Les Chinois et l’âge d’or des comics américains [中国人与美国漫画的黄金时代]

L’âge d’or de la bande-dessinée américaine, qui s’étend de la fin des années 1930 (création de Superman, 1938) au début des années 1950 (apparition du Comics Code Authority, 1954) a donné naissance à quantité de super-héros dont le succès ne se dément pas. Ceux-ci prennent le relais, sous forme de bande-dessinée, des héros nés avec le roman populaire à la fin du XIXe siècle et au début du XXe : Sherlock Holmes (1854), Rocambole (1857), Arsène Lupin (1905), Tarzan (1912), Zorro (1919)… mais aussi des héros plus sombres : Fantômas (1910), et notre méchant chinois par excellence, Fu Manchu (1912)…

En effet, les personnages chinois trouvent une place de choix dans les cases des comics. Mais force est de constater qu’à part quelques très rares exemples dissidents, on ne rencontre que deux types de personnages bien distincts : les Grands Méchants, et les jeunes acolytes au service d’un Gentil occidental.

Dès les premiers temps du comic américain, on voit apparaître des personnages de méchants chinois, comme c’est le cas dans Flash Gordon qui combat pour sauver la planète de l’ignoble Ming the Merciless. Calqués sur le modèle de Fu Manchu, ces anti-héros combinent les mêmes caractéristiques : très éduqués, parfaitement intégrés à la société américaine (ils parlent parfaitement anglais et portent le costume occidental lorsqu’ils sortent), ces « masterminds » sont suprêmement intelligents : c’est le cas de Chen Chang (Mystery Men Comics (#1-24), Green Mask #5-6)), The Mandarin (Blue Ribbon Comics #22), Mad Ming (Funny Pages #36), ou encore Chung Hang (Fight Comics #1-30), tous apparus entre 1940 et 1942. Très inspirés du Péril jaune, ces personnages sont généralement à la tête d’un gang (The Black Mandarin, Mad Ming…), ou mieux, d’une organisation secrète aux multiples ramifications (le Si-Fan de Fu-Manchu, le Conseil des Sept auquel appartient Great Question (Amazing Man Comics #5-26), le « Green Claw Triad » (Mystery Men #10, 1940)). Ah Ku, Princess of Crime, l’un des rares personnages féminins parmi les Méchants, règne également sur un réseau d’immigrés illégaux à New York.

Professeur_Octopus

On trouve également des méchants plus fantaisistes, comme le Professor Octopus (Four Favorites #1), qui dispose de quatre bras et de griffes, ou de Nang Tu, grande prêtresse veillant sur un diamant géant au milieu de l’Himalaya.

Figure de l’envahisseur par excellence, il faut mentionner la récurrence du personnage de Genghis Khan qu’on retrouve dans les comics tout au long du XXe siècle (Smash Comics #67, Fight Comics #81, True Comics #82, Horrific #4, Pep Comics #48, Thrilling Comics vol. 10 #3, Captain Marvel Jr. #8, Air Fighters Comics #4, Captain Midnight #58, Master Comics #73…) avec une très grande liberté historique (Genghis Khan s’allie aux nazis, se bat contre des aliens, est à la tête d’un commando d’oiseaux géants…) Rarement présenté comme un personnage initial du comics, Genghis Khan est une figure que l’on invoque, à qui l’on fait appel, et qui s’allie aux méchants, en fonction des circonstances. On retrouve également quelques descendants auto-proclamés (Jungle Comics#2, Minute Man #2), et même une apparition d’un ancêtre du grand Khan (Smash Comics #35).

Apparaissant pour la plupart entre 1939 et 1942, ces comics font la part belle à la lutte contre les Japonais. Chez les méchants, on trouve « The Mallet », un espion Japonais ayant infiltré l’armée chinoise et qui agit avec son acolyte chinois Tiang (Daredevil Comics #11), The Black Mandarin (Whiz Comics #34), un Japonais se faisant passer pour un Chinois et menant une organisation criminelle en Chine, et Professor Octopus, qui travaille pour les Japonais.

