Lu Xun, outre sa vocation littéraire ? 文学之外的鲁迅

La vocation de Lu Xun pour éveiller le peuple chinois par la littérature vernaculaire au début du 20ème siècle ne nous est pas méconnue. Toutefois, l’écrivain était aussi un grand passionné et défenseur d’un art traditionnel chinois – la gravure sur bois. On pense que l’origine de cette pratique artistique remonterait à l’époque des Han (202 av. J.-C.-220) et son apogée à l’époque des Ming (1368-1644) et des Qing (1644-1911). Cependant, cet art déclinait graduellement à la fin des Qing, lorsqu’il s’est épanoui en Occident et au Japon. Lu Xun a été l’initiateur du Mouvement de la nouvelle gravure sur bois de la Chine moderne, ce qui a contribué au renouveau et au développement de cette expression d’art ancienne.

En réalité, ce n’est pas par hasard que Lu Xun s’est engagé dans la promotion de la nouvelle gravure sur bois. Le 12 avril 1927, Jiang Jieshi (蒋介石, 1887-1975) décida de rompre avec le parti communiste en massacrant de nombreux membres nationalistes de gauche, communistes et civils révolutionnaires. Cela marque l’échec de la première coopération entre les nationalistes et les communistes. Jiang Jieshi a mis en place, par la suite, deux prétendus dispositifs : « l’encerclement par l’armée » et « l’encerclement par la culture », afin d’anéantir le parti communiste et le mouvement révolutionnaire. Ainsi a vu le jour à Shanghai en 1930 l’ « Association des artistes de beaux-arts de gauche en Chine » (Zhōngguó zuǒyì měishùjiā liánméng 中国左翼美术家联盟) pour lutter contre l’« encerclement culturel » des nationalistes. Les artistes de gauche se sont rendus compte qu’il fallait recourir à des moyens d’expression artistique à caractère populaire et national et créer des œuvres reflétant la vie et exprimant les sentiments de la population de masse pour mieux sensibiliser et mobiliser cette force potentiellement importante et approfondir la révolution. Ils ont formulé pour la première fois le concept « les beaux-arts populaires » (dàzhòng měishù 大众美术).

Selon Lu Xun, la gravure sur bois est l’une des formes de beaux-arts les plus populaires en Chine. Par conséquent, il a pris le rôle majeur dans la modernisation de cet art non seulement sur le plan technique et mais aussi au niveau du contenu pour qu’elle serve à la cause révolutionnaire du pays. Selon l’écrivain, avec ses racines dans la culture traditionnelle chinoise, cette forme artistique correspondrait mieux à la situation et aux besoins de la révolution en Chine pour deux raisons : facile et peu coûteuse à pratiquer ; et dotée d’une lisibilité très efficace auprès de la grande population non-instruite.

De 1927 et 1937, Lu Xun s’est chargé soit de la compilation soit de l’édition d’une dizaine d’ouvrages au total, centrés sur la gravure sur bois ainsi que son évolution en Europe et en Chine. Il s’est soucié également de l’éducation des jeunes artistes chinois de cette discipline. En août 1931, Lu Xun a organisé à Shanghai un séminaire, assuré par l’expert japonais Uchiyama Kanzo (1885-1959), afin d’introduire auprès des artistes chinois la nouvelle technique pratiquée au Japon. soutenues par l’écrivain, quatre expositions ont eu lieu successivement, toujours à Shanghai, présentant les œuvres venant du Japon, de l’URSS et de l’Allemagne, dans le but d’élargir la vision des artistes chinois pour leur création. Dans cet environnement propice, plusieurs ateliers de formation ou établissements d’études spécialisés dans la gravure sur bois ont été créés en Chine. Une forme d’art traditionnelle est ainsi entrée dans l’époque moderne sans trop de peine par son rôle de propagande que Lu Xun lui avait assigné pendant une période donnée. Nous comprenons jusqu’ici pourquoi Lu Xun a toujours été et reste encore une source d’inspiration incontournable pour presque tous les artistes chinois modernes ou contemporains de la gravure sur bois qui ne cessent de lui rendre hommage.

(Visages de Lu Xun, gravure sur bois, par les étudiants en 2ème année de la promotion 2009 de l’Académie des beaux-arts de Chine, image sur http://art.liwai.com/content-14513.htm)

Visages de Lu Xun, gravure sur bois, par les étudiants en 2ème année de la promotion 2009 de l’Académie des beaux-arts de Chine, image sur http://art.liwai.com/content-14513.htm

Si l’engagement ardent de Lu Xun dans la promotion de la gravure sur bois a une fin pragmatique dans la révolution chinoise à un moment donné, son amour pour le papier à lettre traditionnel s’avère beaucoup plus personnel. La fabrication du papier à lettre (jiān zhǐ 笺纸) à motif de thèmes différents repose justement sur l’impression de la gravure sur bois. Le papier à lettre fut un produit indispensable dans les temps anciens pour les lettrés chinois, sur lequel soit ils composaient des poèmes soit ils rédigaient des courriers dans le cadre privé. Son utilisation culmina sous les Ming et rebondit au tournant des 19ème et 20ème siècles après une longue période d’impopularité suite à la montée au pouvoir des Mandchous. Malheureusement, ce court renouveau n’a pas pu résister à la vulgarisation du stylo plume, qui exige du papier importé de l’étranger, ce dernier étant plus fin et plus transparent.

C’est durant son séjour à Pékin de 1912 à 1926 que Lu Xun fut émerveillé par l’exquisité du papier à lettre qu’on trouvait encore à l’époque dans les enseignes de papeterie traditionnelles, situées notamment dans le quartier historique et culturel Liulichang (琉璃厂) (Liúlíchǎng 琉璃厂). Amoureux de ce patrimoine de longue date et soucieux de sa disparition, Lu Xun se mit à collectionner les modèles encore en usage alors.

