Les coulisses diplomatiques de la reconnaissance de la RPC.

A l’occasion du 50ème anniversaire de l’établissement des relations diplomatiques entre la France et la République populaire de Chine, la Direction de la Communication et de la Presse du Ministère des Affaires étrangères a produit un intéressant documentaire.

Nous remercions le Pôle de Production photographique et audiovisuelle du Ministère de nous avoir contacté afin de permettre une large diffusion de ce film qui, à travers le récit de deux anciens ambassadeurs et d’une historienne, dévoile les tractations qui ont précédé cette reconnaissance diplomatique historique.

Emilie Guillerez

 

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Petite leçon à l’usage du vinophile de passage dans l’Empire du milieu.

La multitude des alcools, en France, n’a d’égales que la diversité et parfois la poésie de leurs noms, qui témoignent d’une histoire régionale, particulière ou linguistique : le cognac, l’armagnac ou encore le calvados portent en eux le nom du terroir qui les a vus naître ; la chartreuse a été nommée ainsi en référence aux Pères Chartreux qui la fabriquent et en gardent jalousement la recette ; le pommeau normand ou le kirsch alsacien (de Kirsche, « cerise » en allemand) renvoient aux fruits dont ils sont issus ; dans le « pastis » de Marseille résonne l’accent chantant de la Méditerrannée, puisque ce mot signifie « mélange » (ou encore « pâté ») en occitan ; on raconte que la suze, quant à elle, porterait le nom de la belle-sœur de son inventeur, Suzanne. Ainsi, si  vous faites allusion devant un étranger non averti à du cidre ou de pineau, celui-ci risque fort de ne pas comprendre que vous faites référence à quelque chose qui se boit.

Les Chinois sont davantage pragmatiques. Savoir que l’on a affaire à une boisson alcoolisée en Chine est très aisé : le terme jiu 酒 (« alcool ») suit alors généralement un ou plusieurs autres caractères. Ainsi, nous avons par exemple le baijiu白酒 (l’ « alcool blanc » de céréales), le mijiu  米酒 (« alcool de riz ») ou encore la pijiu啤酒 (« bière »). Si de nos jours rien n’indique dans le nom générique d’un alcool de quelle type de processus il est issu, il est convient de noter que jiu 酒, dans la Chine très ancienne, renvoyait à une boisson fermentée (le processus de fermentation, déjà utilisé au début du néolithique, étant historiquement antérieur à celui de distillation) : c’est pourquoi jiu 酒 a généralement été traduit par les occidentaux sous le terme « vin », qui pose en français ainsi que dans les langues européennes un problème terminologique certain.

Différentes étiquettes d'alcools chinois

Différentes étiquettes d’alcools chinois

Le « vin », en France, est certes issu d’un processus de fermentation, mais, selon la législation, uniquement de celle, totale ou partielle, de raisin frais (foulés ou non) ou de moûts de raisin. Si la production de vin issu du raisin est établie en Chine depuis le IIIème siècle avant J.-C., elle fut extrêmement localisée et sa consommation peu répandue. Ainsi, traditionnellement, en Chine, quand on parle de « vin », on fait référence au populaire  huangjiu 黄酒, le « vin jaune » de céréales, vieux de cinq millénaires, qui se consomme chaud pendant le repas et entre dans la composition de certaines recettes de cuisine. On voit que les choses se compliquent. Le casse-tête (linguistique), une fois n’est pas coutume, n’incombe néanmoins pas ici aux seuls Chinois, qui ne sont pas responsables des approximations traductologiques étrangères. Ainsi, quand nous, Français, parlons de « vin » chinois, nous ne pourrions être plus imprécis : s’agit-il du vin jaune traditionnel ou du vin à base de raisin ?

Le mandarin vient sur ce point à notre secours, puisque le vin issu du raisin se dit très logiquement putaojiu 葡萄酒 (« vin de raisin »). A vous ensuite de préciser s’il s’agit de vin rouge (hong putaojiu 红葡萄酒) ou blanc (bai putaojiu白葡萄酒). Notez que « vin rouge »  peut également se dire simplement hongjiu 红酒 (« vin – ou alcool – rouge ») et ce pour la bonne raison qu’aucun autre alcool chinois ne possède cette couleur. Cependant, attention au piège ! Ne tentez pas d’abréger sur ce modèle le terme  « vin blanc » et d’annoncer au serveur du restaurant que vous souhaitez du baijiu 白酒 pour accompagner vos agapes : celui-ci (épaté par vos compétences linguistiques) vous apporterait effectivement ce qu’on nomme baijiu, à savoir de l’alcool (blanc) de céréales à plus de 50 degrés que vous seriez contraint de boire héroïquement à la chinoise, c’est-à-dire en lançant, à l’instar des convives locaux, un tonitruant ganbei ! et en vidant d’un trait votre verre.

Cette petite leçon de mandarin assimilée, le vinophile, pour briller en société,  doit savoir que la Chine est le cinquième vignoble au monde de par sa superficie (plus de 480.000 ha)[1] , et que le pays a produit en 2010 près de 12 millions d’hectolitres de vin, qui le placent au sixième rang mondial des pays producteurs. A noter cependant que si la Chine est le deuxième producteur de raisin au monde, le ratio entre la quantité de fruits et de vin produit est moindre que pour les pays possédant une longue tradition viti-vinicole[2]. La relative timidité de la viniculture chinoise (qui équivaut à moins de 2,5% de la production mondiale) cache néanmoins un développement spectaculaire de la filière, partie de rien dans les années quatre-vingt et qui trahit l’engouement des Chinois pour le vin. Le pays, dans ses principaux vignobles établis dans le nord et l’ouest (région du Xinjiang), produit généralement du vin sous l’égide d’œnologues et entrepreneurs occidentaux ayant apporté leur savoir-faire. Gare cependant aux contrefaçons : cet été, le Conseil interprofessionnel des vins du Roussillon (CIVR) s’est aperçu que des vins locaux sur lesquels avaient été apposées des appellations « Banyuls » et « Roussillon » étaient illégalement vendus par deux entreprises chinoises[3].

