anthropological Institute (N.S.), No. 16, 2010.

[5] Formose est le nom que les Portugais ont donné à Taiwan.

[6] LIN Yuru, Fān Hàn shìli jiāotì xià gǎngkǒu shì jiē de biànqiān : yǐ Mádòu gǎng wéi lì 番汉势力交替下港口市街的变迁:以麻豆港为例 (1624-1895) (The Forceful Displacement of Aborigines by the Han Chinese in the Port of Mattaw, Tainan (1624-1895)), p. 4 in : Chinese Studies, Vol. 23, No. 1, juin 2005.

[7] William T. HIPWELL, « An asset-based approach to indigenous development in Taiwan », p. 294 in : Asia Pacific Viewpoint, Vol. 50, No. 3, décembre 2009.

[8] LIN Yuru, op. cit., p. 4.

[9] Melissa J. BROWN, op. cit., p. 462 ; 464.

[10] William T. HIPWELL, op. cit., p. 295.

[11] HAUPTMAN Laurence, KNAPP G. Ronald, « Dutch-Aboriginal Interaction in New Netherland and Formosa : An Historical Geography of Empire », p. 177 in : Proceedings of the American Philosophical Society, Vol. 121, No. 2, 29 avril 1977.

[12] Koxinga était un pirate et général chinois fidèle aux souverains Ming 明 lors de la fondation de la dynastie Qing. Il a repris Taiwan aux Hollandais.

[13] HAUPTMAN Laurence, KNAPP G. Ronald, op. cit., p. 178.

[14] Les auteurs appuient cette affirmation sur différents arguments : des témoignages écrits historiques, ainsi que les habitudes, traditions, légendes et apparence physique des Thao. Voir CHANG Shu-Chun, TSAI Bi-Kun, TU Chin-Jung, « Are the Shau people in Taiwan of Dutch descent ? », pp. 55 – 64 in : Social Behavior and Personality, No. 39, 2011.

[15] HAUPTMAN Laurence, KNAPP G. Ronald, op. cit., p. 179.

[16] Une grande partie des Aborigènes taïwanais sont aujourd’hui chrétiens.

[17] William T. HIPWELL, op. cit., p. 295.

[18] CHIU Yen Liang, op. cit., p. 87.

[19] Melissa J. BROWN, op. cit., p. 464.

[20] William T. HIPWELL, op. cit., p. 295 – 296.

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« Quelques éléments de continuité dans la production porcelainière de Jingdezhen entre la Chine dynastique et celle du XXIe siècle »

« Quelques éléments de continuité dans la production porcelainière de Jingdezhen entre la Chine dynastique et celle du XXIe siècle », communication à l’occasion de la journée d’étude Quand la Chine repense ses traditions (CRC – IRIEC), 20 octobre 2012, Université Paul-Valéry Montpellier 3

Les traditions ont traversé une période de souffrance durant le XXe siècle en Chine, notamment pendant l’époque maoïste. Mais on constate depuis les années mille-neuf-cent-quatre-vingts un retour en force de certaines traditions chinoises, dont les plus visibles sont le ravivement des religions, des croyances et des fêtes traditionnelles. L’héritage culturel et historique local est même devenu une richesse, base de développement économique au niveau local[i]. Ce phénomène s’est généralisé à la Chine entière, mais certaines régions sont plus concernées que d’autres. C’est le cas de Jingdezhen 景德镇, spécialement représentatif de cette tendance, et par conséquent particulièrement intéressant à étudier. En effet, Jingdezhen est une ville au riche patrimoine culturel et historique : elle a occupé une place prépondérante dans l’histoire de la céramique mondiale, et donc dans les relations internationales, aussi bien sur le plan culturel qu’économique. Mais c’est également une ville qui a dû subir les assauts du pouvoir communiste, de la modernisation, et aujourd’hui de la mondialisation, conséquence de l’ouverture économique du pays. Et pourtant, lorsque le visiteur se rend à Jingdezhen, il se rend aisément compte de l’importance toujours vivace de la porcelaine pour la ville. Dans un tel contexte, il est intéressant de se pencher sur la question de la persistance ou l’abandon des traditions porcelainières à Jingdezhen.

Le sujet est vaste, et nous ne nous pencherons que sur l’un des aspects des traditions porcelainières, à savoir le type de production. À travers l’expression « type de production », on entend répondre à deux questions : quels genres de produits sont fabriqués, et comment, par quels moyens sont-ils fabriqués ? Nous mènerons une étude comparative portant sur le type de production traditionnel et celui que l’on constate à l’ère moderne.

Penchons-nous logiquement en premier lieu sur le modèle traditionnel de production porcelainière. À ce stade, il convient de préciser les limites temporelles du terme tradition employé ici. Dans notre cas, celui de la production traditionnelle de Jingdezhen, la tradition fait référence à une époque correspondant aux dynasties Ming 明 et Qing 清, c’est-à-dire du XIVe siècle au début du XXe siècle[ii].

Il existait historiquement une production officielle et impériale à Jingdezhen, mais il y avait déjà des fours officiels avant que Jingdezhen n’en devienne un. Sous les Song du Nord 北宋 (960 – 1127), ceux-ci étaient situés à Kaifeng 开封, dans l’actuelle province du Henan 河南, puis ils furent déplacés à Hangzhou 杭州, dans l’actuelle province méridionale du Zhejiang 浙江, sous les Song du Sud 南宋 (1127 – 1279)[iii], en même temps que la Cour s’installait plus au Sud, fuyant l’envahisseur mongol. Les fours officiels — en chinois guānyáo 官窑 — étaient des ateliers fournissant en tribut de la céramique aux autorités, à tous les niveaux : ces céramiques étaient distribuées à la Cour, aux fonctionnaires et aux dignitaires, mais également aux souverains étrangers, en guise de présents officiels. Ces fours officiels n’étaient donc pas une nouveauté de Jingdezhen. En revanche, l’instauration des fours impériaux — yùyáo 御窑 — en était une. Cette subdivision des fours officiels était constituée par des ateliers appartenant aux autorités et gérés par ces dernières, dont la production était entièrement réservée à l’empereur et sa famille. Jingdezhen devint four officiel en 1278, sous la dynastie mongole des Yuan 元 (1271 – 1368), avec l’établissement dans la ville du Bureau de la porcelaine de Fuliang (Fúliáng cíjú 浮梁瓷局)[iv]. Quant à la manufacture impériale, elle fut établie dans les premières années de la dynastie Ming[v], et se perpétua jusqu’à l’aube du xxe siècle. Jingdezhen abrita la seule manufacture impériale de l’histoire chinoise.