Du côté des gentils, il s’agit également de se battre contre les Japonais, mais pas tout seul. Le bon Chinois est un personnage secondaire qui aide le héros occidental dans son combat : c’est le cas de Wing Lee, boy patriot, qui assiste l’Américain Bill Anderson (Blue Beetle #21), ou des troupes chinoises en général qui suivent « Red » McGraw, qu’ils surnomment « The Dragon » (Doll Man #2-6).  L’union contre l’adversité japonaise est aussi l’occasion de nouer de grandes amitiés. C’est ainsi que Burma Boy, sauvé des Japonais par Green Turtle (Blazing Comics #1-5), devient son fidèle allié, ou que Chop Suey, ayant secouru Captain Aero, entre à son service (Captain Aero Comics #15-20). Fidèles et dévoués, les personnages chinois sont abonnés aux rôles d’assistants : Wing Ding accompagne le détective Link Thorne (Airboy Comics), Zee est au service de Marvelo (Big Shot Comics), Ah Choo travaille pour le très musclé Great Defender (Hit Comics #18-34), Wong Lee est le jeune ami de Bobby Benson (The H-Bar-O Rangers) et Chop Chu l’assistant de Pen Miller (Crack Comics #23-59 et National Comics #1-22).

On trouve néanmoins de très rares « Grands gentils » chinois, comme Fu Chang (Pep Comics #1-11), qui combat le crime à San Francisco, ou le très original détective Dr Fung, qui renverse les codes en luttant pour le bien avec un jeune acolyte américain, Dan Barrister, et des blagues sur les citations confucéennes. A notre connaissance, un seul personnage occidental agit pour le bien sous un déguisement chinois, Barry Moore, créé par Henry Campell, et qui combat le crime en se faisant passer pour un warlord chinois, sous le nom de Scarlet Seal (Smash Comics #16).

Ah-Ku

Marion Decome

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Depuis quand les Chinois sont-ils jaunes ? 中国人自何时起被称为黄种人 ?

le-chinois-chan

« Même avec la jaunisse et une cirrhose, je pourrais jamais passer pour un gars de là-bas » déclare Bérurier, le personnage fétiche de San Antonio, dans Tango Chinetoque[1]. La blague est unanimement comprise, le lien entre la couleur jaune et les Chinois est aujourd’hui une banalité.

Pourtant, il est facile de reconnaître que ce qualificatif n’a pas vraiment de sens et que le caractère jaune de la peau asiatique est discutable. On est en droit de s’interroger sur l’origine de ce qui est aujourd’hui devenu un lieu commun. Il faut remonter aux premiers contacts entre l’Occident et la Chine pour découvrir que le lien entre la couleur jaune et la peau des Chinois est loin d’avoir toujours été une évidence.

Les premiers voyageurs occidentaux qui décrivent les Chinois n’utilisent pas l’adjectif jaune. Marco Polo, par exemple, décrit les Chinois[2] et les Japonais[3] comme blancs. Chez Buffon, qui s’appuie, pour ses descriptions, sur les relations de voyages et les Lettres curieuses et édifiantes des Jésuites, on trouve une grande variété de nuances : pour certains observateurs, « [les Chinois] qui habitent les provinces méridionales sont plus bruns et ont le teint plus basané que les autres » et « ressemblent par la couleur aux peuples de la Mauritanie et aux Espagnols les plus basanés, au lieu que ceux qui habitent les provinces du milieu de l’Empire, sont blancs comme les Allemands. » Lorsque Buffon cite Dampier[4], il mentionne qu’ils ont « le teint couleur de cendre ». Chez un autre, les Chinois « n’ont rien de choquant dans la physionomie, ils sont naturellement blancs, surtout dans les provinces septentrionales ; ceux que la nécessité oblige de s’exposer aux ardeurs du soleil sont basanés, surtout dans les provinces du midi ». Pour Palafox[5], « les Chinois sont plus blancs que les Tartares orientaux leurs voisins », tandis qu’Innigo de Biervillas[6] juge « que les hommes […] ont le visage large et le teint assez jaune ». Buffon précise encore que « les voyageurs Hollandais s’accordent tous à dire que les Chinois […] qui sont nés à Canton et tout le long de la côte méridionale, sont aussi basanés que les habitants de Fez en Afrique, mais que ceux des provinces intérieures sont blancs pour la plupart ». Quant aux Tartares, « leur teint est rouge et basané ».