Le vinophile de passage en Chine, vous en conviendrez, n’aura cependant pas fait tout ce chemin pour goûter uniquement à des vins français, aussi il se devra sortir des sentiers battus et consentir sans froncer le nez à déguster les produits locaux.

Les vignobles en Chine

Les vignobles en Chine

La prudence sera néanmoins de mise, car la législation chinoise entourant le domaine viti-vinicole diffère de la législation européenne (la Chine n’est en effet signataire d’aucun engagement en matière de réglementation). Elle autorise par exemple les assemblages de vins finis et permet de nommer « vin » toute boisson contenant au moins 50% de jus de raisin. Le vinophile pourra alors goûter, s’il manque de chance (ce fut le cas de votre serviteuse) à un vin ressemblant davantage à une liqueur sucrée qu’à un bon Bordeaux de chez nous. En 2010, un scandale alimentaire toucha la Chine et des milliers de bouteilles aux qualités organoleptiques discutables, contenant uniquement 20% de raisin additionné d’eau, de sucre, de colorants et d’arômes[4], durent être retirées des rayons des supermarchés. Les goûts des consommateurs chinois en matière de vin peuvent apparaître assez exotiques, puisqu’ils aiment le couper avec du soda, sur le modèle du whisky-coca. Le vinophile se refusera à cette hérésie et partira en quête d’un « vin » digne de ce nom. Si la version en mandarin du Guide chinois des vins de Bordeaux (2009) et du Guide chinois des vins de France (2011) peut désormais aiguiller l’amateur chinois dans sa recherche de vins français, comment l’amateur français en quête de qualité réelle dans un pays aux produits parfois douteux peut-il s’y retrouver ?

Lorsqu’on ne sait pas par où commencer, peut-être est-il judicieux de suivre les conseils des spécialistes. Le vinophile ne manquera pas alors de faire une incursion dans la région hui[5] du Ningxia, petite (la plus petite du pays) province qui monte et dont les vins sont depuis quelques années récompensés par des prix internationaux. La cuvée Silver Heights, issue d’un minuscule domaine dirigée par Emma Gao, une œnologue formée dans le bordelais, et par son vieux père, a ainsi été sacrée meilleur vin chinois au China Wine Challenge de 2011. Le célèbre dégustateur américain Robert Parker lui a attribué la note de 86 sur 100, la plus haute jamais obtenue par un vin chinois[6]. En 2009, le Jia Bei Lan 加贝兰, un Cabernet originaire lui aussi du Ningxia, avait obtenu le prix du magazine anglais Decanter du meilleur vin dans sa catégorie (« Bordeaux rouge international de plus de £10 »). Le Ningxia, aux conditions climatiques très favorables à la viticulture, est désormais la province de Chine dont les vins sont les plus primés. Nombreux sont les groupes viticoles étrangers à s’y être implantés, ainsi Pernod-Ricard, qui y développe la marque Helan Mountain.

Si malgré ces recommandations le vinophile ne trouvait pas de quoi satisfaire son palais, il se consolera en allant visiter la province ouïghoure [7] du Xinjiang, où le raisin blanc est cultivé sur des treilles depuis deux millénaires, selon des techniques perses. La ville de Tourfan (ou Turpan), située sur la Route de la Soie, est depuis 1990 le théâtre d’un festival qui célèbre les fruits juteux de la vigne cultivés dans ses oasis. L’amateur pourra admirer à loisir les danses célébrant les « perles du désert », ainsi que l’on surnomme dans toute la Chine la production locale, et, à défaut d’avoir trouvé de quoi remplir son verre, croquer les fruits du terroir en participant aux concours de mangeurs de raisin.

Le raisin de Tourfan

Le raisin de Tourfan


[1] Après la France, l’Espagne, l’Italie et la Turquie.

[2] La majorité du raisin chinois est produit pour être mangé, et seul 13% du vignoble est vinifié. A titre de comparaison, la France produit plus de 3,75 fois de vin que la Chine, alors que sa production de raisin équivaut à 90% seulement de la production chinoise.

[3] « Des appellations du Roussillon usurpées en Chine », Le Figaro Vin, 30/08/2013.

[4] A noter qu’au début des années quatre-vingt, les « vins » chinois étaient souvent issus de la fermentation du raisin ainsi que d’autres fruits, et aromatisés.

[5] Les Hui sont des chinois musulmans et constituent l’une des 55 ethnies officiellement reconnues de la République populaire de Chine.

[6] D’après la grille de notation du guide Parker, la note allant de 80-89 (B) récompense un « très bon vin, avec un intéressant degré de finesse et de parfum ».

[7] A l’instar des Hui, les Ouïghours sont des musulmans, dont la langue s’apparente au turc.

Le cǎonímǎ : une bête à poils contre la censure 草泥马反对审查

Entre la Chine et les emblèmes animaux s’est tissée une véritable histoire d’amour, qui semble perdurer depuis quelques millénaires. On connait bien évidemment le panda, ce placide ursidé amateur de bambous. De même, chacun a une vague idée de ce à quoi peut ressembler un dragon, dont les plus anciennes représentations en Chine remontent à l’époque du néolithique. Mêmes les plus ignares d’entre nous peuvent certainement citer trois ou quatre créatures à pattes qui composent le zodiaque de l’Empire du Milieu. Quant aux plus aguerris des sinophiles, ils se souviennent sans aucun doute des quatre animaux (le poisson, l’antilope tibétaine, l’hirondelle et de nouveau le panda) qui, avec la flamme olympique, constituaient les mascottes des J.O. de Pékin de 2008. Peut-être certains se sont-ils même déjà attendris à la vue du sympathique pingouin à écharpe, image marketing de QQ, le service de messagerie chinois le plus populaire.