Les porcelaines qui étaient issues des fours officiels, et à fortiori de la manufacture impériale, répondaient à des critères très précis, dont le plus important consistait en une qualité irréprochable : les fosses mises au jour sur le site de la manufacture impériale, dans le quartier de Zhushan 珠山, étaient remplies de tessons de porcelaine et le prouvent ainsi clairement. Les pièces qui n’atteignaient pas le degré de perfection attendu étaient systématiquement détruites.

Stylistiquement parlant, les porcelaines produites au sein des fours impériaux répondaient à des commandes impériales émanant du Fils du Ciel en personne, qui donnait ses instructions sur le type de pièces qu’il désirait, que ce soit à propos des décors, des formes ou encore des couleurs. Les historiens de l’art sont ainsi capables de déterminer la date approximative d’une pièce impériale en se basant sur son style, qui trahit bien souvent les goûts particuliers de l’empereur de l’époque. À titre d’exemples, citons l’empereur Jiajing 嘉靖 (1522 – 1566), qui était taoïste et dont les porcelaines étaient décorées de manière tout à fait représentative de motifs d’inspiration taoïste, ou l’empereur Zhengde 正德 (1506 – 1521), qui était peut-être converti à l’Islam ou tout du moins vivait à une époque où nombre d’eunuques de la Cour étaient musulmans, et dont les porcelaines présentent des inscriptions coraniques en arabe ou en persan. Citons également l’empereur Qianlong 乾隆 (1736 – 1795), qui avait un goût pour les décors chargés, ce que l’on retrouve dans les porcelaines impériales de son règne.

La manufacture impériale était située au centre de Jingdezhen, sur le Mont de la Perle, Zhushan[vi]. Il s’agissait d’une véritable petite ville à l’intérieur de la ville, avec ses fours, ses ateliers, ses puits, ses bureaux, ses résidences de fonctionnaires et même ses temples dédiés aux divinités protectrices des potiers. Les pièces étaient fabriquées par des artisans, corvéables puis employés[vii]. La production était contrôlée par un fonctionnaire, le superviseur des fours impériaux, qui, selon les époques, venait tantôt de la capitale, tantôt de la région.

Parallèlement à la production officielle, il existait traditionnellement à Jingdezhen une production privée[viii] de deux sortes : la production industrielle et la production de commande. Les pièces réalisées industriellement étaient principalement des objets de vaisselle, de décoration (vases), ou encore des objets de lettrés (coupelles à encre, pose-pinceaux). Ces pièces étaient destinées aux marchés nationaux et internationaux : ils concernaient la Chine entière, mais aussi l’Asie du Sud-Est, puis avec le temps, les marchés se sont élargis au Proche et Moyen-Orient, à l’Europe puis aux Amériques — le Mexique, le Brésil et les États-Unis principalement.

Cette porcelaine était issue de grands ateliers privés fonctionnant de manière industrielle depuis la dynastie Yuan[ix] : le travail était certes manuel, mais le processus de production dans son ensemble était rationalisé et s’effectuait à la chaîne. C’était une forme de travail industriel avant l’heure des révolutions industrielles européennes. Selon les sources chinoises historiques, une pièce passait entre soixante-douze paires de mains avant d’être achevée[x]. La fabrication comportait en effet un grand nombre d’étapes (malaxage des argiles, premier façonnage, tournassage, peinture, etc), chacune étant la spécialité d’un travailleur.

Les différentes parties de ces ateliers de fabrication étaient disposées rationnellement, dans l’ordre logique du processus de fabrication : l’entrepôt servait au stockage des outils et des briquettes de matières premières, qui étaient déplacées dans la cour intérieure afin d’être transformées en pâte. Celle-ci était alors transportée dans la salle des argiles, située à proximité, où les terres étaient travaillées. Une fois l’argile prête à être façonnée elle était déplacée vers le hall principal — où s’effectuait le façonnage des pièces, disposé tout en longueur avec une allée reliant les différents compartiments, eux-mêmes agrémentés d’étagères en bois encastrés dans la structure du bâtiment. Ce hall était ouvert sur la cour intérieure, où pouvaient facilement être déposées les pièces crues pour le séchage. Les distances étant réduites au maximum entre les espaces successifs du processus de production, le gain de temps était indéniable.

Plan d’un atelier traditionnel

Le deuxième type de production privée traditionnelle était celui de la porcelaine de commande, destinée aux marchés étrangers. La porcelaine de la dynastie Song était déjà exportée dans toute l’Asie jusqu’au Proche et Moyen-Orient. Mais c’est au XVIIe siècle que l’on assiste véritablement à la naissance de la porcelaine de commande : une porcelaine qui va plus loin dans la volonté de satisfaire la demande étrangère que la porcelaine d’exportation, déjà adaptée aux goûts étrangers.

Ces porcelaines présentaient des formes et décors particuliers et étrangers aux usages chinois : il s’agissait de vaisselle typiquement européenne (chopes de bière, bassines de rasage), avec des décors bibliques (représentant le Christ en particulier), des paysages et personnages européens (moulins hollandais, personnages en perruques), les armes de familles nobles, etc. Contrairement aux porcelaines d’exportation habituelles, ces commandes émanaient de demandeurs indépendants. Pour passer commande, ceux-ci envoyaient en Chine des dessins ou encore des modèles en bois ou en métal. Ces modèles parvenaient à Jingdezhen, où des ateliers privés répondaient individuellement à ces demandes.

Après avoir fait état des différents types de production traditionnelle, penchons-nous sur les formes modernes de production à Jingdezhen. Tout comme nous avons défini les époques impliquées dans le mot tradition, définissons à présent ce que nous entendons par moderne : nous qualifions de moderne la période qui s’est ouverte à la fondation de la République Populaire de Chine (1949) et qui recouvre les années de réformes et d’ouverture de la Chine, des années mille-neuf-cent-quatre-vingts à aujourd’hui.