Enfin, « les Japonnais sont assez semblables aux Chinois pour qu’on puisse les regarder comme ne faisant qu’une seule et même race d’homme, il sont seulement plus jaunes ou plus bruns »[7].

Voilà donc, en 1749, un beau nuancier de couleur pour les peaux asiatiques. Le jaune est évoqué mais ne fait pas l’unanimité.

Sans titreInitiée par François Bernier en 1684, la typologie consistant à définir plusieurs races humaines en fonction de la couleur de peau est théorisée par Carl von Linné, naturaliste d’origine suédoise, en 1735. Lors de la première édition de son ouvrage Système d’histoire naturelle, dans la catégorie Homo sapiens, il identifie cinq sous-catégories : Africanus, Americanus, Asiaticus, Europeanus et Monstrosus[8].

Père du système de nomenclature binominale, Linné utilise une dénomination basée sur un nom générique suivi d’une épithète. Dès la première édition (1735), il associe donc à chaque catégorie humaine un adjectif : l’Européen blanc (Europeanus albus), l’Américain rouge (Americanus rubescens), l’Asiatique basané (Asiaticus fuscus) et l’Africain noir (Africanus niger). Une réédition en 1740 apporte des précisions sur les races, et amorce la caractérisation : cette fois, les Chinois sont jaunes pâles[9] (luridus), mélancoliques, rigides, austères, arrogants, cupides. La description scientifique et « objective » se mue en jugement. De là à établir une hiérarchie entre les races, il n’y a qu’un pas.

La postérité de Linné et Buffon est énorme et la nomenclature des races en fonction de la couleur de peau demeure : l’adjectif jaune commence à coller à la peau des Asiatiques.

Avec son Essai sur l’inégalité des races humaines, publié en 1853, Arthur de Gobineau consacre cette désignation en arrêtant les trois races humaines : blanche, jaune et noire. En tentant de légitimer scientifiquement l’infériorité des races non-blanches et en créant le type aryen, Gobineau fait passer cette désignation par la couleur au second plan. Ce sont les caractéristiques de chaque race, leur hiérarchisation, qui importent, et le mouvement des civilisations impliqué par l’ordre racial.

La science a donc prouvé que les Asiatiques étaient une race à peau jaune, et ce avec d’autant plus de crédibilité que la passion de Gobineau pour l’Asie, où il a longuement voyagé, ne laisse aucun doute quant à l’exactitude de ses connaissances. Lorsque l’écrivain haïtien Joseph Anténor Firmin publie De l’égalité des races humaines (1885), il conteste la classification de Gobineau et la hiérarchie entre les races, mais il utilise les mêmes qualificatifs pour les races : blanc, jaune et noir.

En 1895, l’Empereur Guillaume II commande le tableau Die gelbe Gefahr (« le danger jaune »), qu’il fait réaliser d’après une de ses esquisses, pour mettre en garde contre « le développement de l’Extrême-Orient et surtout le danger qui s’y cache pour l’Europe et [la] foi chrétienne »[10]. Essais, romans, vaudevilles, l’expression, immédiatement traduite (Péril jaune/ Yellow Peril) est reprise partout. Elle montre bien la nébulosité de la menace asiatique, l’indéfinition des frontières jaunes et la confusion faite par les Occidentaux entre tous les peuples d’Asie. Tous jaunes, tous identiques, la probabilité d’une coalition asiatique pour envahir l’Europe semble probable. Le jaune[11] devient à la fois une métaphore de l’Asie et une métaphore de la peur occidentale vis-à-vis de son affaiblissement.