(Papiers à lettre par l’enseigne pékinoise Rongbaozhai, image sur http://pmgs.kongfz.com/detail/16_319733/)

Papiers à lettre par l’enseigne pékinoise Rongbaozhai, image sur http://pmgs.kongfz.com/detail/16_319733/

Lu Xun a eu la chance d’avoir un ami écrivain partageant cette même passion avec lui – Zheng Zhenduo (郑振铎1898-1958), activiste du Mouvement pour la nouvelle culture et l’un des fondateurs du parti « Association chinoise pour la promotion de la démocratie » (Zhōngguó mínzhǔ cùjìn huì 中国民主促进会). Lu Xun, séjournant plus tard à Shanghai, a exprimé à son ami Zheng sa profonde inquiétude à l’égard de la rapide disparition du papier à lettre. Il lui vint ainsi l’idée de recueillir les modèles existant à Pékin et d’en compiler un catalogue pour au moins enregistrer ce patrimoine. Etant donné que Zheng Zhenduo résidait à Pékin, il s’est chargé de trouver le plus de modèles possible et de les faire expédier à Lu Xun pour son expertise afin de décider lesquels paraîtraient dans le catalogue.

Plus de cinq cents modèles en usage depuis le règne Guangxu des Qing ont été réunis par Zheng Zhenduo. Lu Xun en a sélectionné au final trois-cent-trente, incorporés dans l’ouvrage publié à la fin de 1933, sous l’intitulé « Catalogue du papier à lettre de Pékin » (Běipíng jiān pǔ 北平笺谱). Lu Xun a préfacé lui-même l’ouvrage qui lui tenait à cœur. On note que les deux hommes de lettres n’ont pas opté pour n’importe quel éditeur ; la célèbre vieille enseigne pékinoise Rongbaozhai (荣宝斋) a été sollicitée pour l’édition de l’ouvrage. Enseigne de fournitures pour la peinture et la calligraphie, Rongbaozhai a développé à partir de l’impression de gravures sur bois une nouvelle technique reconnue patrimoine culturel immatériel national en 2006, qui permet de reproduire en couleur une image ou une peinture. L’enseigne a appliqué cette technique dans la production du papier à lettre. Un cinquième des modèles parus dans le « Catalogue » fabriqués par l’atelier Rongbaozhai ont bénéficié de cette innovation. Satisfaits de cette première collaboration avec l’atelier, Lu Xun et Zheng Zhenduo lui ont confié l’année suivante, la reproduction du « Catalogue du papier à lettre par l’enseigne Shizhuzhai» (Shízhúzhāi jiān pǔ 十竹斋笺谱), ouvrage daté initialement des Ming. Les deux ouvrages nous fournissent aujourd’hui une piste précieuse pour l’étude et la promotion du papier à lettre traditionnel chinois.

(« Catalogue du papier à lettre de Pékin », image sur http://pmgs.kongfz.com/detail/25_202862/ )

« Catalogue du papier à lettre de Pékin », image sur http://pmgs.kongfz.com/detail/25_202862/

Pour conclure, il nous paraît évident que la vocation de Lu Xun dans la promotion des beaux-arts traditionnels chinois, la gravure sur bois en particulier, découle à la fois de sa position d’écrivain engagé qui ne cesse de proposer des moyens efficaces pour soutenir la cause révolutionnaire et de ce qui est plus important, son amour pour ce patrimoine artistique traditionnel, ancré dans l’esprit des Chinois malgré le temps et les mouvances sociales.

DU Lili

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Maître Lapin – jouet traditionnel du Vieux Pékin 兔儿爷—老北京的玩意儿

Aujourd’hui, les enfants à Pékin ne connaissent guère Maître Lapin, sans parler d’y jouer. Cependant, il fut très présent dans la vie de jadis du Vieux Pékin. La légende raconte que la Déesse de la lune (嫦娥) envoya son lapin de compagnie à Pékin pour soigner des habitants locaux atteints de la peste. Le lapin se transformait d’abord en une jeune fille qui guérissait beaucoup de malades. Ensuite, à l’aide des vêtements qu’il emprunta à ses patients, il se déguisait en différents personnages, tantôt en paysanne, tantôt en marchand. Afin de soigner le plus de malades possible, le lapin recourut même au cheval, au cerf, au lion, ou au tigre pour se déplacer partout dans la ville. Une fois la peste éradiquée, le lapin retourna aussitôt sur la lune. Afin de commémorer ses mérites, les Pékinois ont créé avec de la terre cuite, sous diverses formes, de petites figurines humaines mais avec la tête d’un lapin. Tous les ans, à l’occasion de la Fête de la mi-Automne (le 15ème jour du mois d’août suivant le calendrier lunaire), les gens, notamment les enfants, vénérent ce lapin avec des légumes et des fruits comme offrandes en signe de remerciement et de respect. On lui attribua également un surnom très affectueux : Maître Lapin.

Photo par Du Lili

Photo par Du Lili

          Un document[1] daté de la fin des Ming (1368-1644) nous révèle que vénérer Maître Lapin fut déjà dans le Pékin de l’époque, une coutume pour célébrer la Fête de la mi-automne. Or, c’est sous les Qing (1644-1911) que Maître Lapin devint un jouet pour les enfants grâce à son apparence costumée et colorée que l’on trouvait seulement à l’occasion de cette fête. Les Pékinois prirent surtout soin de ne pas dire qu’ils avaient acheté un Maître Lapin au marché mais qu’ils en avaient « invité » un (请兔儿爷). Les croyances populaires avaient associé Maître Lapin à quelques animaux pour vivifier cette mascotte fétichisée. La figurine du Maître Lapin assis sur différents animaux peut engendrer des significations diverses : sur un éléphant (象) c’est le bon augure (祥) qui est sous-entendu par la similitude de leur prononciation ; sur un cerf (鹿), l’accumulation de richesses (禄) pour la même raison phonétique ; sur un tigre, l’ascension sociale et les bonnes relations interpersonnelles[2] ; enfin, sur un Qilin (麒麟)[3], l’excellente qualité intellectuelle.