Cherchant à mettre en évidence les éléments de continuité et de rupture des traditions porcelainières de Jingdezhen, rappelons tout d’abord qu’il existait traditionnellement une production officielle à Jingdezhen. Depuis 1949, on constate que cette production a persisté, tout en présentant quelques évolutions. Il s’agit généralement de services à vaisselle de grande qualité, utilisés lors de banquets officiels ou offerts en présents d’État à des dignitaires étrangers. À titre d’exemples, une assiette de Jingdezhen au motif du Shuihuzhuan 水浒传[xi] a été offerte en 1951 par Mao Zedong à Staline, et en 1972 un service en porcelaine bleu-et-blanc de Jingdezhen a fait office de présent officiel de Zhou Enlai à Nixon lors de la visite de ce dernier en Chine. Jingdezhen a donc continué à fournir des porcelaines officielles à l’État, même pendant la période maoïste. Les porcelaines impériales ont évidemment disparu en même temps que le dernier empereur. Qu’est donc devenue la manufacture impériale ? Entre 1907 et 1910, elle a été reprise sous la forme d’une société à « collaboration public-privé » et renommée Société d’industrie porcelainière du Jiangxi 江西瓷业公司[xii]. En 1949, elle est devenue la première usine d’État productrice de porcelaine à Jingdezhen, et elle a été rebaptisée Usine de porcelaines Jianguo 建国 (Jiànguó cí chǎng 建国瓷厂, ou littéralement : Usine de porcelaine de l’édification du pays)[xiii]. Suivant le modèle national, les entreprises privées de Jingdezhen ont été collectivisées et nationalisées, avec la création de nombreuses autres usines d’État. Ce sont ces usines d’État qui ont pris en charge la production de porcelaines officielles jusqu’en 1995, quand l’ouverture économique de la Chine a provoqué la faillite des usines d’État[xiv] et favorisé le retour des entreprises privées. Depuis lors, des porcelaines destinées à un usage officiel sont toujours produites à Jingdezhen, mais sont confiées à des entreprises privées.

           La production privée est le premier type de production qui s’est développé à Jingdezhen. C’est aussi celui qui perdure aujourd’hui avec le plus de vigueur. Comme nous l’avons évoqué, l’une des caractéristiques de la production porcelainière à Jingdezhen était sa forme industrialisée. Dans la Chine moderne, cette production industrielle existe toujours mais elle a évolué, poussée dans ce sens par la modernisation des procédés. Les grands ateliers traditionnels ont laissé place à des usines mécanisées. Les machines remplacent les hommes et leurs savoir-faire pour la plupart des tâches, de la préparation des argiles à la cuisson des pièces en passant par le façonnage et la pose des différents types de décors. L’abandon des techniques traditionnelles et leur remplacement par des moyens mécanisés ont débuté dans les années mille-neuf-cent-cinquante et n’ont cessé jusqu’à aujourd’hui. Si les pièces industrielles consistent encore principalement en de la porcelaine de vaisselle, des entreprises privées de Jingdezhen se tournent vers la céramique sanitaire ou celle de haute technologie.

            La production de commande, initiée au XVIIe siècle, perdure aujourd’hui encore et est possible auprès des entreprises privées. Facilitée par une ouverture plus aisée au monde, elle concerne aussi bien les produits industriels, fabriqués en séries, que les pièces artisanales faites à la main en nombre limité dans de petits ateliers, généralement de type familial. Par ailleurs, cette production artisanale ne concerne pas seulement la porcelaine de commande, loin de là. La plus grande part des pièces proposées par ces ateliers artisanaux ne répondent pas à une commande particulière, même si elle satisfait tout de même les attentes du marché. À Jingdezhen, cette production artisanale est spécialisée. Ainsi, les ateliers proposent des imitations de vaisselle ancienne, de la porcelaine de décoration, des figurines, des vases, etc. La production artisanale avait été remplacée pendant l’ère maoïste par une production uniquement industrielle et presque entièrement mécanisée. Pourtant, depuis les années mille-neuf-cent-quatre-vingts et mille-neuf-cent-quatre-vingt-dix, on assiste à un retour de ces ateliers familiaux, qui font inévitablement penser aux ateliers familiaux qui ont représenté la grande majorité des producteurs privés de porcelaine de la dynastie Song à la fondation de la République Populaire de Chine. Nous avons précédemment décrit ces ateliers traditionnels ; puisque nous constatons le retour d’une forme apparentée d’ateliers de nos jours, il est intéressant d’en vérifier les similitudes et les différences. Du point de vue de l’organisation interne du travail, on constate d’abord un nombre réduit de personnel. Cela s’explique par la réduction du nombre des tâches engendrée par l’utilisation d’un certain nombre de machines. Ainsi, un atelier artisanal compte aujourd’hui une dizaine de personnes, travaillant avec des techniques semi-manuelles : des machines sont utilisées notamment pour préparer les argiles, le tour de potier est entièrement mécanique, et le four à gaz au maniement simplifié a remplacé le four traditionnel qui requérait les compétences d’un grand nombre de travailleurs. En revanche, le façonnage au tour et la pose des décors, peints ou incisés, est manuel même si on a parfois recours à la technique du transfert sur porcelaine. Mais c’est la disposition des ateliers qui a le plus nettement évolué : les porcelaines modernes sont aujourd’hui généralement produites au rez-de-chaussée d’un bâtiment moderne, les étages étant réservés à l’habitat ou aux bureaux. Le nombre de pièces est également réduit, et le séchage s’effectue en intérieur (parfois chauffé) ou en extérieur, sur des balcons[xv].

            On retrouve donc bien dans la Jingdezhen des XXe et XXIe siècles une production officielle et une production privée, industrielle, artisanale et de commande. Mais la production privée s’est également enrichie d’une production artistique, c’est-à-dire des porcelaines uniques faites par des artistes diplômés, ou, pour les plus âgés des travailleurs sur porcelaine, d’anciens disciples de maîtres porcelainiers détenteurs des techniques traditionnelles. Ces objets d’art sont de tous les types et il s’agit tout aussi bien de créations en rupture avec la tradition que de porcelaines inspirées des productions historiques de Jingdezhen. Une partie des artistes se distinguent pour leurs talents en peinture sur porcelaine, mais la part artistique d’une pièce peut également résider dans la forme de la pièce ou la maîtrise des techniques de couvertes colorées. Les artistes produisent leurs porcelaines dans des structures diverses. Il s’agit généralement de studios privés, mais il existe aussi des centres d’accueil d’artistes céramiques, plus spécialement destinés aux céramistes non-résidents de Jingdezhen.

Le fait même que la porcelaine continue à faire vivre près de la moitié de sa population est une continuité dans l’histoire porcelainière de Jingdezhen. Ceci est particulièrement remarquable et compose l’identité de la ville. Alors que les types de production porcelainière sont restés sensiblement les mêmes depuis les débuts de l’industrie porcelainière de Jingdezhen jusqu’à l’ère moderne, on constate certaines évolutions aux XXe et XXIe siècles. Si les divers types de produits sont restés les mêmes, dans la distinction entre porcelaines officielles et porcelaines privées, ils se sont enrichis d’une production artistique originale de plus en plus vivace. En revanche, le mode de production a beaucoup évolué : si on retrouve un certain nombre de gestes traditionnels dans les ateliers spécialisés dans les imitations de pièces anciennes, la modernisation et la mécanisation ont rendu inutiles de nombreux savoir-faire, que ce soit dans les usines ou les ateliers artisanaux. Tout en promouvant le développement, l’enjeu de Jingdezhen est à présent de conserver son héritage absolument unique en matière de culture porcelainière.