Aux Etats-Unis, où l’immigration chinoise devient massive à partir de 1848, non seulement les problématiques d’assimilation des Chinois attisent le racisme et les représentations faciles et moqueuses des « Jaunes », mais à travers le regard des Américains qui ne savent pas les différencier, les Asiatiques acquièrent une conscience de groupe et utilisent, dès le XIXe siècle, le vocable jaune à leur sujet.

Ainsi, aussi choquant, occidento-centré et infondé que puisse être le mot jaune, on le retrouve partout dès le début du XXe siècle et jusqu’à aujourd’hui : aussi bien utilisé par les communautés asiatiques pour s’auto-qualifier que par les tenants des théories racistes et racialistes (Hitler parle des Jaunes d’Asie, dans Mein Kampf) ou par « l’outil chromatique » du fichier Canonge[12] des personnes recherchées utilisé par la police française.

Ironiquement, dans le monde du cinéma, les acteurs asiatiques sont les premières victimes du whitewashing, qui consiste à engager des acteurs occidentaux pour les rôles de Chinois. Une preuve qu’il est plus facile de trouver des Occidentaux au teint bilieux que des Asiatiques « ton sur ton » avec nos clichés.


[1] SAN-ANTONIO, Tango chinetoque, Saint-Amand : Fleuve noir, 1966, p. 23

[2] « Les femmes […] sont très belles à tous égards et blanches ». Marco Polo, La description du monde, La Flèche : Le livre de poche, 2002, p. 175

[3] « Le Japon […] est une île très grande. Les gens y sont blancs et ont une très belle allure ». Ibid, p. 379.

[4] Il s’agit de l’explorateur anglais William Dampier (1651-1715).

[5] L’Espagnol Juan de Palafox y Mendoza (1600-1659), évêque de Mexico et auteur de Historia de la conquista de la China por el Tartaro (Histoire de la conquête de la Chine par les Tartares), publiée en Espagne en 1670 et basée sur les récits de Chine plus ou moins fiables qui parvenaient à Mexico en passant par les Philippines. Une version française est publiée la même année.

[6] Voyageur portugais, il a publié une relation de voyage en 1736.

[7] BUFFON, Georges-Louis Leclerc, Histoire naturelle générale et particulière : avec la description du Cabinet du Roy, Paris : Impr. royale, 1749-1789, 21 vol., Tome 3, Histoire naturelle de l’homme, pp. 385-390

[8] On retient généralement uniquement les quatre premières catégories.

[9] Selon Gaffiot : jaune pâle, blême, livide, plombé

[10] Correspondance entre Guillaume II et Nicolas II, 1894-1914 [trad. Marc Semenoff], Paris, Plon/Nourrit, 1924, pp. 14-15, cité par François PAVÉ, Le péril jaune à la fin du XIXe siècle, fantasme ou inquiétude légitime ?, Thèse d’histoire contemporaine sous la direction de Nadine Vivier, Université du Maine, 2011, 296 p.

[11] Pour une analyse lexicologique du mot « jaune », voir Tournier Maurice, Les jaunes : un mot-fantasme à la fin du 19e siècle in: Mots, mars 1984, N°8. Numéro spécial. L’Autre, l’Etranger, présence et exclusion dans le discours, pp. 125-146.

[12] Le fichier Canonge, créé dans les années 1950 et légalisé par la loi de 2005, rassemble les personnes connues des services de police en les classant par caractéristiques physiques.

Fu Manchu : la naissance du Grand méchant Chinois 傅满洲 — 一个笑里藏刀的中国人上台

Après plusieurs siècles d’emploi de personnages chinois dans la littérature, marqués par l’exotisme, les récits mentionnant des personnages chinois deviennent, au début du XXème siècle, plus sombres. On voit ainsi apparaître un Chinois méchant, puissant, intelligent, et particulièrement cruel.