En 2009 cependant, un mammifère jusqu’alors inconnu a fait son apparition en terre chinoise : le cǎonímǎ 草泥马. Si on se fie à la traduction littérale de son nom, cette bête serait une sorte d’équidé (马) évoluant dans un milieu composé d’herbe (草) et de boue (泥). Voilà à quoi ressemble en réalité ce charmant animal :

caonima

Croisement entre la chèvre alpaga et le lama, il possède comme ses parents un poil laineux et une bouille amicale. Bête courageuse et tenace, le cǎonímǎ vit dans le désert de Malher Gobi, où il défend avec acharnement son habitat naturel contre les crabes de rivière qui menacent de l’envahir. Vous avez dit bizarre ? En effet. Le cǎonímǎ est en fait une pure invention et constitue un bel exemple de jeux de mots dont regorge la langue chinoise. Composée de nombreux homophones ou quasi-homophones, celle-ci se prête en effet à merveille aux calembours.

Le nom de l’animal est phonétiquement proche de cào nǐ mā 肏你妈, expression qui signifie « nique ta mère » dans la langue de Confucius (les sources existantes laissent cependant à penser que le Maître n’a jamais utilisé cette injure à l’encontre de quiconque). Le désert de Malher Gobi (Mǎlè gēbì 马勒戈壁), habitat naturel de la bête, est un jeu de mots avec mā le gè bī 妈了个屄, littéralement « le vagin de ta mère ». Les crabes de rivière (héxiè 河蟹) envahissants font quant à eux référence au terme héxié 和谐, l’ « harmonie », contraction de héxié shèhuì 和谐社会 « Société Harmonieuse ». La « Société harmonieuse » est un concept politique édicté par l’ancien Président Hu Jintao qui, selon ses détracteurs, vise à maintenir la stabilité politique de la Chine à tout prix, y compris celui de la répression la plus sévère.

Le cǎonímǎ fait ainsi figure de symbole irrévérencieux de la lutte contre l’autoritarisme politique et la censure sévissant sur le web chinois. Le phénomène cǎonímǎ devint viral et donna naissance à de nombreux dessins animés et vidéos mettant en scène l’animal. Voici la plus célèbre d’entre elles  (le lecteur non sinophone pourra se faire une idée des calembours à l’aide des sous-titres anglais) :

On vit même apparaître des peluches à l’effigie de l’animal, qui se vendirent en ligne comme des petits pains. Le célèbre plasticien dissident Ai Weiwei 艾未未en utilisa une dans une série d’autoportraits intitulée Cǎonímǎ dǎng zhōngyāng 草泥马挡中央  « Le cǎonímǎ résiste au centre »,  le « centre » faisant  ici allusion au Comité central du Parti communiste, siège des décisions politiques :

Après l’arrestation d’Ai Weiwei en 2011, des internautes prirent le relais et de nombreuses photos d’hommes dissumulant leur entrejambe avec un cǎonímǎ fleurirent sur l’Internet chinois (l’artiste, adepte des photos de nu provocatrices dans lesquelles il apparaît seul ou au sein d’un groupe, reçut par ailleurs nombre de témoignages de soutien de la part d’internautes se mettant en scène dans leur plus simple appareil[1]).

copie ai wei wei

caonima-toy

Il est à noter que dans le clip du premier single d’Ai Weiwei « Dumbass » (« Crétin »), issu de l’album The Divine Comedy (2013) qui revient sur les deux années de détention de l’artiste, on retrouve aussi un cǎonímǎ en peluche, ainsi que les fameux crabes de rivière qui, irrévérence suprême envers le pouvoir, colonisent les toilettes :

Capture d’écran 2013-07-07 à 22.19.16

 (Pour les curieux, la video peut être visionnée ici)

Victime de son immense succès et de son caractère subversif, le cǎonímǎ fut très vite traqué ; les sites dans lesquels il apparaissait furent bloqués et les nombreuses vidéos dont il était le héros furent interdites. Pour contourner la censure, sa peluche prit le nom plus consensuel de yáng tuó 羊驼 « alpaga », sous lequel elle continue de se vendre. N’en demeure pas moins qu’un sinogramme (qui ne possède à ce jour pas de prononciation officielle), fusion des trois caractères qui composent son nom, fut tout exprès créé pour lui, témoignant du phénomène cǎonímǎ :
Emilie Guillerez

[1] On peut en apercevoir un échantillon sur le blog  http://lihlii.blogspot.fr dans la rubrique《我们的艾赤裸裸》, dont est issue la photographie sélectionnée.

Un regard sur le Mouvement du 4 mai, ses valeurs progressistes et la question féminine 五四运动时期进步思想与妇女问题

A la fin de la dynastie des Qing (1644-1911), tout un pan de l’intelligentsia réclamait la chute du régime impérial ainsi qu’une modernisation profonde de la société chinoise. La proclamation de la République en 1912 ne signa pourtant pas de bouleversements radicaux dans les moeurs et les idées. A l’aube des années vingt, le Mouvement du 4 mai 1919 vit une nouvelle génération de lettrés s’emparer des questions laissées en suspens par l’échec républicain.

En 1915, Chen Duxiu 陈独秀[1] fonda à Shanghai la revue politique et littéraire Xīn Qīngnián 新青年 [Nouvelle Jeunesse] [2], qui allait poser les bases du Mouvement pour la nouvelle culture[3]. Nouvelle Jeunesse, comptant parmi ses contributeurs nombres d’intellectuels influents, joua un rôle primordial dans l’introduction d’idées progressistes et servit de tribune aux hérauts de la modernité jusqu’à la moitié des années vingt. Chen publia dans le premier numéro de la revue l’article Jìnggào qīngnián 《敬告青年》 [Appel à la jeunesse], qui confrontait les valeurs occidentales aux vieilles valeurs confucéennes et appelait la jeunesse à suivre six propositions pour en finir avec ces dernières[4]. En 1917, l’article de Hu Shi 胡适[5] Wénxué gǎiliáng chúyì 《文学改良刍议》 [Discussion à propos d’une nouvelle littérature] appelait à abandonner la langue classique dans les textes au profit de la langue vernaculaire, le báihuà白话[6]. Les propositions de Hu Shi, soutenues par Chen Duxiu dans les colonnes de Nouvelle Jeunesse dans le numéro qui suivit, furent matérialisées par la publication en 1918 de la nouvelle Kuángrén rìjì《狂人日记》 [Journal d’un fou] de Lu Xun 魯迅 (1881-1936), dénonçant une vieille société cannibale.