Nancy Balard


[i] Voir GOODMAN David S. G., « Structuring Local Identity : Nation, Province and County in Shanxi during the 1990s » in : The China Quarterly, N° 72, décembre 2002.

[ii] En effet, les spécialistes de la culture porcelainière de Jingdezhen s’accordent à affirmer que le processus traditionnel de production porcelainière n’a pas connu de transformation sensible durant ces deux dynasties, malgré certaines innovations artistiques et techniques. Dans le présent article, nous mentionnerons explicitement les époques lorsqu’il sera nécessaire de différencier les périodes, dans le cas contraire nous utiliserons le terme tradition ou traditionnel, en référence aux ères dynastiques des Ming et des Qing.

[iii] WANG Guangyao 王光尧, Zhōngguó gǔdài guānyáo zhìdù 中国古代官窑制度 (L’organisation des fours officiels de la Chine ancienne), Zijincheng chubanshe, Pékin, 2004, p. 146.

[iv] LIANG Miaotai 梁淼泰, Míng Qīng Jǐngdézhèn chéngshì jīngjì yánjiū 明清景德镇城市经济研究 (Recherches sur l’économie de la ville de Jingdezhen sous les dynasties Ming et Qing), Jiangxi renmin chubanshe, Nanchang, 2004, p. 10.

[v] Certains spécialistes avancent la date de 1369, et d’autres celles de 1402.

[vi] Durant toute son existence, la manufacture impériale a toujours été située au même emplacement.

[vii] WANG Guangyao 王光尧, Zhōngguó gǔdài guānyáo zhìdù 中国古代官窑制度 (L’organisation des fours officiels de la Chine ancienne), Zijincheng chubanshe, Pékin, 2004, p. 208 – 209.

[viii] La production privée est antérieure à la production officielle et remonte au moins à la période des Cinq dynasties.

[ix] JIANG Qi蒋祈, Táojì 陶记 (Notes sur la céramique), traduction de ZHAO Bing, p. 185 – 188, in : La splendeur du feu, Chefs d’œuvre de la porcelaine chinoise de Jingdezhen du XIIe au XVIIIe siècle, 2e éd. Éditions You Feng, Paris, 2006.

[x] HE Li, La céramique chinoise [traduction de l’anglais par Paul Delifer], Thames and Hudson, Paris, ©2006, p. 208.

[xi] Roman de cape et d’épée du XIVe siècle.

[xii] WANG Zongda 汪宗达, YIN Chengguo 尹承国, Xiàndài Jǐngdézhèn táocí jīngjì shǐ : 1949 – 1993 nián 现代景德镇陶瓷经济史 : 1949 – 1993 年 (Histoire moderne de l’économie céramique de Jingdezhen : 1949 – 1993), Zhongguo shuji chubanshe, Beijing, 1994, p. 16.

[xiii] Ibid., p. 21 – 22.

[xiv] TU Chaohua 涂超华, Jǐngdézhèn táocí rúhé cái néng gēn shàngshì chǎng 景德镇陶瓷如何才能跟上市场脚步, in : Zhōngguó qīngnián bào 中国青年报 (China Youth Daily), 25 avril 2005. Site Internet du China Youth Daily : http://zqb.cyol.com/content/2005-04/25/content_1074068.htm (consulté le 09 mai 2012).

[xv] FANG Lili 方李莉, Chuántǒng yǔ biànqiān : Jǐngdézhèn xīnjiù mínyáoyè tiányě kǎochá 传统与变迁 :景德镇新旧民窑业田野考察 (Traditions et évolutions : Enquête sur l’histoire des fours populaires de porcelaine de Jingdezhen), Jiangxi renmin chubanshe, Nanchang, 2000, p. 129.

« L’importance des liens du sang dans l’industrie porcelainière de Jingdezhen »

« L’importance des liens du sang dans l’industrie porcelainière de Jingdezhen », table ronde La famille chinoise dans tous ses états, Centre de Recherches sur la Chine (CRC – IRIEC), 27 avril 2012, Université Paul-Valéry Montpellier 3

 

Jingdezhen 景德镇 est une ville du Nord-Est du Jiangxi 江西, province située dans le quart sud-est de la Chine. Elle est placée entre le lac Poyang 鄱阳 à l’ouest et la province de l’Anhui 安徽 au Nord-Est. Jingdezhen est située dans une région de cours d’eau et de collines boisées, ces dernières occupant 69% du territoire. En 2007, la superficie de la zone urbaine[1] était de 82,5 kilomètres carrés, avec une population de 449.600 habitants[2].

La ville tire son nom de l’empereur Jingde 景德 (1004 – 1007) de la dynastie Song 宋 (960 – 1279), qui « aurait accepté, à titre de tribut, des céramiques provenant de cette région »[3]. Jingdezhen a la particularité d’avoir abrité la seule manufacture impériale de porcelaine de l’histoire, sous les dynasties Ming 明 (1368 – 1644) et Qing 清 (1644 – 1911). Elle a également été dénommée capitale de la porcelaine (cí dū 瓷都) en raison de son rôle de premier fournisseur mondial de porcelaine de la dynastie Yuan 元 (1279 – 1368) à la fin de l’empire. Son remarquable succès est dû en partie à son mode d’organisation du travail bien particulier, de type industriel, dans lequel les liens du sang jouaient un rôle certain. C’est ce dernier élément que nous nous proposons d’étudier ici, et que nous souhaitons enrichir d’une réflexion sur la persistance de ces liens du sang dans l’industrie porcelainière actuelle de Jingdezhen.

L’industrie porcelainière de Jingdezhen était caractérisée par le fait que les travailleurs se regroupaient entre eux selon certains critères précis. Ces regroupements étaient de trois sortes : constitués autour des liens familiaux, selon les origines géographiques, ou en fonction de la profession exercée. En plus de ces trois formes fondamentales de regroupement, les travailleurs se retrouvaient dans des groupes combinant chacun des trois éléments cités. Penchons-nous plus précisément sur chacun de ces types de regroupements, en commençant par celui qui nous intéresse le plus ici, les liens familiaux.