Avec la série de romans mettant en scène Quong Long[1], Charles William Doyle, médecin anglais résidant en Californie, initie cette tendance. Son personnage, qui raquette les Blancs, est une sorte de Parrain qui a autorité sur le quartier chinois de San Francisco. Il ne craint ni de se débarrasser de ceux qui entravent ses malversations, ni d’exploiter un ami. Si ce personnage est la première apparition d’un mauvais Chinois qui s’attaque aux Américains blancs, il n’aura cependant que peu d’écho auprès du grand public.

C’est le romancier Sax Rohmer (de son vrai nom Arthur Henry Sarsfield Ward) qui, en créant le personnage de Fu Manchu en 1910, est à l’origine d’une vague de clichés qui s’étendront rapidement, largement et resteront tenaces.

Le premier roman de Rohmer, The Mystery of Dr. Fu Manchu, parait en 1912 sous forme de feuilleton et donne naissance à treize romans[2] et un recueil de nouvelles[3] dont Fu Manchu sera le personnage principal, cruel et avide de se venger des Britanniques. Cette série de romans connait très rapidement un succès considérable, en Grande-Bretagne comme à l’étranger.

A l’origine, le héros de Rohmer n’est pas clairement défini comme Chinois. Il est décrit comme  «  de haute taille, maigre, félin, […] à la face de Satan, au crâne rasé, aux yeux bridés, magnétiques, verts comme ceux d’un chat dans l’obscurité ». L’aspect satanique de Fu Manchu revient régulièrement dans le récit et l’auteur insiste sur ses yeux « qui se voilaient d’une façon qui ne ressemblait à rien d‘humain » et qui ne reflètent « non pas une âme, mais une émanation de l’enfer ». Fu Manchu représente une sorte de synthèse des pires défauts dont on accuse les Chinois : la cruauté, à travers ses pratiques de torture ou de mises à mort (il tue ses victimes de manière barbare, souvent exotique, et avec une effrayante imagination) qui fait écho aux centaines de récits de missionnaires et voyageurs en Chine sur les supplices chinois. Il est froid, poli, avec un léger sourire fourbe. Le motif du Chinois païen et barbare est poussé à l’extrême en insistant sur le côté diabolique et inhumain du personnage. Sa cruauté est exacerbée par le raffinement de ses pratiques : il envoie à ses victimes le dessin d’un dragon avant de les tuer, peint sur une tenture avec le sang de ses victimes les écailles d’un dragon après chaque meurtre, porte de la soie et se met en scène dans un décor d’ébène et de laque orné de paons et de dragons.

Face à ce personnage démoniaque, on trouve, par opposition, des personnages Occidentaux sympathiques, maladroits et pleins de bons sentiments, au premier rang desquels on trouve l’agent de Scotland Yard Nayland Smith, et son acolyte le docteur Petrie.

L’adaptation des romans à l’écran donne une nouvelle dimension au personnage de Fu Manchu. Dans le premier opus sorti aux Etats-Unis en 1929, The Mysterious Dr Fu Manchu, le personnage est clairement situé dans un contexte chinois. Le film s’ouvre sur la révolte des Boxers pendant laquelle la femme et le fils unique de Fu Manchu sont tués. Tenant pour responsable l’armée anglaise, Fu jure de se venger. L’acteur Warner Oland, qui incarne Fu Manchu, bien que Suédois de naissance, présente des traits indéniablement chinois.

Le personnage de Rohmer, s’il s’attaque principalement aux Britanniques, pose néanmoins un problème plus large.

D’une part, en faisant un amalgame entre Fu Manchu, qui est Chinois, ses sbires, des Thungs indiens, ses femmes aux robes de harem orientaux, et son alter ego Sumuru, qui est Japonaise, le lecteur se trouve face à un bestiaire de personnalités asiatiques malveillantes. Suite à la sortie des premiers films, cette représentation démoniaque des Asiatiques a ainsi déclenché quelques polémiques. Un groupe de l’Université de Harvard a notamment signé une pétition en 1932 protestant face à la société de production MGM contre la réalisation d’autres films mettant en scène Fu Manchu. La publication des romans de Rohmer a également été suspendue pendant la Seconde Guerre mondiale par le Département d’Etat américain pour éviter des frictions avec  la Chine, alliée contre l’ennemi japonais.