Première œuvre entièrement écrite en langue vernaculaire, Kuángrén rìjì connut un succès retentissant et marqua la fondation du Mouvement du 4 mai 1919[7], sursaut nationaliste dans lequel les fers de lance de la nouvelle culture et de la nouvelle littérature allaient trouver un terrain favorable à la propagation de leurs idées. Le projet du traité de Versailles (qui fut signé en juin 1919 et promulgué l’année suivante), qui prévoyait d’octroyer au Japon une partie de la province du Shandong 山东, (auparavant contrôlée par l’Allemagne) alors même que la Chine avait combattu lors de la Première guerre mondiale du côté des Alliés, provoqua l’indignation. Les étudiants et intellectuels, en signe de protestation contre cette atteinte à la souveraineté chinoise, manifestèrent leur mécontentement le 4 mai de la même année sur la place Tian An Men. Ces manifestations furent soutenues par des grèves ouvrières et par le boycott de produits d’importation japonaise. Le Mouvement du 4 mai fut à la fois le point d’orgue du Mouvement pour la nouvelle culture, avec lequel il se confond, et l’origine de profonds bouleversements qui marquèrent une rupture dans la société et la littérature chinoises.

A l’instar de leurs aînés de la fin des Qing, les intellectuels, formés pour un bon nombre d’entre eux à l’étranger[8], rejetèrent massivement les valeurs de la société dans laquelle ils vivaient. Cependant, si le régime impérial avait été la cible privilégiée des militants républicains, ceux du 4 Mai s’en prirent à la société dans son ensemble. Le mouvement remit en effet véritablement en cause les traditions restées inchangées jusqu’ici, que l’avènement de la République de 1912 n’avait réussi à renverser. Le carcan de la morale confucéenne, le trop grand pouvoir des fonctionnaires, furent montrés du doigt comme autant de facteurs sclérosant le pays et l’empêchant de s’ouvrir à la modernité. En ligne de mire également, la langue classique fustigée par Hu Shi, apanage des lettrés, trop éloignée de la langue parlée et incompréhensible pour la majorité de la population, qui fut définitivement supplantée par le báihuà dans les écoles et l’administration dès 1920. L’enthousiasme des écrivains pour la langue parlée redonna ses lettres de noblesse au xiǎoshuō 小说[9], qui devint le genre littéraire de prédilection et supplanta le poème en langue classique. En outre, romans, nouvelles et essais, rédigés dans une langue plus simple et plus accessible, servirent de vecteurs pour la diffusion d’idées nouvelles.

Les intellectuels s’attachèrent à faire renaître le pays en s’appropriant les idées occidentales déjà découvertes par l’intelligentsia de l’ère républicaine. Le 4 Mai constitua ainsi une grande entreprise visant à tourner la page de l’ère féodale et à moderniser la Chine par la raison, l’humanisme, la démocratie et la science, afin d’offrir une modernité sociale neuve à un pays ankylosée dans ses traditions. La Chine des années vingt, ouverte sur le monde, connut l’influence des œuvres littéraires occidentales qui furent alors traduites en masse. Les intellectuels du 4 Mai, comme leurs aînés républicains, s’inspirèrent des théories de John Stuart Mill, Herbert Spencer et Darwin, mais aussi de celles qui émergèrent en Russie à la veille de la Révolution d’Octobre de 1917. L’idéologie marxiste gagnait indéniablement du terrain au sein de l’intelligentsia et fut consacrée par la fondation du Parti communiste chinois en 1921. S’il est un sujet qui revint également sur le devant de la scène lors du 4 Mai, ce fut celui de la condition féminine. Chen Duxiu avait notamment consacré en 1918 un numéro entier de Nouvelle jeunesse à l’œuvre du dramaturge norvégien Henrik Ibsen, dont le personnage Nora, l’héroïne de la pièce Une maison de poupée[10] devint en Chine un symbole de l’émancipation féminine et du rejet de la morale confucéenne qui plaçait la femme sous la coupe de l’homme.

Dans la même optique, des articles critiquant l’idéologie confucéenne et la condition faite aux femmes[11], des portraits de femmes étrangères émancipées érigées en modèles, telles la Russe Alexandra Kollontaï ou la Suédoise Ellen Key, des traductions d’écrivaines occidentales et japonaises (Katherine Mansfield, la poétesse Yosano Akiko) furent également publiées dans la revue[12]. En 1915, Chen Duxiu proposait déjà comme modèles sept femmes occidentales patriotes qui avaient selon lui marqué profondément l’histoire[13]. Il fallut cependant attendre 1917 pour que des femmes donnent leur avis sur la question: deux articles écrits par des jeunes filles et s’intéressant à l’instruction féminine parurent en même temps cette année-là dans Nouvelle Jeunesse, sous la rubrique fùnǚ wèntí 妇女问题 (le « problème des femmes ») [14]. Dès lors, ce « problème des femmes » devint un sujet sociopolitique national, régulièrement abordé dans les journaux et discuté dans les conférences universitaires. En 1920 fut fondé à Shanghai le journal féminin Xīn fùnǚ 《新妇女》 [La femme nouvelle], qui tint lieu aux intellectuelles de tribune pour attaquer le système traditionnel du mariage et prôner l’émancipation féminine[15]. La génération du 4 Mai fit de cette émancipation l’un des étalons de mesure de l’avancée de la Chine vers la modernité.

La problématique n’avait cependant guère varié depuis l’ère pré-républicaine : la majorité de la population féminine étant réduite, de par sa condition, à l’immobilisme, le statut des femmes fut, de nouveau, identifié comme le symptôme le plus flagrant du retard du pays ainsi que de cette force et de cette modernité qui lui échappaient. L’émancipation féminine fut de nouveau intrinsèquement liée à la question patriotique : la libération des femmes n’adviendrait que par la modernisation de la Chine, de même, pour que celles-ci soient libres, il fallait que les hommes le soient aussi et que la domination de manière générale soit éradiquée. Trouvant son origine dans la cession des territoires du Shandong à un pays étranger, le mouvement de 1919 réclamait ainsi une Chine forte et autonome, qui avait besoin des hommes et des femmes pour se construire. Cependant, si à l’aube du vingtième siècle le salut de la nation agressée par les pays étrangers fut au cœur de la question, au tournant des années vingt, le vent d’humanisme qui souffla sur la Chine ainsi que la découverte de la notion d’individu[16] (largement explorée dans la littérature), permirent de reconsidérer la question féminine en tant que priorité à la fois pour le pays, mais également en elle-même et pour les principales intéressées.

