Les Ecoles centrales du Parti Communiste Chinois (PCC)

Les Ecoles centrales du PCC, de Pékin et de Shanghai, constituent un passage obligé pour former les cadres du Parti. Or, paradoxalement, elles offrent un certain espace de liberté d’expression, sans équivalent dans le reste de la République Populaire de Chine (RPC). Quelles peuvent en être les raisons ?

Il existe en Chine deux Ecoles Centrales du Parti, l’une à Pékin et l’autre à Shanghai, dans lesquelles sont éduqués tous les nouveaux membres, et où sont ensuite dispensées des formations obligatoires, régulières et continues, à tous les fonctionnaires membres du Parti. Ces deux Ecoles demeurent mystérieuses pour les étrangers car elles leur sont fermées. Leurs portes leur ont toutefois été entr’ouvertes -et pour la première fois- lors de la commémoration des 90 ans du PCC, le 1er juillet 2011.

Considérée par la plupart des étrangers, et des Chinois eux-mêmes, comme l’école la plus mystérieuse en Chine, les portes de l’École du Comité central du Parti communiste de Chine de Pékin sont étroitement surveillées par la Police armée, 24 heures sur 24, sept jours sur sept.

Les directeurs se succédant à la tête de ce véritable terrain d’entraînement pour les futurs dirigeants du PCC, ont toujours été les vice-présidents voire même les présidents du pays.

Parmi ses anciens directeurs figurent notamment Mao Zedong, Liu Shaoqi et Hu Jintao. Actuellement, elle est présidée par Xi Jinping, depuis 2008. Mais cette école est considérée, par les hauts cadres du PCC et les dignitaires chinois, comme un havre de paix où les remèdes potentiels aux maux économiques et sociaux de la Chine sont discutés et débattus, et où les tendances politiques sont formulées[1].

Située à proximité du Palais d’Été, une résidence secondaire impériale datant du xviiie siècle construite dans la banlieue nord-ouest de Pékin, l’École du Comité central du Parti communiste de Chine, alias l’École du Parti central, ne ressemble à aucune autre université ou collège du pays.

Sans le brouhaha habituel, le campus d’une superficie de 100 hectares est vide et extrêmement silencieux. A la place de la myriade de bicyclettes qui sillonnent toutes les universités chinoises, on peut y voir de belles voitures de la marque Audi, bordant les routes extérieures des bâtiments scolaires, la berline ayant été choisie comme voiture officielle du gouvernement chinois. Dans ses jardins, se trouvent même les tombes de Matteo Ricci[2] et d’autres jésuites européens venus christianiser la Chine aux xviet xviie siècles, ce qui tend à donner une image d’ouverture d’esprit.

Sérénité et sécurité sont deux maîtres mots au sein de cette Ecole, fréquentée par des gouverneurs provinciaux, des ministres et des jeunes fonctionnaires. Le discours clamé par les dirigeants de l’École du Parti Central et leurs articles publiés dans le journal de l’école, évoquent souvent de nouvelles stratégies et politiques qui seront prochainement adoptées par le gouvernement central.

Cette Ecole centrale du Parti, fondée par Mao en 1933 dans la province du Jiangxi, avait formé plus de 62 000 fonctionnaires, en 2011[3], à différents types de programmes.

Les fonctionnaires provinciaux et ministériels sont généralement soumis à deux mois de formation en science politique, en gestion publique, en économie et en histoire. Les jeunes et les responsables d’âge moyen passent, quant à eux, entre six mois et un an à l’école, avant de se voir généralement attribuer une promotion.

Depuis 1981, l’école propose également des programmes de troisième cycle et des doctorats pour près de 500 étudiants non-officiels. L’accent est mis sur la philosophie, l’économie, le droit, la politique et l’Histoire du PCC.

Peu après la Révolution Culturelle  (1966-1976), Hu Yaobang, alors directeur de l’Ecole, a lancé un virulent débat sur les critères permettant de « tester la vérité » (« jiǎnyàn zhēnlǐ 检验真理 ») parmi les fonctionnaires ayant reçu une formation à l’école.