La production céramique a commencé à Jingdezhen à l’époque des Cinq dynasties 五代 (908 – 960). Les céramiques créées alors étaient des grès verts ou blancs. Sous la dynastie Song, Jingdezhen a commencé à produire des porcelaines blanc-bleuté qīngbái 青白, celles-là même qui ont fait l’admiration de l’empereur Jingde et de sa cour. Sous les Song, Jingdezhen était déjà devenue le plus grand centre porcelainier du pays. Ses productions étaient exportées vers le Japon ainsi que l’Asie du Sud et du Sud-Est. Toutefois, cet artisanat était encore rattaché à l’agriculture et était pratiqué par des familles de paysans en complément de leurs activités agricoles[4]. Sous la dynastie Yuan, la production se développe et devient indépendante de l’agriculture. Cet artisanat s’industrialise alors, mais reste l’affaire de familles, familles d’artisans désignées sous l’expression jiàng zú 匠族. Celles-ci travaillent dans des ateliers familiaux. Sous les dynasties suivantes des Ming et des Qing, avec l’industrialisation de la production porcelainière, on constate un élargissement des liens familiaux au clan[5] patronymique : les travailleurs de la porcelaine se rassemblent désormais pour former des groupes constitués de personnes portant les mêmes noms de famille. Ainsi, l’industrie porcelainière est majoritairement entre les mains des clans Feng 冯, Yu 余, Jiang 江 et Cao 曹, les plus puissants et les plus nombreux[6].

Les origines géographiques ont également joué un rôle prépondérant dans la manière dont les travailleurs se regroupaient. Jusqu’à la dynastie Yuan, la production porcelainière était l’affaire de paysans natifs de Jingdezhen. Mais à partir de la dynastie Ming, de nombreux travailleurs des régions environnantes se sont retrouvés à Jingdezhen et ont constitué des groupes qui se sont à leur tour lancés dans l’industrie porcelainière. C’est ainsi que sont nées les corporations liées aux origines géographiques. Ces travailleurs immigrés provenaient principalement d’autres régions du Jiangxi, et formaient des groupes selon leur appartenance au même village, au même district ou à la même préfecture. Sous la dynastie Qing, les vagues d’immigration s’intensifièrent : les nouveaux-venus provenaient alors de l’Anhui principalement, puis de la Chine entière. Se formèrent alors trois grands clans[7], hángbāng 行帮 : le clan des Duchang, Dū bāng 都帮 — Duchang étant un district du Jiangxi proche de Jingdezhen, le clan des Anhui, Huī bāng 徽帮 — l’Anhui étant une province frontalière, et le clan regroupant les travailleurs de toutes les autres origines, zá bāng 杂帮[8].

            Les travailleurs de la porcelaine se rassemblaient enfin selon leur profession, formant des guildes (hánghuì 行会) par métiers et secteurs d’activités. Il existait à Jingdezhen un certain nombre de secteurs d’activités dans l’industrie porcelainière, comme celui de la préparation des argiles, celui du façonnage des pièces, celui de la cuisson, celui de la peinture d’émaux sur couverte, et bien d’autres encore. Dans chacun de ces secteurs on trouvait une infinité de métiers. Par exemple, dans le seul secteur du façonnage, les travailleurs se spécialisaient dans un métier, qui pouvait être la mise en forme, la peinture sous couverte, le transport des pièces à l’intérieur des ateliers, le calibrage des pièces, etc.

            À partir de ces trois formes de regroupement — par patronymes, par origines géographiques et par professions, des monopoles sur des branches d’activités de l’industrie porcelainière se formèrent autour de groupements combinant ces trois éléments fondamentaux.

Ainsi, le secteur de la construction et de l’entretien des fours traditionnels fut monopolisé par les clans Wei 魏 et Yu 余 originaires de Duchang[9]. On note par ailleurs que le clan des Duchang était le plus puissant de l’industrie porcelainière de Jingdezhen, tandis que les personnes originaires de l’Anhui contrôlaient le secteur commercial et financier, non impliqué directement dans la production mais étroitement lié au florissant commerce de porcelaines.

Secteur d’activité Patronyme Origines géographiques
Construction et entretien des fours, luán yáo 挛窑 Wei 魏, Yu余 Duchang 都昌, villages de Duobao 多宝 et Renyi 仁义
Fabrication des couteaux à calibrer, zhì dāo yè 制刀业 Song 宋 Gao’an 高安 (district de la province du Jiangxi)
Les fours, shāo yáo 烧窑业 Feng冯, Yu余, Jiang江 et Cao曹 Duchang都昌
Récupération et restauration des porcelaines, zhōu diàn 洲店 Huang 黄 Duchang 都昌
Fabrication de casettes et briques, xiá zhuān 匣砖业 Yuan 袁, Cao 曹 et Yu 余 Duchang 都昌
Commerce et finance Anhui 安徽

Figure 1 : tableau récapitulatif des principaux regroupements dans l’industrie porcelainière de Jingdezhen.

 Nous l’avons compris, le fonctionnement de l’industrie porcelainière et de ses différents secteurs dépendait directement de groupes de personnes assemblées selon leurs patronymes et leurs origines géographiques. L’importance de ces liens nous amène naturellement à nous demander quelles étaient les fonctions de ces groupements claniques et familiaux traditionnels, et si ces derniers existent encore de nos jours à Jingdezhen, dans cette ville qui abrite toujours au xxie siècle une industrie porcelainière florissante.

Les guildes et corporations traditionnelles ont été dissoutes à la création de la République Populaire de Chine (1949), l’État prenant peu à peu en main l’industrie porcelainière. À partir des années mille-neuf-cent-cinquante, la modernisation en marche engendra la disparition de nombreuses branches de métiers de l’industrie porcelainière, accompagnée de la création d’usines modernes à grande échelle. Ces dernières fonctionnant en grande partie à l’aide de machines, les humains et les professions qui leur étaient liées devinrent inutiles. Pourtant, depuis une vingtaine d’années, à partir des premières réformes et de l’ouverture du pays, on constate la multiplication de petits ateliers familiaux qui rappellent les premiers temps de l’industrie porcelainière de Jingdezhen, antérieurement à la dynastie Ming. Ces petits ateliers familiaux sont constitués par des paysans des environs de Jingdezhen, pour lesquels les liens du sang restent importants, dans le sens où les nouveaux venus savent vers qui se tourner en arrivant : ils se tournent en toute logique vers les personnes de la même famille ou du même village installés à Jingdezhen avant eux.