De plus, si au début du siècle le statut des Chinoises avait principalement été questionné par des hommes et que peu de leurs homologues féminines avaient alors été en mesure de s’exprimer sur le sujet, le 4 Mai vit nombre de lettrées venir grossir les rangs des défenseurs de l’émancipation féminine. Les bâtisseurs prosélytes du Mouvement pour la nouvelle culture, tels Hu Shi, Chen Duxiu 陈独秀, Li Dazhao 李大钊[17] et Lu Xun enseignèrent et tinrent conférence dans les universités et les lycées de filles, participant à la diffusion d’idées modernes parmi la jeunesse, soutenant ses révoltes[18], influençant ainsi de nombreuses étudiantes, journalistes et écrivaines en herbe, les sensibilisant encore davantage à leur condition et à la modernité. Nouvelle Jeunesse, ainsi que de nombreux journaux à travers le pays, comptèrent des contributrices dans leurs colonnes. Nombre d’intellectuelles, qui avaient profité de la réforme de la scolarité féminine[19] et, pour certaines, avaient complété leur instruction par un séjour dans une université étrangère, purent en conséquence faire entendre leur voix dans la sphère publique.

L’intelligentsia se moblisa d’ailleurs nettement dans son ensemble en faveur du développement de l’instruction des filles, qui fut l’une des principales revendications du 4 Mai[20]en ce qu’elle constituait la base de l’émancipation féminine. Le « problème des femmes » souleva également de nombreuses autres problématiques, qui nécessiteraient qu’on leur consacre un travail à part entière, tant les idées qui émergèrent dans le débat public furent nombreuses. La grande nouveauté du 4 Mai par rapport à la période précédente fut un plus grand nombre de femmes s’exprimant de concert avec leurs homologues masculins, à la fois par le biais du journalisme, mais également à travers le xiǎoshuō 小说rédigé en báihuà[21]. Le 4 Mai engendra une véritable émulation littéraire, tant masculine que féminine, qui marqua une rupture avec la tradition classique. De nouvelles notions de réalisme, d’authenticité et d’individualisme firent leur apparition dans le champ littéraire, et les écrivains, sous l’influence notamment des auteurs romantiques occidentaux, s’intéressèrent aux émotions de l’homme, à ses tourments intérieurs et, surtout, à ses expériences personnelles. Le 4 Mai marqua ainsi la naissance de l’individualité et de la subjectivité, de cet homme nouveau ou de cette femme nouvelle non plus nécessairement maillon d’une chaîne familiale, mais qui s’affirmait individuellement et poursuivait ses propres aspirations.

Emilie Guillerez


[1] Chen Duxiu 陈独秀 (1879-1942), de par son engagement politique, joua un rôle prépondérant dans le mouvement du 4 Mai. Quelques années auparavant, ses critiques à l’égard du gouvernement des Qing le forcèrent à s’exiler au Japon. Plus tard, il étudia en France, et c’est imprégné d’idéologie occidentale qu’il fonda en 1915 la revue emblématique du Mouvement du 4 Mai Nouvelle Jeunesse. Chen participa à la fondation du Parti communiste chinois en 1921 et en fut le premier secrétaire.

[2] Xīn Qīngnián新青年, sous-titrée en français La jeunesse, avait originellement pour titre Qīngnián青年 [La jeunesse], que Chen modifia l’année suivante. Dès 1917, ce dernier fut nommé à l’Université de Pékin, et la revue fut dès lors publiée dans la capitale.

[3] Xīnwénhuà yùndòng新文化运动.

[4] Les six propositions étaient les suivantes : zìzhǔde érfēi núlìde自主的而非奴隶的 (être indépendant plutôt qu’esclave), jìnbùde érfēi bǎoshǒude进步的而非保守的 (être progressiste plutôt que conservateur), jìnqǔde érfēi tuìyǐnde进取的而非退隐的 (être combattif plutôt que passif), shìjiède érfēi suǒguóde世界的而非锁国的 (être ouvert sur le monde plutôt que replié sur soi), shílìde érfēi xūwénde实利的而非虚文的 (privilégier la pratique à la théorie), kēxuéde érfēi xiǎngxiàngde科学的而非想像的 (favoriser la science plutôt que l’imagination).

[5] Hu Shi 胡适 (1891-1962), écrivain et philosophe, étudia la philosophie aux Etats-Unis dans les prestigieuses universités Cornwell et Columbia, avant de revenir enseigner à l’université de Pékin. Intellectuel influent, il fut avec Chen Duxiu l’un des chefs de file du Mouvement du 4 mai.

[6] Langue parlée dite « vernaculaire » ou encore « vulgaire », le báihuà est la langue dans laquelle furent écrits les romans populaires chinois, dont les quatre classiques Sānguó yǎnyì 《三国演义》 [Histoire des trois Royaumes], Shuǐ hǔ zhuàn《水浒传》 [Au bord de l’eau], Xīyoújì《西游记》 [Le voyage en Occident], Hóng lóu mèng《红楼梦》 [Le rêve dans le pavillon rouge]. Elle est opposée à la langue écrite classique, le 文言 wényán. Très éloigné du langage parlé, le wényán, langue des poètes et des lettrés, était usitée dans la poésie, l’administration et la diplomatie depuis la fin de la dynastie Han et fut définitivement supplantée par le báihuà à la suite de la Révolution littéraire.

[7] Wǔsì yùndòng五四运动.