            Le fait que Maître Lapin fut mentionné dans les enregistrements écrits anciens prouve sa popularité, son empreinte dans le langage local, particulièrement à travers les xiehouyu – « propos après la pause »[4] confirme davantage son enracinement dans l’esprit de l’humour pékinois. La fragilité de la terre cuite, matière dont Maître Lapin est fabriqué est notamment la source d’inspiration de plusieurs expressions très drôles :

1) Maître Lapin se bagarre — démonter le présentoir ou le stand (de marchandise) 【兔儿爷打架—散摊子】, référence à la dissolution d’une entreprise ou d’une collectivité ;

2)  Maître Lapin se nettoie les oreilles — une torsion de la terre cuite 【兔儿爷掏耳朵—崴wǎi泥】, référence à une situation mauvaise ou un dilemme ;

3) la bannière de Maître Lapin — portée sur un seul côté 【兔儿爷的旗子—单挑儿】, référence à un duel ou à une confrontation ;

4)  Maître Lapin traverse la rivière — difficile de se garder sain et sauf 【兔儿爷过河—自身难保】,référence à l’impossibilité de se protéger ou de se sauver ;

5)  Maître Lapin se baigne — s’effondrer【兔儿爷洗澡—瘫泥了】,ironie pour décrire ceux qui se laissent intimider par l’autorité ;

6)  Maître Lapin se tape la poitrine — sans cœur sans poumon 【兔儿爷拍胸脯—没心没肺】,description d’une personne négligente, insouciante ou imprudente ;

7)  Maître Lapin fait une culbute — les oreilles sont cornées 【兔儿爷翻跟头—窝了犄角】,référence à l’état de frustration suite à un échec ;

8)  Maître Lapin de l’année précédente — une personne ancienne 【隔年的兔儿爷—老陈人儿】, référence à un individu ayant une grande ancienneté.

            Malheureusement, l’emploi très imagé de Maître Lapin dans le langage local n’est plus fréquent aujourd’hui car peu de gens y sont familiers. Maître Lapin avait disparu dans la vie des Pékinois pendant plusieurs décennies. Des campagnes idéologiques et politiques lancées dans le 20ème siècle au détriment de ce qui appartenait au passé et l’apparition, comme alternative, de divertissements plus modernes et plus sophistiqués pour les enfants avec l’amélioration de condition de vie sont deux facteurs à ne pas négliger. Grâce à son lien étroit avec les coutumes anciennes et festives, Maître Lapin a refait surface dans les années récentes depuis la campagne de sauvegarde du patrimoine culturel immatériel (le PCI) en Chine. En 2010, Maître Lapin a été désigné par le Centre municipal de sauvegarde du PCI de Pékin, « Ambassadeur de la Fête de la mi-automne de Pékin » ; un professeur de l’Académie des Beaux-Arts de l’Université Qinghua a également conçu une image de l’Ambassadeur protégée par des droits d’auteur, préparatif législatif avant que Maître Lapin soit proposé sur le marché de produits touristiques pékinois.

Dans la quête de concilier l’histoire et la modernité de Pékin, Maître Lapin n’est évidemment plus un jouet bon marché recherché par les enfants mais une création artisanale traditonnelle, un symbole culturel, une pièce composante de la mémoire collective d’une ville historique qui s’efface rapidement.

Du Lili


[1]                              « Les manuscrits du Belvédère du roi des fleurs » (花王阁剩稿),par Ji Kun纪坤 (?-?)

[2]                              Dans la culture chinoise, le tigre est considéré comme le roi du monde animal ; c’est pourquoi les Chinois lui ont attribué la signification du pouvoir, de l’autorité ou de la domination.

[3]                              Animal bienveillant (仁兽) dans la mythologie chinoise en raison de son tempérant très doux. Il sy mbolise également la longévité car il aurait deux mille ans de vie.

[4]                              « Le terme est mentionné pour la première fois dans l’Histoire des Tang (année 898), sous la forme de xiehoushi, ‘poème après la pause’ : un gentilhomme est sommé d’apporter dès le lendemain la fin d’un poème dont on lui impose le début. A partir des Song, on utilise le mot xiehouge , ‘maxime après la pause’, pour désigner un type de poème de cinq, six ou sept pieds. C’est à cette époque que le terme sert à désigner certaines figures qui autorisent les prosateurs à substituer des homophones à certains caractères. Sous les Ming et les Qing, les xiehouyu ont déjà le même rôle qu’aujourd’hui : enrichir le discours par une formule imagée .», Patrick Doan, Calembours et subjections de la langue chinoise, Paris : You-Feng, p.1

Rétrospective de la Chine en 2012 en témoignage linguistique 中国2012年流行语回顾

La langue, en tant que forme d’expression, est identifiée par l’UNESCO comme vecteur du patrimoine culturel immatériel. L’une des particularités de ce patrimoine oral est qu’il reste en évolution constante car il tisse un lien très étroit avec la société dont la transformation retentit en témoignage linguistique. Le chinois, une des langues les plus anciennes dans le monde, ne cesse d’être modifié notamment au niveau lexical. Afin d’avoir un aperçu de l’histoire récente de la Chine en mutation sans débrider, il suffirait de saisir quelques expressions clé. A partir de 下海 (xiàhǎi/ changer de métier pour faire du commerce), 个体户 (gètǐhù/ petite entreprise privée),一国两制 (yī guó liǎng zhì/ un pays, deux systèmes), 合资企业 (hézī qǐyè/entreprise à capitaux mixtes) des années 80, de 农民工 (nóngmín gōng/ agriculteur-ouvrier), 小资 (xiǎozī/ petit bourgeois),的哥 (dī gē/ chauffeur de taxi) des années 90, jusqu’à 海归 (hǎiguī/des Chinois qui retournent en Chine après avoir poursuivi leurs études à l’étranger),房奴 (fángnú/esclave de prêt immobilier)、闪婚 (shǎnhūn/se marier rapidement)、粉丝 (fěnsī/ supporter, transcription phonétique du mot anglais ‘fans’)、富二代 (fù èr dài/ enfant de milliardaire) en entrant dans le 21ème siècle, ces termes nouveaux caractérisent la transformation en multiples facettes de la société chinoise dans la marche vers la modernisation.