D’autre part, en imaginant un personnage dont le but est de créer un « empire jaune mondial », Rohmer est à l’origine d’une représentation du Péril jaune qui s’étend jusqu’à aujourd’hui. Fu Manchu, comme Quong Long avant lui, est une figure du crime organisé. Il personnifie les craintes des Anglais du début du XXème siècle et fait écho à la délinquance croissante dans les quartiers à forte population immigrée de Londres. Rohmer justifiera d’ailleurs son choix suite aux accusations portées contre lui en répondant que, si toute la population chinoise de Limehouse [le Chinatown londonien à cette époque] ne versait pas nécessairement dans la criminalité, la plupart des résidents de ce quartier avaient amené avec eux de Chine leurs pratiques mafieuses et les appliquaient dorénavant en Angleterre pour survivre[4].

La postérité du personnage de Fu Manchu est impressionnante. Après les romans et les nouvelles de Sax Rohmer, et d’autres romanciers ayant repris le personnage, notamment Cay Van Ash, des dizaines de films ont été tirés du roman, principalement aux Etats-Unis mais également en Angleterre et au Mexique. Ses principaux interprètes sont Warner Oland puis Christopher Lee, qui incarne le terrible docteur dans cinq longs métrages au cours des années 1960. On retrouve ensuite quelques réapparitions de Fu Manchu, notamment en 1980 dans The Fiendish Plot of Dr. Fu Manchu ou en 2007 incarné par Nicolas Cage dans Werewolf Women of the SS. Fu Manchu a également été repris dans de très nombreuses séries télévisées à travers le monde.

En France, les romans de Rohmer ont été réédités en 2008 et une bande-dessinée mettant en scène Fu Manchu (La Malédiction du Docteur Fu Manchu) est parue en 2010 et 2011[5] dans le Journal de Spirou. Tout laisse donc à penser que le « Supreme Chinese Villain » a encore de beaux jours devant lui.

Marion Decome

[1] DOYLE, Charles William, The shadow of Quong Long, Philadelphie et Londres, 1900.

[2] The Mystery of Dr. Fu Manchu (1913), The devil Doctor (1916), The Si-Fan Mysteries (1917), The Book of Fu Manchu (1929), The Daughter of Fu Manchu (1931), The Mask of Fu Manchu (1932), The Bride of Fu Manchu (1933), The Trail of Fu Manchu (1934), President of Fu Manchu (1936), The Drums of Fu Manchu (1939), The Island of Fu Manchu, (1941), Shadow of Fu Manchu (1948), Re-enter Dr. Fu Manchu (1957), Emperor Fu Manchu (1959).

[3] The Wrath of Fu Manchu and Other Stories (1973). Posthume.

[4] VAN ASH Cay et SAX ROHMER Elizabeth, Master of villainy, a biography of Sax Rohmer, Bowling Green University Press, 1972, 312 p.

[5] SERROU, Benoît, La Malédiction du Docteur Fu Manchu, Le Journal de Spirou, numéro 3766, 30 novembre 2010, p. 40 et numéro 3797, 19 janvier 2011, p. 34

Les Tribulations d’un Chinois en Chine : aux sources d’un roman 《一个中国人在中国的遭遇》 — 一部小说的素材

Jules Verne a fasciné ses lecteurs en leur contant des aventures se déroulant dans des pays exotiques, voire imaginaires. Cependant, et contrairement à ce que l’on peut imaginer, l’auteur a très peu voyagé. Après quelques séjours en Europe du Nord et des croisières en Méditerranée, il cessera de voyager en 1886 après avoir reçu une balle dans la jambe le laissant partiellement handicapé. Pourtant, dans un souci de rigueur scientifique, et pour atteindre le but qu’il s’est fixé avec Hetzel, son éditeur, d’instruire les enfants sur l’état des connaissances de son époque, il réalisera un travail de documentation minutieux pour transmettre à ses jeunes lecteurs des informations géographiques, historiques et culturelles précises et avérées.