L’une des fonctions premières de ces regroupements a de tous temps été celle de la transmission des savoir-faire. De nombreux métiers se transmettaient uniquement de père en fils ou en fille, ce deuxième cas étant plus courant aujourd’hui que traditionnellement. Aujourd’hui encore, la plupart des artistes porcelainiers âgés de plus de cinquante ans ont appris l’art de faire des porcelaines dans leur jeunesse à Jingdezhen, auprès de leur père ou de leur oncle. Aujourd’hui, si l’on prend en compte les branches les plus importantes de la production porcelainière, c’est-à-dire la peinture, la sculpture et le façonnage, on se rend compte que la transmission familiale existe toujours, mais qu’elle n’est plus le seul mode de transmission de savoir-faire. Il existe en effet des écoles professionnelles ainsi qu’un Institut de Céramique de Jingdezhen, créé en 1958 et seul établissement d’enseignement supérieur spécialisé dans la céramique[10]. Dans les petits métiers qui ont toujours entretenu des liens d’interdépendance avec la production porcelainière, la transmission ne peut se faire que de génération en génération, aucun cursus scolaire ou universitaire n’existant dans ces domaines. C’est le cas du secteur de la fabrication des pinceaux (zhì bǐ yè 制笔业) ou encore du secteur de la fabrication des tours de potier (chēpán diàn 车盘店). Par conséquent, il existe certaines difficultés pour continuer à transmettre ces savoir-faire, qui n’attirent pas la jeunesse d’aujourd’hui. Ainsi, Hu Beijing 胡北京, né en 1958, est aujourd’hui l’un des derniers détenteurs de la technique traditionnelle de fabrication des moules[11] (zhì mó yè 制模业) de Jingdezhen. Il tient son savoir-faire de son père, qui lui-même le tenait de son grand-père. Aujourd’hui, le fils de Hu Beijing, qui vient de terminer ses études, ne compte pas poursuivre dans cette profession, qui risque donc de disparaître dans un avenir proche[12].

La transmission des savoir-faire était donc l’une des raisons pour lesquelles les liens familiaux étaient aussi importants. Mais cette transmission devait également être accompagnée d’une protection des savoir-faire. De tous temps, la concurrence féroce régnant dans le milieu a poussé les ateliers à tout mettre en œuvre afin de conserver leurs secrets de fabrication. Aujourd’hui encore, dans les ateliers familiaux du quartier de Fanjiajing 樊家井, à Jingdezhen, la concurrence est telle entre les différents ateliers-boutiques qu’il est très mal vu qu’un employé d’un atelier regarde d’un peu trop près ce qui se fait chez les voisins[13].

Le regroupement familial permettait aussi de faire vivre facilement une famille et de mettre en place un réseau d’entre-aide. Si la modernisation a fait disparaître un certain nombre de métiers, elle a également favorisé le développement des petites entreprises familiales, dès lors que celles-ci furent autorisées, à partir des années mille-neuf-cent-quatre-vingts. En effet, la mécanisation des tâches engendrant une réduction du nombre d’employés nécessaires, des familles plus modestes ou de taille plus réduite ont pu se lancer dans l’aventure de la fabrication de porcelaines. Ainsi, à Fanjiajing, on comptait déjà en 2000 environ quatre-cents ateliers familiaux de fabrication artisanale de porcelaines[14]. Il s’agissait d’entreprises composées pour la plupart d’une à une dizaine de personnes. Il subsiste un partage des tâches, mais moins élaboré qu’auparavant : les femmes se chargent généralement de la peinture sur porcelaine et de la vente, les hommes exerçant les activités plus physiques liées au travail des argiles, au tournage et à la cuisson. Même les membres de la famille non qualifiés trouvent une occupation dans les tâches simples ou la peinture de motifs peu complexes. Il existe trois schémas d’ateliers familiaux, le premier d’entre eux étant celui de l’entreprise tenue par un couple : les femmes ont souvent le rôle du peintre, tandis que leur mari cuit les porcelaines. Quelquefois, l’époux façonne les pièces, et la femme peint. Dans le cas des sociétés spécialisées dans la peinture d’émaux sur couverte, le couple se partage les tâches : le mari dessine les contours, l’épouse remplit de couleurs. Le deuxième type d’atelier familial est tenu par des membres d’une même génération, souvent de jeunes gens, paysans des environs, frères et sœurs, cousins et cousines, qui se regroupent peu à peu à Jingdezhen pour former leur propre atelier. Enfin, il existe des ateliers familiaux reposant sur plusieurs générations. Alors qu’on pourrait s’attendre à ce que les parents soient les patrons, employant leurs enfants, il s’agit en réalité souvent du contraire : dans un milieu de forte concurrence, la survie d’un atelier repose sur la capacité d’inventivité et de réactivité par rapport aux évolutions du marché. C’est ainsi que les jeunes gens occupent plus souvent la place de patrons et gestionnaires, et emploient leurs propres parents.

L’importance traditionnelle des liens du sang dans l’industrie porcelainière de Jingdezhen, qui transparaissait dans la création de monopoles détenus par des familles et des clans, a donc été démontrée. Bien qu’amoindrie après la fondation de la République Populaire de Chine, ces liens du sang connaissent un certain renouveau depuis une vingtaine d’années, grâce à la multiplication des entreprises privées et des entreprises familiales en particulier, permise par les réformes et l’ouverture de la Chine. En 2004, parmi les 3,75 millions d’entreprises privées et les entreprises dites « individuelles » enregistrées en Chine, une grande partie était des entreprises familiales : selon Gilles Guiheux, professeur à l’Université Paris 7, « dans le cadre d’un État autoritaire dont la mutation est loin d’être achevée, les institutions susceptibles de réguler la concurrence ou de structurer les rapports entre employeurs et employés ne sont pas encore en place, et la famille nucléaire semble être l’institution la plus à même d’assurer la modernisation économique du pays »[15]. Si tel est bien le cas, les ateliers familiaux de Jingdezhen ont de beaux jours devant eux.

Nancy Balard


[1] Jingdezhen possède un territoire qui s’étend au-delà des limites de la zone urbaine.

[2] À titre de comparaison, la superficie de la zone urbaine de Jingdezhen correspond à presque une fois et demie celle de Montpellier, et la population de Jingdezhen représente 1,75 fois celle de la Montpellier.

[3] Hélène CHOLLET, « La porcelaine de Jingdezhen, origines et évolution historique », p. 3 in : La splendeur du feu, Chefs d’œuvre de la porcelaine chinoise de Jingdezhen du xiie au xviiie siècle, 2e éd. Éditions You Feng, Paris, 2006.

[4] TIAN Hongxi 田鸿喜, zǒuguò qiānnián : huímóu Jǐngdézhèn chuántǒng shǒugōng yuánqì zhìcí 走过千年 : 回眸景德镇传统手工圆器制瓷 (Une traversée de mille ans : un rapport sur le processus traditionnel de production artisanale des porcelaines tournées), Jiangxi meishu chubanshe, Nanchang, 2003, p. 14.

[5] Nous utilisons ici le mot français clan pour faire référence au terme chinois shì 氏 désignant le clan patronymique. Les noms de famille chinois sont d’un nombre relativement limité et les porteurs d’un patronyme commun se considèrent comme les descendants d’un ancêtre commun et appartiennent ainsi à un même clan.

[6] ZHOU Ronglin 周荣林, Jǐngdézhèn táocí xísú 景德镇陶瓷习俗 (Les usages liés à la céramique à Jingdezhen), Jiangxi gaoxiao chubanshe, Nanchang, 2004, p. 99.