Il ne faut pas sous-estimer l’impact des réseaux sociaux soutenus par Internet. Ce nouvel outil de communication propose une plateforme d’échange d’idées et d’informations à une échelle et à une vitesse jamais vues. Il a favorisé en grande partie l’apparition et la vulgarisation du vocabulaire nouveau particulièrement à notre époque. Il peut même redonner vie à des termes qui étaient hors d’usage. Un exemple convaincant est le renouveau du caractère囧 (jiǒng). Relevé du chinois classique, il signifiait originellement la lumière et la clarté. Etant donné que son tracé évoque un visage d’homme triste, il est emprunté par le langage des réseaux sociaux pour exprimer la frustration, la morosité ou l’embarras. Voilà, un mot ancien revêtu d’un sens nouveau qui continue à s’utiliser aujourd’hui grâce à Internet.

Depuis quelques années, récapituler des nouveautés socio-linguistiques est devenu pour les média un rituel indispensable pour clôturer une année avant de passer à la suivante. Il s’agit non seulement d’une rétrospective nostalgique de l’année sur le point de se terminer mais aussi d’une réflexion sur ce qui s’est passé pendant un an. En décembre 2012, le Centre national de contrôle et de recherche de ressources linguistiques de Chine, en partenariat avec la Presse Commerciale, la CNTV (China Network Television) a dévoilé au public les dix premières expressions qui ont marqué l’année le plus.[1]

1. «中国好声音»体 (La formule de « La bonne voix de Chine »)

Après le succès planétaire de l’émission « The Voice » qui est déjà adaptée dans une trentaine de pays, la Chine ne peut pas s’en passer. En 2012, la version chinoise a commencé à être diffusée sous l’intitulé 中国好声音 (La bonne voix de Chine) sur la chaîne satellite de la province du Zhejiang. L’émission a introduit une nouvelle forme de compétition qui paraît impartiale aux yeux du public chinois. Les internautes, reprenant la formule du titre « 中国好… », lancent un appel non sans humour à des émissions similaires mais sur des thèmes dont ils sont soucieux, tels que 中国好股票 (La bonne action de Chine),中国好老师 (Le bon enseignant de Chine), 中国好医生 (Le bon médecin de Chine), 中国好产品 (Le bon produit de Chine) entre autres.

2. 元芳,你怎么看?(Yuanfang, qu’en penses-tu ?)

Tirée de la série télévisée[2] sur le fameux magistrat Di Renjie狄仁杰, surnommé « le Shelock Holmes de l’Orient », cette réplique ne devint populaire qu’en 2012, deux ans après la diffusion de sa dernière saison en 2010. Chaque fois le magistrat ouvre une enquête criminelle, il consulte son assistant et garde du corps, général Li Yuanfang李元芳, par « Yuanfang, qu’en penses-tu ? » ; et ce dernier y répond toujours par : « Cette affaire est évidemment très étrange ! » avant que le magistrat procède à l’analyse et à déduire le coupable. Le scénario placé sous la dynastie des Tang trouve sa vraisemblance dans la réalité du 21ème siècle, selon les spectateurs. Le public y trouve avec ironie un savoir-vivre du milieu de fonctionnaires chinois : être toujours à l’écoute de son supérieur, ne pas se montrer incompétent ni omnipotent et respecter bien sûr l’autorité supérieure.

3. 高富帅,白富美 (Grand, riche et beau ; teint clair, riche et belle)

En seulement six mots monosyllabes, l’expression récapitule les critères des jeunes chinois pour choisir leur moitié. Ces exigences basées purement sur le physique et l’argent sont sans doute très révélatrices de manière frappante de la génération d’enfants uniques, génération qui est épargnée de la dureté de la vie mais dépendante et ardente d’avoir des raccourcis pour jouir d’une vie matériellement confortable.

4. 你幸福吗?(Etes-vous heureux ?)

Cette question est posée lors des interviews de quelques mille personnes ordinaires dans une émission de la CCTV diffusée en série pendant la Fête de Mi-Automne et la Fête Nationale en 2012. « Etes-vous heureux ? » est très vite médiatisé grâce aux internautes qui y ont proposé avec beaucoup d’humour des réponses de toutes sortes. Cette question est donc devenue un point de départ pour les Chinois pour s’interroger sur le bonheur.

5. 江南Style (Gangnam Style)

« La vague coréenne » (韩流), terme chinois attribué à la culture populaire de la Corée du sud, a séduit le monde entier en 2012 et a provoqué ensuite un enthousiasme sans précédent chez les étrangers pour apprendre le coréen et tout savoir sur ce pays péninsulaire à côté de la Chine. Et tout cela, c’est grâce à une simple chanson intitulée  « Gangnam Style » et la chorégraphie dans le clip video. La chorégraphie est reprise à une vitesse stupéfiante par d’innombrables fans internationaux qui postent à leur tour les vidéos de leurs interprétations. C’est l’effet boule de neige qui en est arrivé jusqu’à une promotion globale de la culture du pays. Le pouvoir des quelques pas chorégraphiques est bouleversant.

 6. 躺着也中枪 (Etre touché par balle même couché)

Une citation provenant d’un film hongkongais de Stephen Chow周星驰 « Fight back to school » (逃学威龙). Cette expression est reprise par les internautes pour décrire avec ironie une situation délicate où on se fait impliquer sans raison ou sans logique.

7. 屌丝ou 吊丝 (un jeune homme célibataire sans travail ou à faible revenu)

Encore un terme créé et rendu public par les réseaux sociaux, il s’utilise à l’origine pour désigner la jeune population masculine de la campagne qui part vivre dans les zones urbaines. L’emploi ironique du terme s’est élargi maintenant à tous les hommes célibataires soit sans travail, soit à faible revenu. Pour décrire les jeunes femmes dans la même situation, il suffit d’ajouter le préfixe女 (femme).