[8] Des programmes gouvernementaux successifs d’envoi des étudiants au Japon, puis en Europe et aux Etats Unis permirent à ces derniers de se familiariser avec la pensée occidentale. Jacques Pimpaneau, dans son Histoire de la littérature chinoise (Paris, Philippe Picquier, 1989) précise qu’en 1905, treize mille Chinois étudiaient dans les universités japonaises. Nombre d’écrivains et écrivaines du 4 Mai étudièrent ainsi à l’étranger.

[9] Genre littéraire de fiction, qui inclut le roman, la nouvelle et la nouvelle courte.

[10] Paru en 1879 sous le titre original Et Dukkhejem.

[11] Cf. par exemple Chen Duxiu 陈独秀, Xiànfǎ yǔ Kǒngjiào宪法与孔教 [La Constitution et l’enseignement confucéen], Nouvelle Jeunesse, 2-3 (novembre 1916).

[12] Cf. Amy Dooling, Kristina Torgeson (eds.), Writing Women in Modern China: An Anthology of Women’s Literature from the Early Twentieth Century, New York, Columbia University Press,  p.13.

[13] Il cite Marie Curie, Jeanne d’Arc, Clémence Royer, Louise Michel, Florence Nightingale, Madame Roland, Sophia Petrovskaia. Cf. Chen Duxiu 陈独秀, ōuzhōu qī nǚjié欧洲七女杰 [Sept héroïnes européennes], Nouvelle Jeunesse, 1-3 (novembre 1915).

[14] Cf. Francesca Cini, «Le problème des femmes dans La Nouvelle Jeunesse (1915-1922)», Etudes chinoises, vol. 5, p. 139.

[15] Liu Renfeng刘人锋, Xīn fùnǚ yǔ  » xīn fùnǚ « – wǔsì yùndòng shíqī Xīn fùnǚ guānyú fùnǚ wèntí de tànxī《新妇女》与 »新妇女 »-五四运动时期《新妇女》关于妇女问题的探析 [Le journal  La femme nouvelle  et la « femme nouvelle » – Le « problème des femmes » dans La Femme nouvelle durant la période du 4 Mai], Zhōnghuá nǚzǐ xuéyuàn xuébào中华女子学院学报, 4 mars 2009, p.100.

[16] Selon l’écrivain Yu Dafu郁达夫, le plus grand succès du 4 Mai fut la découverte de l’individu (gèrén个人). Cf. Yu Dafu 郁达夫, introduction à Zhōngguó xīn wénxué dàxì : sànwén èr jí中国新文学大系:散文二集 [Nouvelles séries de littérature chinoise : Essais, volume 2]. Shanghai : Shànghǎi wényì chūbǎnshè上海文艺出版社, 2003.

[17] Li Dazhao 李大钊 (1888-1927), théoricien politique et ardent nationaliste, fut avec Chen Duxiu le co-fondateur du Parti communiste chinois. Il participa activement avec Chen à la publication de Nouvelle Jeunesse. Les tensions entre les différentes factions politiques de cette époque troublée étant propice aux intrigues et à la violence, Li, ainsi que dix-neuf autres activiste, fut exécuté suite à un raid par le seigneur de la guerre Zhang Zuolin 张作霖.

[18] Lu Xun soutint en 1925 la révolte des étudiantes de l’Ecole normale de jeunes filles de Pékin, où il enseignait, contre la directrice conservatrice de l’établissement. L’écrivain consacra à cet épisode de nombreux textes, publiés dans le recueil Huá gài jí华盖集 [Sous le dais fleuri], paru en 1926.

[19] Cf. Guo Yanli, « An introduction to Chinese Female Literature », Sungkyun Journal of East Asian Studies, Vol. 3, N°2, 2033, p.112. L’auteur précise à ce sujet que les statistiques indiquent qu’autour du mouvement du 4 Mai, plus de deux-cent-vingt-mille jeunes femmes avaient accompli un cursus scolaire complet, et près de neuf-cent étaient inscrites à l’université (la population féminine globale s’élevait au début du siècle à deux-cent-millions de personnes environ).

[20] Cf. Fancesca Cini, op. cit.

[21] Ou partiellement en báihuà. D’une manière générale, la langue utilisée par les écrivains du 4 mai était un syncrétisme du style classique, occidental, et de la langue parlée (ces diverses influences donnèrent naissance au roman chinois moderne et firent sa particularité), le tout se combinant selon le style propre de chaque écrivain.

[22] Zhang Yinde, Histoire de la littérature chinoise, Paris, Ellipses, 2004, pp.68-69.

Bref survol de la littérature féminine en Chine républicaine 中华民国的女性文学简介

Entre la Chine dynastique, au cours de laquelle fleurirent pléthore de poèmes ainsi que les quatre grands romans populaires (Histoire des Trois Royaumes 三国演义, Au bord de l’eau 水浒传, Le voyage en Occident 西游记, Le rêve dans le pavillon rouge  红楼梦) et la féconde période post-maoïste, qui vit déferler en Occident la littérature chinoise contemporaine, s’inscrit une période littéraire méconnue du grand public : celle de la Chine républicaine (1912-1949). Plusieurs républiques se succédèrent en réalité durant ces quarante années : l’éphémère régime de Yuan Shikai, à la mort duquel (1916) les Seigneurs de la guerre s’affrontèrent pour la souveraineté des territoires du nord de la Chine tandis que le Guomindang (Parti nationaliste) tentait de contrôler le sud. Ce dernier s’imposa après l’Expédition du nord et la prise de Shanghai ; pour autant, la proclamation de Tchang Kai-chek à la présidence du pays en 1928 ne signa en rien la stabilité de la république, qui fut secouée jusqu’en 1949 par la guerre civile entre nationalistes et communistes, l’invasion japonaise et la seconde guerre mondiale.