[7] Cette fois, le terme clan fait référence au chinois bāng 帮, qui se rapporte à une bande d’individus rassemblés autour d’un critère commun variable, comme les affinités ou ici les origines géographiques.

[8] HUANG Zhifan 黄志繁, SU Yongming 苏永明, Hángbāng yǔ Qīngdài Jǐngdézhèn chéngshì shèhuì 行帮与清代景德镇城市社会 (Les corporations et la société urbaine de Jingdezhen sous les Qing) in : Nánchāng dàxué xuébào : rénwén shèhuì kēxué bǎn 南昌大学学报人文社会科学版 (Journal of Nanchang University : Humanities and Social Sciences), vol. 38, mai 2007, no. 3, Université de Nanchang, Nanchang, p. 82 – 87.

[9] LIU Deyi 刘得意, Jǐngdézhèn táocí lìdài shāozào yáolú biānhuì 景德镇陶瓷历代烧造窑炉编汇 (Recueil sur les fours à céramiques historiques de Jingdezhen), mis à jour le 17 septembre 2007, site de la société de conseils en collection de porcelaines Liaoliaoting 了了亭 : http://www.jdzmc.com/jdztc/Article/Class12/Class36/3351.html (consulté le 15 mars 2012).

[10] WU Benrong 吴本荣, Jǐngdézhèn táocí xuéyuàn xiàoshǐ : 1958 – 1998 景德镇陶瓷学院校史 : 1958-1998 (Histoire de l’Institut de Céramique de Jingdezhen : 1958 – 1998), Jingdezhen taoci xueyuan, Jingdezhen, 1998, p. 7 – 8.

[11] Il s’agit de moules utilisés traditionnellement dans la fabrication de porcelaines.

[12] ZHANG Wu 章武, yuánqì xiū mó Jǐngdézhèn shǒugōng zhìcí jìyì dài chuánchéng (1) 圆器修模 – 景德镇手工制瓷技艺待传承(1) (La réparation des moules — à Jingdezhen, l’art de la fabrication manuelle de porcelaines attend toujours ses héritiers), 12 mars 2012, site Internet de l’agence Xinhua 新华 : http://news.xinhuanet.com/photo/2010-03/12/content_13160868.htm (consulté le 09 mars 2012).

[13] FANG Lili 方李莉, Chuántǒng yǔ biànqiān : Jǐngdézhèn xīnjiù mínyáoyè tiányě kǎochá 传统与变迁 :景德镇新旧民窑业田野考察 (Traditions et évolutions : Enquête sur l’histoire des fours populaires de porcelaine de Jingdezhen), Jiangxi renmin chubanshe, Nanchang, 2000, p. 141.

[14] Ibid., p. 56.

[15] Gilles GUIHEUX, « Le renouveau du capitalisme familial », in : Perspectives chinoises [En ligne], no. 87, janvier-février 2005, mis en ligne le 07 mars 2008, consulté le 15 avril 2012. URL : http://perspectiveschinoises.revues.org/731

Pan Xiang, Tong Bin et Tang Ying : trois hommes liés par l’Histoire / 命运交错的番相,童宾和唐英

La manufacture impériale de Jingdezhen 景德镇, dans la province du Jiangxi 江西, fut mise en place au début de la dynastie Ming 明 (1368 – 1644) afin de fournir le Palais en porcelaines dignes des Fils du Ciel.

Sous la dynastie des Ming, les fours officiels étaient supervisés tantôt par des eunuques envoyés de la Cour, tantôt par des fonctionnaires locaux. Les travailleurs étaient quant à eux recrutés selon un système de corvées qui se maintint jusqu’au XVIIe siècle. Les eunuques responsables des commandes officielles se firent remarquer par leur cruauté et leurs demandes excessives à tous points de vue. Jessica Harrison-Hall, conservatrice des collections de céramiques chinoises au British Museum (Londres), n’hésite pas à les qualifier de « cupides et extravagants » : l’eunuque Pan Xiang 番相 provoqua des émeutes dès son arrivée en 1599. Il ne fut pourtant démis de ses fonctions que vingt-et-un ans plus tard[1]

Pan Xiang fut à l’origine de l’une des légendes les plus célèbres de Jingdezhen : celle de Tong Bin 童宾. En 1599, à la demande de l’empereur Wanli 万历 (1573 – 1620), Pan Xiang ordonna la fabrication de grandes jarres bleu et blanc à décor de dragon. Subissant les violences de l’eunuque, les travailleurs de la manufacture impériale s’attelèrent à la tâche durant des jours et des nuits, sans parvenir à atteindre les résultats attendus. L’un d’eux, Tong Bin, pris de désespoir, finit par se jeter dans l’un des fours utilisés pour la cuisson des porcelaines. La légende raconte que la grande jarre qui ressortit de cette cuisson dans laquelle avait péri le malheureux Tong Bin marqua enfin la réussite tant attendue[2]. Tong Bin fut jusqu’aux années mille-neuf-cent-cinquante vénéré comme le dieu du vent et du feu (fēng huǒ xiān shī 风火仙师), protecteur des potiers de Jingdezhen.

À l’opposé du tristement célèbre Pan Xiang se positionne Tang Ying 唐英, superviseur de la manufacture impériale sous la dynastie des Qing 清 (1644 – 1911), de 1728 à 1756. Officiel à la Cour au Bureau des affaires intérieures (nèiwùfǔ 内务府) et originaire de Shenyang 沈阳, bien loin de Jingdezhen, il y fut envoyé durant la sixième année du règne de l’empereur Yongzheng 雍正 (1723-1735). Dès son arrivée, contrairement à Pan Xiang qui s’attira les colères des potiers, Tang Ying se jeta à corps perdu dans sa mission. Il tint à apprendre lui-même les techniques de fabrication de la porcelaine : au bout de trois années de pratique côte à côte avec les travailleurs de la manufacture, il finit par maîtriser cet art. Il illustra en 1730 les étapes de la production de céramique dans son táo chéng tú 陶成图 (La fabrication de céramique illustrée), et en 1743 rédigea ce qui reste une référence pour la compréhension de l’organisation et des méthodes de production de porcelaine à Jingdezhen, le táo yě tú shuō 陶冶图说 (propos illustrés sur la production céramique)[3]. Grâce à ses efforts, à son engagement et à l’attention qu’il portait aux potiers, il mena la manufacture impériale à son sommet. Les pièces fabriquées durant son service sont restées dans l’histoire sous le terme Táng yáo 唐窑 (fours de Tang).