8. 舌尖上的中国 (La Chine sur le bout de la langue)

L’expression est en réalité l’intitulé d’un documentaire diffusé par la CCTV[3]. Centré sur l’art culinaire de la Chine, le documentaire a eu un grand retentissement dans la société chinoise. En sept épisodes, les spectateurs sont amenés en un véritable voyage saisissant de la diversité et l’ingéniosité du peuple chinois à travers les aliments de différentes régions. Très vite, la tradition alimentaire est devenue la source d’inspiration de plusieurs émissions semblables en 2012. Ce succès inattendu devant le petit écran et sur les réseaux sociaux a été bénéfique au renouveau des aliments traditionnels, notamment à l’occasion des fêtes traditionnelles.

9. 最炫民族风 (La tendance ethnique la plus populaire)

C’est le titre d’une chanson datée de 2009 du groupe nommé ¨Légende du phénix¨(凤凰传奇). La chanson n’a connu un grand succès qu’en 2012, suite à une opération populaire similaire à celle de la chorégraphie de « Gangnam Style ». Le clip de cette chanson a eu de multiples versions postées sur les réseaux sociaux grâce à la créativité des internautes : la version de Michael Jackson, la version de la diva Wang Fei, la version de stars coréens, la version de salariés de télécommunication entre autres. La popularité de la chanson est en quelque sorte une expression de la fierté nationale.

10. 给跪了 (s’être agenouillé)

给跪了est le terme court de 我给您跪下了(Je me suis agenouillé devant vous). Il exprime l’admiration qu’on éprouve pour quelqu’un qui est compétent ou peut résoudre des problèmes.

Bien sûr, le nombre d’expressions populaires de 2012 est loin de s’arrêter à dix. Quelle que soit l’origine de ces termes, on constate que la population chinoise a développé un sens de l’humour afin de divertir et de se divertir même si cela est parfois avec amertume ou avec ironie. Le témoignage linguistique manifeste la vivacité d’esprit et de sentiments populaires vis-à-vis de l’actualité politique, économique, sociale et culturelle en Chine.

DU Lili


[1]       http://tech.sina.com.cn/i/2012-12-23/10087914231.shtml, consulté le 5 février 2013

[2]     «神探狄仁杰» (Di Renjie-Détective légendaire)

Vieille enseigne pékinoise de canard laqué Quanjude et son patrimoine culturel 北京老字号全聚德及其文化遗产

Les touristes qui ont visité Pékin ont sûrement entendu parler d’une expression : « Qui n’est pas allé à la Grande Muraille n’est pas un brave homme, qui n’a pas savouré le canard laqué éprouve vraiment des regrets » (Bù dào chángchéng fēi hǎohàn, bù chī kǎoyā zhēn yíhàn不到长城非好汉,不吃烤鸭真遗憾). Il s’agit du canard laqué d’une vieille enseigne pékinoise Quanjude (全聚德/Réunir toutes les vertus), fondée en 1864 par Yang Quanren杨全仁, originaire du Hebei河北.

Quanjude à Qianmen(photo personnelle)

Quanjude à Qianmen
(photo personnelle)

L’histoire de cet établissement est remplie d’anecdotes très intéressantes, notamment sur l’origine de son appellation et son enseigne. Après son arrivée à Pékin, Yang Quanren débuta son commerce en vendant des poules et des canards au marché des viandes (ròushì肉市), situé à l’extérieur de la Porte Devant[1]. Chaque jour il passait toujours devant une échoppe de fruits séchés qui s’appelait Dejuquan德聚全[2]. Malheureusement, le commerce de l’échoppe déclina de jour en jour, et fit faillite en 1864 (la troisième année du règne de l’empereur Tongzhi des Qing). Yang saisit immédiatement cette opportunité et acheta l’échoppe avec toutes ses économies pour la transformer en restaurant. Il fallait re-nommer l’établissement. Yang fit appel à un géomancien. Ce dernier fit deux fois le tour de l’échoppe, et déclara : « Cet endroit est béni selon la géomancie ![3] Regardez, les deux ruelles à ses côtés sont comme les deux barres d’un palanquin ; si on y construit un bâtiment, il aura la forme d’un grand palanquin à porter par huit personnes (Bā tái dà jiào八抬大轿), et un avenir prospère sera inestimable ! Cependant, sa précédente faillite présage un mauvais sort, à moins que les trois caractères de son nom original soient inversés, dans le sens de renverser le malheur. » C’est ainsi que son nom devint Quanjude全聚德 !

Calligraphié par Qian Zilong (?-?) (photo personnelle)

Calligraphié par Qian Zilong (?-?) (photo personnelle)

Avez-vous remarqué que sur le caractère (德signifiant la vertu) inscrit sur l’enseigne du restaurant, il manque en réalité un trait ? S’agirait – il d’une faute d’orthographe ? Dans le paragraphe précédent, nous avons parlé de la nomination du restaurant. Dès que le nouveau nom fut choisi, le fondateur Yang invita un Xiùcái (秀才)[4] s’appelant Qian Zilong钱子龙 au dîner. Ce dernier était connu par son habileté calligraphique. Après avoir bu quelques verres d’alcool, Qian inscrivit les trois caractères. Mais le caractère signifiant la vertu (dé德) avait un trait de moins. Une hypothèse a été avancée que Qian aurait oublié d’ajouter ce trait par négligence. Une autre hypothèse répandue dit que ce manque de trait aurait été dû à la demande du fondateur lui-même. A l’ouverture du restaurant, 13 commis furent embauchés, si on y ajoute Yang, ça fait 14 personnes. La partie droite du caractère de la vertu en chinois est composée, de haut en bas, par quatre caractères signifiant dix (shí), quatre (sì) , un ( yī) et cœur (xīn). Pour Yang, la façon dont le caractère vertu se compose symbolise une barre placée sur le cœur des 14 personnes ; cela va en contresens d’une collaboration efficace entre ces personnes. Par conséquent, il aurait demandé à Qian d’enlever la barre.