Pour cela, il se plonge dans les récits de voyages et l’actualité de son époque afin de se nourrir de données de première main qu’il s’efforcera d’introduire dans ses récits en les intégrant à l’histoire fictive d’un personnage, sans pour autant les transformer ou les dénaturer. C’est le cas de son roman Les Tribulations d’un Chinois en Chine, qui paraîtra en 1879, d’abord en juillet et août sous forme de feuilletons dans le journal Le Temps avant d’être édité en volume, quelques semaines plus tard.

L’étude de ses sources permet à la fois d’avoir un aperçu de l’étendue des connaissances sur la Chine accessibles au grand public dans la seconde moitié du XIXe siècle, mais également d’apprécier les répercussions de certains récits de voyage sur l’image que les Français se faisaient des Chinois, et enfin d’observer le parti-pris de Jules Verne dans le choix des événements qu’il relate.

Jules Verne commence par écrire des romans qui s’arrêtent aux frontières de la Chine : dans Le Tour du monde en quatre-vingt jours (1873), Phileas Fogg fait une brève escale à Hong Kong, dont on n’apprend rien. Michel Strogoff (1875) pousse ensuite jusqu’aux confins de la Sibérie, à la frontière chinoise. C’est ensuite seulement en 1879 que Jules Verne choisira un décor et des personnages chinois pour son roman. Il évoquera à nouveau la Chine en 1893 dans Claudius Bombarnac, mais les Tribulations sont le seul roman que l’auteur situe en Extrême-Orient.

Le choix de la Chine comme cadre pour ce roman offre à Jules Verne un décor à la fois peu connu du public, archaïque, tour à tour fascinant et dangereux, et suffisamment grandiose pour y insérer des scènes qui se déroulent en mer, sur la terre, dans des villes immenses, des villages, des déserts, ou encore sur la Grande Muraille. De plus, la Chine de cette époque est un pays dont la modernisation en est à ses balbutiements. Une aubaine pour un nationaliste comme Jules Verne qui profite du contraste pour mettre en valeur le progrès technique occidental. Dans ce but, il crée un personnage principal très en avance sur son temps qui, bien que Chinois, incarne une sorte de miroir de l’Occident et permet au lecteur de s’identifier au héros. En second lieu, l’exotisme du décor permet à Jules Verne de justifier le suicide comme thème central du roman, ce qui est peu banal dans un livre pour enfants. Les crimes supposés du philosophe Wang dans son ancienne vie de Taiping, et la menace permanente qui pèse sur le personnage principal, qui peut être assassiné d’un instant à l’autre, contribuent à cette ambiance peu commune qui se donne le dépaysement chinois pour justification.

Pour donner un poids scientifique à son texte, Jules Verne recoupe les écrits de nombreux auteurs, qu’il cite parfois dans le corps même du roman, allant même jusqu’à indiquer ses sources en note de bas de page, comme c’est le cas avec la définition scientifique du « loess », qu’il reprend telle quelle dans A travers la Chine [1], le récit que fait Léon Rousset, qui fut enseignant à l’Arsenal de Fuzhou, dans le Fujian. On peut supposer que c’est également de cet auteur que Verne tire ses informations relatives notamment aux coutumes populaires, aux châtiments corporels, et aux scènes de rues qu’il décrit dans son texte. Il ajoute également des indications historiques, qu’il reprend vraisemblablement du reportage « Péking et le Nord de la Chine » publié dans Le Tour du Monde par M. T. Choutzé (nom de plume de Gabriel Devéria)[2] publié en 1876. Il reprend également des descriptions de Jules Arène[3] (qu’il confond avec son frère Paul Arène), et calque ses descriptions de villes sur les récits de voyage de Catherine Fanny de Bourboulon (Voyage en Chine, 1866) et de Ludovic de Beauvoir qui parle avec précision de Canton et Pékin dans les deux derniers volumes de son Voyage autour du monde. On sait également que Jules Verne s’est inspiré de l’ouvrage du Père Régis-Evariste Huc, l’Empire de la Chine, publié en 1854, et qu’il a lu les ouvrages de Judith Gautier, publiés à la même époque. Les textes de Catherine Fanny de Bourloubon et de Ludovic de Beauvoir, qui avaient voyagé de 1851 à 1867, sont les plus anciens, mais tous les autres témoignages ont pour l’auteur la valeur de documents récents, ils concernent l’actualité proche.