Plus de cent-cinquante ans après la mort de Tong Bin, Tang Ying fit reconstruire le temple du dieu du vent et du feu dans l’enceinte de la manufacture impériale, et rédigea des textes en l’honneur de ce héros du passé. En 2008, le temple, disparu depuis longtemps, fut une nouvelle fois reconstruit, à l’emplacement de l’ancienne manufacture impériale, en plein cœur de Jingdezhen.

 Nancy Balard


[1] Jessica HARRISON-HALL, Catalogue of late Yuan and Ming ceramics in the British Museum, British Museum Press, Londres, ©2001, p. 24.

[2] COLLECTIF, Jǐngdézhèn mínjiān gùshi 景德镇文史资料第19辑 : 景德镇民间故事 (Ressources historiques et littéraires de Jingdezhen volume 19 : histoires du folklore de Jingdezhen), sous la direction de Jǐngdézhèn shì zhèng xié xuéxí wén shǐ wěiyuánhuì, 景德镇市政协学习文史委员会, Jǐngdézhèn shì wénhuà jú 景德镇市文化局, Jǐngdézhèn shì fēi wùzhì wénhuà yíchǎn yánjiū bǎohù zhōngxīn 景德镇市非物质文化遗产研究保护中心, s. l. n. d., p. 14 – 15.

[3] CHEN Yuqian 陈雨前, LI Xinghua 李兴华, ZHENG Naizhang 郑乃章, Jǐngdézhèn táocí wénhuà gàilùn 景德镇陶瓷文化概论 (Introduction à la culture céramique de Jingdezhen), Jiangxi Gaoxiao chubanshe, Changnan, 2004, p. 337.

Table ronde 27 avril 2012: « La famille chinoise dans tous ses états »

Rendez-vous à tous pour notre

Table ronde le 27 avril 2012 de 13h à 18h en salle G104

« La famille chinoise dans tous ses états »

Université Montpellier 3 Paul-Valéry – Route de Mende

Programme:

 – 13h. Solange Cruveillé (MCF – UPV – IRIEC/CRC) : introduction

– 13h30. Emilie Guillerez (doctorante IRIEC/CRC) : La famille dans l’oeuvre de Chi Li : rupture avec la tradition et critique sociale.

– 14h. Fabrice Lebert (doctorant IRIEC/CRC) : La famille traditionnelle en rupture avec la famille moderne (à partir des diangu)

– 14h30. Anne Jaurès (doctorante IRIEC/CRC) : Le trafic d’enfants en Chine et son incidence sur les familles chinoises au XXIe siècle

– 15h. Du Lili (doctorante IRIEC/CRC) : la population d’âge mûr dans la solitude après le départ de leurs enfants et les impacts de l’accélération du vieillissement démographique en Chine

– 15h30 : pause

– 16h. Nancy Balard (doctorante IRIEC/CRC) : L’importance des liens du sang dans l’industrie porcelainière de Jingdezhen

– 16h30. Huang Chunli (doctorante université de Provence) : Les étudiants chinois en France

– 17h. Xia Dongchun (doctorante IRIEC/CRC) : l’attribution des prénoms dans la famille chinoise

– 17h30. Patrick Doan (MCF – UPV – IRIEC/CRC) : La famille dans “Famille”, de Ba Jin

– 18h : clôture

Étymologies croisées du mot porcelaine (cí 瓷) [瓷 — 东西方词源的交汇]

La porcelaine a longtemps été un objet de convoitise entouré d’un halo de mystère, que ce soit pour les Européens, mais aussi en Asie. La Chine a produit de la porcelaine et en a exporté en masses vers l’Europe des siècles avant que cette dernière ne soit capable d’en fabriquer. Cette incompréhension vis-à-vis de cette matière transparaît jusque dans les mots choisis pour l’incarner.

La porcelaine, invention chinoise, est désignée en chinois sous le caractère  瓷, dont l’élément phonétique est 次 et l’idéogramme 瓦, signifiant tuile. Cet objet étant issu des arts potiers, l’étymologie fait sens. En revanche, dans les temps anciens, la porcelaine était aussi désignée sous le caractère 磁. Or cet idéophonogramme est aussi plus communément employé pour faire référence à la pierre magnétique. Là, le lien entre la pierre magnétique et la porcelaine reste flou. Il semble bien s’agir d’une confusion sur l’origine de la porcelaine. Il est également intéressant de constater que c’est ce même caractère 磁 qui est encore utilisé au Japon pour désigner la porcelaine.

En Europe, l’origine du terme porcelaine est encore plus fantaisiste. Le mot vient de l’italien porcella (la truie) et a ensuite été réemployé dans la langue vulgaire pour désigner la vulve… En raison d’une certaine ressemblance, le terme a par la suite été repris afin de désigner un type de coquillage. Le terme porcelaine en référence à ce coquillage apparaît pour la première fois, en catalan, dans le Consulat de la mer de Barcelone[1], premier code maritime rédigé entre le XIIe et le XIVe siècle, légiférant sur les coutumes maritimes en Méditerranée.

Le premier Européen à avoir employé le terme en référence à la porcelaine – l’objet – fut Marco Polo, lorsqu’il dicta à Rustichello de Pise son Livre des Merveilles, rédigé en 1298 en langue d’Oc[2].  Lors d’un séjour dans la province côtière du Fujian 福建, Marco Polo raconte que « près de cette cité de Çayton [Quanzhou 泉州] il y a une autre cité appelée Tiunguy[3] dans laquelle on fabrique quantité d’écuelles et de porcelaines qui sont très belles »[4]. Comment le coquillage porcelaine a-t-il donné son nom à cet objet translucide venu de Chine ? Marco Polo aurait-il pu croire que la porcelaine était faite à base de coquillage pilé ? C’est en tout cas la rumeur qui s’est répandue par la suite dans l’Europe médiévale[5].

Il faudra attendre l’aube du XVIIIe siècle pour que l’Europe découvre enfin, après maintes expériences, comment recréer la porcelaine. Mais l’étymologie du mot témoigne encore de toutes les interrogations qui ont entouré les origines de la porcelaine.

Nancy Balard

[1] John CARSWELL, Blue and white Chinese Porcelain around the World. British Museum Press, Londres, 2000, p. 18.

[2] Jean-Pierre DRÈGE, Marco Polo et la route de la soie, Gallimard, Paris, 1998, p. 109.

[3] Tiunguy aurait été située sur le site de l’actuel district de Tong’an 同安, au Sud-est de la province du Fujian 福建. Voir John CARSWELL, op. cit., p. 19 ; 196.

[4] Marco POLO, Le livre de Marco Polo [traduction de A. J. H. Charignon], Albert Nachbaur Éditeur, Pékin, 1924, p. 112.

[5] John CARSWELL, op. cit., p. 18.