De

Bien que les deux hypothèses précitées soient fausses, elles sont largement connues auprès de la population pékinoise. En fait, des recherches scientifiques ont été réalisées pour éclairer tout le monde. Il y a plus de mille ans, le caractère 德(dé/la vertu) pouvait s’écrire soit avec la barre soit sans. Dans les oeuvres de grands calligraphes des cinq dernières dynasties (des Tang, des Song, des Yuan, des Ming et des Qing), on tombe mainte fois sur ce caractère sans la barre. Mais à l’époque moderne, ce caractère s’écrit obligatoirement avec la barre. Sinon, il serait considéré comme faute d’orthographe. Le restaurant a gardé l’enseigne telle qu’elle est pour respecter l’histoire. Aujourd’hui, ces anecdotes constituent le patrimoine culturel du restaurant à savourer en même temps que son délicieux canard laqué.[5]

DU Lili

[1]               Qiánmén前门est le nom familier de la Porte Zhèngyáng正阳. C’est la porte qui est  juste en face de la cité impériale durant les dynasties des Ming et des Qing.

[2]               Ces trois caractères signifient la vertu, réunir, et complet. Donc le nom exprime toutes les vertus réunies.

[3]               En chinois, ce genre d’endroits s’appelle précieux endroit selon la géomancie (Fēngshuǐ bǎodì风水宝地). D’après la géomancie, c’est un endroit qui pourra garantir à son occupant la prospérité et la fortune jusqu’à ses descendants.

[4]               Lettré éligible pour participer aux concours mandarinaux à l’échelon provincial durant les Qing

[5]               La technique de préparation du canard laqué de Quanjude est inscrite sur la liste  du  patrimoine culturel immatériel au niveau national et municipal.

Les travaux de sauvegarde du patrimoine culturel immatériel en Chine 中国对非物质文化遗产所做的保护工作

En tant que pays signataire de la «Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel» (en 2003), la Chine a initié dans le tatônement plusieurs projets pour répondre à cet appel de l’UNESCO. Sur le plan administratif, la Division du Patrimoine culturel immatériel[1] (PCI) fut d’abord créée au sein du Ministère de la Culture. Composée de bureau d’affaires, bureau d’administration et bureau de sauvegarde, cette Division a pour objectif de piloter et de gérer les travaux en vue de la sauvegarde du PCI en Chine, notamment le dressement de la Liste nationale du patrimoine culturel immatériel[2] et la désignation d’héritiers[3] pour assurer sa transmission. Actuellement, le nombre des éléménts inscrits sur la Liste nationale totalise mille-deux-cent-dix-neuf (cinq-cent-dix-huit éléments en 2006, cinq-cent-dix en 2008 et cent-dix-neuf en 2011).

Au niveau législatif, la promulgation tant attendue de la «Loi du patrimoine culturel immatériel de la République populaire de Chine»[4] en 2011 a complété la lacune dans la législation nationale en matière de protection du PCI.

Sur le terrain d’études et de recherches, le Centre de Sauvegarde du Patrimoine culturel immatériel[5] fut établi le 14 septembre 2006. C’est l’organe qui concrétise des travaux de sauvegarde, allant de la consultation sur les politiques relatives à la sauvegarde du PCI, de l’organisation du répertoire à l’échelle nationale, de la réalisation des études théoriques, de la proposition des activités scientifiques ou publiques jusqu’à la publication des ouvrages à l’issue de recherches.

Quant à la sensibilisation auprès du public, le Conseil des Affaires d’Etat a décidé en 2005 de lancer chaque année, à partir de 2006, le second samedi du mois de juin, la «Journée du patrimoine culturel»[6]. Une grande variété d’activités est proposée, à titre non-lucratif, dans tout le pays lors de cet évènement, dont le thème diffère d’une année sur l’autre. La mise en place d’un système de sélection de ville hôte à partir de 2009 pour la «Journée» met l’accent sur le rôle actif et l’engagement des autorités locales dans la campagne de sensibilisation.

           Thème et lieu de la «Journée du patrimoine culturel» en Chine

En 2012 : «Le patrimoine culturel et l’épanouissement culturel» (文化遗产与文化繁荣) à Zhengzhou (郑州)

En 2011 : «Le patrimoine culturel et la belle vie» (文化遗产与美好生活) à Jining (济宁)

En 2010 : «Dans la sauvegarde du PCI, tout le monde est impliqué» (非遗保护,人人参与) à Suzhou (苏州)

En 2009 : «Sauvegarder le patrimoine culturel et promouvoir le développement scientifique» (保护文化遗产,促进科学发展) à Hangzhou (杭州)

En 2008 : «Tout le monde sauvegarde le patrimoine culturel, tout le monde partage les fruits de sa sauvegarde» (文化遗产人人保护,保护成果人人共享)

En 2007 : «Sauvegarder le patrimoine culturel et construire une société harmonieuse» (保护文化遗产,构建和谐社会)

En 2006 : «Sauvegarder le patrimoine culturel et protéger le « jardin spirituel »» (保护文化遗产,守护精神家园)

Afin de mieux renforcer la prise en conscience du public vis-à-vis du PCI, le Ministère de la Culture a conçu en2006 l’emblème de ce patrimoine. La profondeur de sa signification mérite sans doute des explications.

 Le cercle extérieur représente le cycle de l’infini et de l’impérissable. Le carré au milieu symbolisant la terre fait écho au cercle, cela signifie une conception de la Chine ancienne — le ciel est rond et la terre est carrée ( tiān yuán dì fāng天圆地方), allusion à la grande étendue de l’espace d’existence du patrimoine culturel immatériel. A l’intérieur du carré se trouve les dessins les plus anciens parus sur les poteries – à savoir des représentations stylisées du poisson ( yú wén鱼纹 ) dont le second mot «représentation» ( wén纹 ) partage la même prononciation en chinois que le sinogramme 文, signifiant à la fois l’écriture et la culture, qui fait référence ici au patrimoine culturel immatériel. De plus, le fait que le poisson vive dans l’eau fait aussi allusion à la transmission du PCI de génération en génération. Puis, les «représentations du poisson» sont placées entre deux mains abstraites ; cela sous-entend que le PCI est soigneusement protégé.