Si la littérature féminine de fiction se fit discrète au début du nouveau siècle, certaines militantes républicaines de la fin des Qing, telles Qiu Jin 秋瑾 ou Chen Xiefen 陈撷芬, sont néanmoins restées célèbres pour leurs essais ou articles en faveur de l’émancipation des femmes. Le Mouvement du 4 mai 1919, né après la signature du Traité de Versaille qui céda au Japon la province du Shandong, fit entrer de plein fouet la littérature chinoise dans la modernité et donna son essor au roman. Les années vingt virent s’épanouir une littérature de l’individu, dans laquelle on explora les tourments de l’homme nouveau. C’est à ce moment qu’une littérature féminine subjective vit le jour. Principalement centrée sur la condition de la « femme nouvelle » (新女性), affranchie et instruite, elle interrogeait les rôles traditionnels féminins et le chemin qu’il restait à parcourir jusqu’à l’émancipation totale. Ding Ling 丁玲, Shi Pingmei 石评梅, Lu Yin 鹿隐, Feng Yuanjun 冯沅君, Ling Shuhua 凌叔华, Chen Ying 沉樱, Bing Xin 冰心 ou encore Luo Shu 罗淑 sont des représentantes de cette littérature profondément emprunte de désillusion, miroir de la condition de ses auteures et des femmes chinoises, prises dans les tourments du monde moderne et éprouvant au sein d’une société encore obsolète des entraves à leur liberté. Les récits sous forme de journaux intimes furent nombreux à cette période, et le style épistolaire ne fut pas en reste (en témoigne par exemple la très nombreuse correspondance entre Lu Yin et son amie Shi Pingmei, publiée dans des revues littéraires), les deux genre signant l’apothéose de l’écriture de soi.

Bientôt la menace japonaise et la seconde guerre mondiale annoncèrent une bifurcation vers une littérature patriote : le roman engagé, emprunt de résistance, supplanta l’écriture subjective dès les années trente. L’écriture de soi s’effaça au profit de récits ancrés dans la dure réalité quotidienne, ou prônant la résistance à l’ennemi. Les écrivaines n’abandonnèrent cependant pas leur conscience féminine, puisque, très souvent, c’est encore de la condition des femmes qu’il fut question dans leurs oeuvres. La « littérature de reportage » de Bai Wei 白微 montra ainsi la misère et les divers traumatismes quotidiens subis par les femmes pauvres. Lu Xiaoman 陆小曼 explora également les difficultés économiques auxquelles devaient faire face certaines Chinoises. Xiao Hong 萧红, quant à elle, problématisa dans son oeuvre le rapport des femmes à la lutte patriotique, en démontrant que s’il fallait lutter contre l’ennemi, il fallait également lutter contre le patriarcat. Ding Ling, très tôt engagée dans la voie marxiste, brossa en premier lieu le portrait de femmes s’éveillant à la révolution, avant de se tourner totalement vers  la littérature socialiste.

Ding Ling fut d’ailleurs la seule auteure ayant débuté sa carrière littéraire après le Mouvement du 4 mai qui continua d’écrire après la proclamation en 1949 de la République populaire de Chine. La littérature devint alors un outil de propagande pour vanter les mérites du régime communiste, les tourments féminins furent taxés de bourgeois et les revendications féminines furent subordonnées à la lutte des classes, qui ne reconnaissait pas la division sexuelle. Ce  n’est qu’à l’heure des réformes d’ouverture de Deng Xiaoping, dans les années quatre-vingt, que la littérature féminine, écrasée par le collectif durant des décennies, allait revenir sur le devant de la scène littéraire et mettre de nouveau en avant des problématiques propres au genre féminin.

Emilie Guillerez

Quand Zhang Ailing fait son cinéma [当张爱玲涉足影坛时]

Zhang Ailing

On connaît la Shanghaienne Zhang Ailing 张爱玲 (1920-1995), née Zhang Ying 张瑛 (Eileen Chang de son nom américain) pour sa contribution majeure à la littérature chinoise. Son talent pour l’écriture se révéla très tôt et, sous l’égide de l’éditeur Zhou Shoujuan 周瘦鹃, elle devint au début des années quarante un écrivain reconnu et apprécié. Son œuvre, composée en grande partie à Shanghai (avant l’exil de l’auteure à Hong Kong en 1952, qui fut suivi d’un aller simple pour les Etats-Unis deux ans plus tard), offre une vraie singularité qui détonne dans le paysage littéraire de l’époque. Dans ses romans et nouvelles, l’accent est mis sur le ressenti, les conflits intérieurs des personnages, la tension amoureuse, alors même que la littérature de cette période, dans une Chine envahie par le Japon (nous sommes alors en pleine guerre mondiale) tendait vers la résistance à l’ennemi[1]. Tout en nous plongeant dans le contexte sociopolitique de l’époque, l’œuvre de Zhang est dépourvue de revendications patriotiques, l’auteure préférant se focaliser sur la vie et la psychologie de ses protagonistes – lesquels sont, en majeure partie, des femmes. Zhang fait en effet montre d’une grande sensibilité à la condition féminine, la vie personnelle de l’écrivaine n’étant pas étrangère à ce fait. Jeunes filles aspirant à la liberté, femmes assujetties par la tradition, société et familles rétrogrades, autant de thèmes qu’elle explora sans relâche.

Lust, Caution

Zhang Ailing apporta également sa contribution au monde cinématographique, qui adapta plusieurs de ses œuvres. Si sa nouvelle  Sè, jiè  《色,戒》(Lust, Caution) connut son heure de gloire internationale à la sortie du film éponyme de Ang Lee en 2008, elle fut également scénariste, notamment pour l’industrie du film de Hong Kong (la Chine, devenue populaire entre temps, s’étant spécialisée dans le film de propagande). Les films dont elle signa le scenario (une quinzaine entre 1947 et 1964) sont malheureusement introuvables en France (et non traduits). Pour les curieux (qui parlent cantonais et/ou lisent les caractères complexes) qui voudraient savoir ce qui se faisait à l’époque dans les studios de la concession britannique (pour information, Bruce Lee, citoyen américain, n’apportera sa pierre à l’édifice cinématographique local qu’à partir des années 1970) voici un extrait en ligne de Nán běi xǐ xiāngféng 南北喜相逢 (Rencontre heureuse du nord et du sud, 1964), une historiette d’amour contrarié qui finit bien.