Jules Verne a également certainement lu John Thomson dont il reprend des éléments comme les références au culte de la déesse Guanyin 观音. Cet auteur, qui soulignait dans l’ouvrage The Straits of Malacca, Indo-China, and China, or Ten Years’Travel, Adventures and Residence Abroad, les réactions hostiles des populations chinoises face au développement des chemins de fer, offre une voie toute trouvée à Jules Verne qui utilise ces éléments pour souligner le décalage entre le niveau de modernité de la Chine et celui de l’Occident. Il va, sur ce point, dans le même sens que le père Huc, qui écrivait en 1854 la nécessité de moderniser la Chine en insistant sur la capacité des Chinois à exceller dans les matières scientifiques et le développement technologique.
La précision scientifique de Jules Verne est cependant contredite par la liberté qu’il prend avec certains événements historiques et politiques, comme la mort de l’Impératrice douairière Ci Xi qu’il met en scène dans le roman, censé se dérouler en 1879. Celle-ci ne mourra en réalité que 30 ans plus tard, en 1909. Il commet également quelques erreurs lorsqu’il décrit les pratiques religieuses des personnages principaux.

Outre quelques imprécisions, la plupart des informations utilisées par Jules Verne sont vraies : il n’invente rien, s’appuie scrupuleusement sur ses sources et intègre les parties romancées du récit avec beaucoup de vraisemblance. Cependant, il utilise certes des faits et des situations avérées, mais le choix des éléments qu’il présente et l’interprétation qu’il en offre donnent une image peu objective de la Chine.


En effet, de l’ensemble de ces éléments, Jules Verne tire un tableau assez triste d’une Chine qui va mal, d’un paysage souvent désertique, parfois semblable à un cimetière, toujours dangereux.  Il insiste sur la situation politique désastreuse, et décrit un pays vieilli et sans attrait, bien qu’il l’agrémente de mille machines ingénieuses et d’éléments extrêmement modernes que Kin-Fo, le personnage principal, utilise lors de ses tribulations.

Les éléments artistiques ou architecturaux relèvent immanquablement d’une « fantaisie » ou d’une « bizarrerie » chinoise, et sont faits pour « amuser ». Par contraste, le héros possède par exemple un yamen au toit plat et sans fioritures inutiles. Sa présentation de l’alimentation chinoise et des plats totalement farfelus inspire plus la moquerie. Il décrit une société patriarcale où la femme n’a qu’une place secondaire.

Avec un long développement très documenté sur les différentes classes sociales en Chine, Jules Verne décrit une société rigide et marquée par de profondes inégalités. Le contraste avec la modernité du comportement et des idées du personnage principal n’en est que plus frappant.

Jules Verne termine le récit par une fin heureuse où l’on comprend à quel point la vie est agréable quand on accepte les progrès de la science et les commodités qu’offre le capitalisme occidental.

Marion Decome


[1] VERNE, Jules, Les tribulations d’un Chinois en Chine, Mulhouse : Editions Rencontres Lausanne, 1968, p.371

[2] Texte publié en 1876 dans la revue d’aventure géographique Tour du Monde, tomes XXXI et XXXII, 128 p.

[3] ARENE, Jules, La Chine familière et galante, Paris: Charpentier, 1876, 288 p., ouvrage que Jules Verne attribue indûment à Paul Arène (le frère de l’auteur).