Du Lili


[1]              Fēi wùzhí wénhuà yíchǎn sī非物质文化遗产司

[2]              Guójiā jí fēi wùzhí wénhuà yíchǎn mínglù国家级非物质文化遗产名录

[3]              Chuán chéng rén传承人

[4]              Zhōnghuá rénmín gònghéguó fēi wùzhí wénhuà yíchǎn fǎ中华人民共和国非物质文化遗产法

[5]              Zhōngguó fēi wùzhí wénhuà yíchǎn bǎohù zhōngxīn中国非物质文化遗产保护中心

[6]              Décision prise dans la «Notice concernant le renforcement de protection du patrimoine culturel [2005] n°42» (Guówùyuàn guānyú jiāqiáng wénhuà yíchǎn bǎohù de tōngzhī [2005] 42 hào 国务院关于加强文化遗产保护的通知 [2005] 42号)

Débats sur la traduction chinoise de patrimoine culturel immatériel 关于非物质文化遗产译文的异议

La concrétisation du concept du patrimoine culturel immatériel est le fruit de nombreuses années d’études et de recherches engagées par la communauté internationale dans le cadre de l’UNESCO. La formulation de ce concept résulta d’une série de débats au sein d’une équipe d’experts linguistes organisée par l’UNESCO. Réunie à Turin du 10 au 12 juin 2002, au préalable de la promulgation de la «Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel» (en 2003), cette équipe a précisé les unités terminologiques pour chaque contexte national. Les nomenclatures admettent officiellement celle de patrimoine immatériel dans le cadre francophone et d’intangible heritage dans le cadre anglophone et international pour caractériser le thème[1].

 En ce qui concerne sa formulation en chinois, la Chine, pays membre de la «Convention», a officialisé la traduction 非物质文化遗产(Fēi wùzhì wénhuà yíchǎn ). La construction de l’expression formée de 非物质(immatériel) + 文化(culture) + 遗产(patrimoine) nous permet de constater que la traduction chinoise s’est rapprochée de celle adoptée par la francophonie. Il est utile de noter que le patrimoine culturel immatériel n’est pas un concept propre à la Chine ; il fut introduit suite à l’adoption de la «Convention» en 2003. Par conséquent, sa formulation dans le contexte de la langue chinoise n’a guère fait l’unanimité. D’abord, certains craignaient que la traduction du mot «immatériel» par 非物质 pourrait laisser entendre à tort que le patrimoine immatériel est indépendant du support matériel pour exister. De plus, l’expression 非物质 n’inclut pas explicitement les caractéristiques du patrimoine immatériel au plan spirituel. Ensuite, certains linguistes chinois affirmaient qu’il n’était pas coutumier, même choquant pour la langue chinoise de commmencer une expression par le préfixe négatif 非(fēi). Il est courant en anglais ou en français de rajouter un préfixe négatif devant le radical afin de construire l’antonymie. Cependant, pour faire ainsi, la langue chinoise opte plutôt pour un mot opposé déjà existant ; pour en citer quelques exemples :真zhēn(réel/authentique)—假jiǎ(iréel/faux), 好hǎo (bon)—坏huài(mauvais), 动dòng(mobile)—静jìng(immobile). En principe, l’antonyme de 物质(matériel) en chinois est  精神 jīngshén(spirituel)[2]. Sans entrer dans le débat sur la légitimité de 精神 (spirituel) pour traduire «immatériel», la traduction 非物质 ne s’est apparemment pas adaptée au contexte linguistique du chinois. Puis, le Professeur Zheng Peikai郑培凯, directeur du Centre de la civilisation chinoise de l’Université urbaine de Hongkong (City University of Hongkong), estime que le choix de 遗产 sous-entend un bien qui peut être transféré et vendu[3] , point de vue qui rejoint les débats francophones sur la distinction entre «patrimoine» et «héritage» pour traduire le terme anglais «heritage».  

 Malgré ces différentes opinions, le patrimoine culturel immatériel est représenté officiellement en chinois par la formule 非物质文化遗产. Notre monde est en constante mutation ; il en va de même pour les connaissances humaines. Du patrimoine culturel et naturel en 1972[4]au patrimoine culturel immatériel en 2003, nos connaissances sur cette matière n’ont cessé d’évoluer et de s’enrichir. Quelle que soit sa traduction, adaptée au contexte linguistique de chaque pays ou non, nous sommes heureux de contaster que les pays signataires de la «Convention» ont porté une attention particulière au répertoire et à la sauvegarde de ce patrimoine, qui nous est très cher pour assurer la diversité culturelle de l’humanité.

Du Lili


[1]               Mariannick Jadé, «Le patrimoine immatériel : perspectives d’interprétation du concept de patrimoine», l’Harmattan, 2006, p.24

[2]               Nous ne manqueront pas de constater ces deux termes dans le célèbre slogan, né lors de sa visite officielle dans le sud de Deng Xiaoping en 1992 : «la civilisation spirituelle et la civilisation matérielle doivent être prises à deux mains, et les deux mains doivent être fermes.» (Jīngshén wénmíng hé wùzhì wénmíng, liǎngshǒu dōu yào zhuā, liǎngshǒu dōu yào yìng精神文明和物质文明,两手都要抓,两手都要硬)

[3]               Zou Songhua邹颂华, «Observation de Hongkong :  le patrimoine culturel immatériel qui transforme la pierre en or» (Xiānggǎng guānchá : Diǎn shí chéngjīn de fēi wùzhí wénhuà yíchǎn 香港观察 : 点石成金的非物质文化遗产), http://www.bbc.co.uk/zhongwen/simp/indepth/2010/02/100223_hk_review_heritage.shtml

[4]               «Convention concernant la protection du patrimoine mondial culturel et naturel», approuvée le 16 novembre 1972 par l’UNESCO.