海上花

La contribution de Zhang Ailing à la culture de son pays ne s’arrête pas là. L’écrivaine et scénariste fut également traductrice. Aux Etats-Unis, où elle était exilée depuis 1954, elle s’attela à la traduction en mandarin et en anglais du roman de Han Bangqing 韩邦庆 (1856-1894) Hǎi shàng huā lièchuán 《海上花列传》 (Biographie des fleurs de Shanghai, en ligne ici), écrit en langue wú  (Wú yǔ 吴语) [2] et fidèle au style de Shanghai (hǎipai 海派) [3]. Si le roman de Han Bangqing fut traduit par Zhang en anglais sous le titre The Sing-song girls of Shanghai, en référence au nom que donnèrent les Occidentaux aux courtisanes chinoises qui chantaient pour divertir leurs clients, le titre chinois original ne manquera pas de parler aux cinéphiles : c’est en effet de ce même roman que le Taïwanais Hou Hsiao-hsien 侯孝贤 tira son film Les fleurs de Shanghai (Hǎi shàng huā 海上花), sélectionné pour la Palme d’Or au festival de Cannes de 1999. Sans Zhang Ailing, le film n’aurait sans doute jamais vu le jour. Fait amusant, dans Les Fleurs de Shanghai comme dans Lust, Caution, l’un des personnages principaux est interprété par l’acteur l’acteur Tony Leung 梁朝伟. Gageons que Zhang Ailing n’aurait certainement rien trouvé à redire à ce qu’un Hongkongais s’immisce par deux fois dans la peau d’un personnage shanghaien, elle qui aimait tant sa ville natale et situa plusieurs de ses intrigues à Hong Kong, ville qui l’accueillit en temps de guerre.

 Emilie Guillerez


[1] Le virage littéraire qui signa l’engagement politique des écrivains dans les années trente fut abordé lors de la publication en 1928 de l’article 从文学革命到革命文学 Cóng wénxué gémìng dào gémìng wénxué [De la révolution littéraire à la littérature révolutionnaire ]  par Cheng Fanwu 成仿吾.

[2] Estimé à 90 millions de locuteurs environ, le wu est un dialecte (d’aucuns parlent de langue) parlé principalement à Shanghai, dans les provinces du Zhejiang 浙江 et du Jiangsu 江苏.

[3] Pour davantage d’informatin sur le hǎipai, voirChen Sihe, « Deux courants de la littérature du hǎipai » in Annie Curien (dir.), Ecrire au présent. Débats littéraires franco-chinois, Paris, Maison des sciences de l’homme, 2003, p. 103.

Comment sa vocation vint à Lu Xun [鲁迅如何确立其毕生的志向]

Un chercheur en littérature chinoise ne peut que rendre hommage à Lu Xun 鲁迅 (1881—1936), père de la littérature chinoise moderne. Et, comme il faut bien commencer quelque part, c’est avec cet hommage que s’ouvrira ce blog. Né Zhou Shuren 周树人, Lu Xun, fort d’une éducation à l’occidentale* reçue à l’Ecole navale ainsi qu’à l’école des chemins de fer et des mines de Nankin, embarqua à l’instar de nombreux étudiants chinois d’alors pour le Japon afin d’y poursuivre sa formation.

Après avoir appris le japonais dans un cours préparatoire, Lu Xun s’inscrivit en 1904 à l’université de médecine de Sendai. Durant son enfance, il avait vu plusieurs médecins se succéder au chevet de son père tombé malade en raison de l’abus d’alcool et d’opium. L’enseignement des sciences occidentales qu’il reçut au Japon le persuada que les médecins traditionnels chinois étaient des charlatans uniquement attirés par l’argent. Un jour de l’année 1906,  Lu Xun assista à l’université à la projection de diapositives d’actualité dans l’une desquelles on voyait des Japonais exécuter publiquement un otage chinois accusé d’espionnage. Frappé par l’apathie du prisonnier, le futur auteur décida d’interrompre ses études de médecine pour écrire. Il expliquera plus tard sa décision dans la préface de son premier recueil de nouvelles Cris (呐喊 Nàhǎn — littéralement « Appel aux armes ») :

« Si un peuple ignorant et stupide, même plein de force et de santé, n’est bon qu’à se laisser tuer pour servir d’exemple à la foule, ou à assister à un aussi lamentable spectacle, le laisser mourir de maladie n’est pas un si grand malheur après tout. La première chose à faire est de changer sa mentalité. Or, comme je pensais alors que le meilleur moyen pour influencer les esprits était la littérature, je décidai de lancer un mouvement littéraire. » [Voir le texte original et sa traduction ici]

Li Yitai — [Marxism is the Most Lucid and Lively Philosophy] Portrait de Lu Xun, 1974 (Spencer Museum of Art, University of Kansas)

Nous ne nous étendrons pas davantage sur la biographie de Lu Xun, mais noterons que s’il avait renoncé à soigner les corps, il réussit à stimuler les âmes en devenant l’un des fers de lance de la modernité littéraire. Sa nouvelle Le journal d’un fou ( 狂人日记 Kuángrén Rìjì), inspirée du roman homonyme de Gogol et écrit en langue vernaculaire**, fut publiée en 1918 dans la revue Nouvelle Jeunesse (新青年 Xīn Qīngnián), peu après le plaidoyer de Hu Shi 胡适 pour l’adoption du báihuà et l’abandon de la langue classique en littérature. La nouvelle constitue l’un des textes fondateurs du Mouvement du 4 Mai, qui signa un renouveau intellectuel ainsi que la première vraie rupture dans l’histoire littéraire chinoise.

Comme quoi, écrire pour changer le monde n’est peut-être pas une vaine entreprise !

* On distinguait l’éducation traditionnelle, basée sur les classiques chinois, de l’éducation à l’occidentale, qui incluait les sciences modernes et les langues étrangères.

** La langue parlée ou langue vernaculaire, le báihuàwèn 白話文 , s’oppose à la langue littéraire classique, le  wényánwén 文言文, utilisée depuis la fin de la dynastie Han (206-220 ap.J.C.) dans la littérature, l’administration, la diplomatie. Apanage des lettrés, incompréhensible pour la majorité des Chinois, la langue classique fut abandonnée au profit de la langue parlée suite au Mouvement du 4 Mai 1919.

Emilie Guillerez