Survoler l’histoire de Chine à travers le changement de nom de Pékin [北京名称历史变更 — 中国历史的缩影]

Les fouilles archéologiques réalisées à Zhoukoudian周口店[1] dans les années 20 révèlent que la région de Pékin était déjà habitée par le Sinathropus pekinensis (ou Homo erectus pekinensis) à l’époque du pléistocène, il y a 500.000 ans. Or c’est sous le nom de Ji que la ville de Pékin est mentionnée pour la première fois dans l’histoire écrite de Chine : Le roi Wu renversa le règne de Yinzhou, et ensuite il retourna à sa base située à Shangluo. Aussitôt il descendit de son char et conféra aux descendants de Huangdi la terre de Ji [2]. Cela prouve que l’existence de la ville de Pékin remonte au moins à l’époque des Zhou occidentaux (1121-771 a.e.). Parallèlement, un autre royaume tributaire, Yan, fut conféré au Duc Zhao召公. Les royaumes de Jiet de Yan se trouvent tous les deux dans la région de l’actuelle Pékin. Plus tard, le royaume de Yan devint plus puissant et annexa le territoire de Ji. L’ancienne capitale du royaume Ji — la cité de Ji fut désignée comme la nouvelle capitale du royaume de Yan. De là vient une autre appellation traditionnelle de Pékin, Yanjing燕京 (la capitale de Yan), encore utilisée de nos jours. Cela marque le début de l’histoire de la construction de la ville de Pékin.[3]

Sous l’Empire des Qin (221-207 a.e.), l’ancien royaume de Yan était divisé en six comtés郡 ; le comté où se trouve la cité de Ji s’appelle Guangyang广阳. Sous les Han occidentaux, Pékin connut plusieurs changements de nom : le royaume de Yan, le comté de Guangyang, le royaume de Guangyang, puis le comté de Guangyou广有.[4] Sous les Han orientaux, la région de Pékin relevait de l’administration de Youzhou幽州.

Ensuite, la Chine resta divisée de 220 à 580, et Pékin fut témoin d’une série de changements de régime. Durant la dynastie la plus courte dans l’histoire de Chine, celle des Sui (581-618), la cité de Ji se situait dans le comté Zhuo涿郡. Sous la dynastie des Tang (618-907) qui installa sa capitale à Chang’an长安 (Xi’an西安aujourd’hui), Pékin devint la préfecture de Youzhou幽州.

Les Khitan, fondateurs de la dynastie des Liao (947-1127), adoptèrent le système de cinq capitales五京制[5] ; Pékin, en tant que capitale secondaire 陪都 fut nommée Nanjing南京 (la capitale du sud), par rapport à sa situation géographique, au sud de Shangjing上京 (la capitale suprême).

Sous les Song (960-1279), Pékin fut appelée Yanjing燕京. Puis, les Jürchen s’emparèrent du nord de la Chine et y fondèrent la dynastie des Jin (1115-1234). Les Jürchen ont opté pour Pékin comme capitale et l’ont baptisée Zhongdu中都 (la capitale du milieu). En 1215, Gengis Khan conquiert cette ville et change son nom en Yanjing燕京. Environ un demi-siècle après, Khubilai charge le fonctionnaire Liu Bingzhong刘秉忠[6] de la construction de la nouvelle cité impériale des Yuan (1271-1368) à Pékin, connue désormais par les Chinois sous le nom de Dadu大都 (la Grande Capitale), et Cambaluc (la ville du grand Khan) par les Occidentaux.

Après les Mongols, les Han reprennent le pouvoir sur la Chine, ouvrant une nouvelle époque, celle des Ming (1368-1644). Le troisième empereur Zhu Di朱棣 décide de transférer la capitale de Nanjing à Pékin. L’ancienne ville du grand Khan est nommée Pékin-Beijing北京 (la capitale du nord), appellation que la dynastie suivante, celle des Mandchous (1644-1911), a préservée jusqu’à la République. En 1928, le gouvernement nationaliste transfère la capitale de Pékin à Nanjing ; Pékin devient Beiping北平 (la Paix du Nord). A partir de 1949, avec l’installation de l’administration centrale du régime communiste, cette ville retrouve sa position de capitale sous le nom de Pékin.

Il faut noter que parmi les cinq dynasties qui ont élu Pékin comme capitale, quatre sont fondées par les peuples de la steppe : les Khitan, les Jürchen, les Mongols, et les Mandchous. Cela prouve la grande importance stratégique de Pékin pour la conquête de l’Empire du milieu.

Du Lili


[1]                周口店, dans l’arrondissement de Fangshan ( 房山 ), à 42 kilomètres au sud-ouest de Pékin. Le site de découverte fut inscrit sur la liste du Patrimoine mondial en 1987 de l’UNESCO. Pour plus d’informations, voir http://whc.unesco.org/fr/list/449/

[2]               [ Wǔwáng kè yīn, fǎn shāng, wèi jí xià chē, ér fēng huángdì zhīhòu yú jì武王克殷,反商,未及下车,而封黄帝之后于蓟 ] Un chapitre du «Livre de musique» du «Livre des rites»

[3]                Hou Renzhi侯仁之/Deng Hui邓辉, «Origine et évolution de la cité de Pékin» (Běijīngchéng de qǐyuán yǔ biànqiān北京城的起源与变迁), Zhongguo shudian chubanshe, 2001, p.25

[4]                Zhang Yongjun章永俊, «Histoire de l’industrie artisanale de Pékin» (Běijīng shǒugōngyè shǐ北京手工业史), Renmin chubanshe, 2011, p.69

[5]                Les cinq capitales sont : la capitale suprême (Shangjing上京), qui se situe en Mongolie intérieure de nos jours ; et quatre capitales secondaires : Nanjing (南京) qui est Pékin d’aujourd’hui, Dongjing (东京),  Liaoyang (辽阳) de nos jours, Zhongjing (中京) en Mongolie intérieure et enfin Xijing (西京), qui correspond au Datong (大同) des temps modernes.

[6]                ( 1216 – 1274 ), homme politique et écrivain de la dynastie des Yuan