À l’époque, les paroles de Mao étaient considérées comme la pure et stricte vérité. Le débat mené par Hu Yaobang était alors de savoir si cette règle devait oui ou non être suivie. Le débat s’est déroulé dans un environnement social hostile, encore largement dominé par la notion des deux « quelles que soient »: « quelles que soient les décisions politiques du président Mao, nous les soutiendront résolument, et quelles que soient ses directives, nous les suivront inébranlablement. »

Cette réunion a conduit à la publication en mai 1978 d’un éditorial intitulé La pratique est le seul critère viable permettant de tester la Vérité (Shíjiàn shì jiǎnyàn zhēnlǐ de wéiyī biāozhǔn 实践是检验真理的唯一标准) dans le quotidien de Pékin dénommé Guangming Daily. Le concept mis en avant dans l’article a conquis la majorité des membres du Parti, mais a également déclenché de violents échanges d’idées sur le plan national. Cet échange d’opinions a été vu par beaucoup de Chinois comme un grand mouvement visant à libérer l’esprit du peuple chinois des cultes de la personnalité et d’une base idéologique encore trop fortement ancrée, dans le but de préparer les réformes économiques et l’ouverture sociale qui s’en sont suivies.

Bien que l’on puisse penser que l’Ecole centrale du Parti ne campe que sur des positions conservatrices, on y tolère en fait d’interminables discussions, d’après ce que nous avons pu entendre lors de la conférence de David Gosset[4], sur le campus de l’EM Lyon à l’ECNU de Shanghai, le 10 novembre 2009. Il en aurait lui-même fait l’expérience en donnant des conférences dans cette Ecole, sur l’économie de la Chine, et l’avenir du PCC. Cependant, même si les débats sur les réformes nécessaires à adopter au sein du PCC afin de le « démocratiser », de limiter la corruption et les abus de pouvoirs en son sein, sont permis, son autorité ne doit jamais être remise en question. Les enseignants apprennent qu’il n’y a pas de thème proscrit dans leur enseignement et que les fonctionnaires peuvent débattre de presque tous les sujets sensibles dans le pays. En effet, les membres du PCC peuvent parler dans le cadre clos de cette Ecole mais ne le peuvent pas en public. En outre, ils sont très peu nombreux à fréquenter ces Ecoles[5], et donc à bénéficier d’une certaine liberté d’expression, ce qui semble constituer à la fois un moyen d’inciter les Chinois à devenir membres, et aussi une façon d’assurer leur obéissance. Ce semblant de liberté leur permet ainsi d’exhaler leurs éventuelles revendications, et de rester plus obéissants au sein du Parti.

« Les fonctionnaires politiques doivent rester discrets lorsqu’ils s’adressent au public, mais en classe c’est différent, ils peuvent débattre sans limite sur des sujets de discussions variés », a indiqué, en mai 2011, au journaliste Wu Wei[6], Wu Zhongmin, professeur à l’École qui se concentre sur la recherche de la justice sociale. « Parfois, leurs opinions sont pour le moins audacieuses et peuvent même sembler quelque peu révolutionnaires ».

« L’École du Parti central est un lieu où les fonctionnaires et les chercheurs débattent sur l’avenir du pays et du Parti », a confié M. Wu. « Ils doivent faire face à différents problèmes et trouver des solutions. Ici, il n’y a pas de place pour les esprits flatteurs et les paroles en l’air. »

Les discussions abordent les problèmes sociaux les plus sensibles, tels que les expropriations illégales, les inégalités entre zones rurales et zones urbaines, ou la corruption. Pour que les stagiaires aient une bonne connaissance globale de ces problèmes, l’École du Parti central invite parfois des universitaires dotés d’un certain franc-parler pour organiser des conférences.

En 2009, l’un de ces orateurs a été Yu Jianrong, directeur de l’Institut du développement rural de l’Académie des sciences sociales de Chine, également éminent défenseur des droits des agriculteurs. Il a abordé le problème de l’urbanisation rapide aboutissant à l’exploitation massive des terres agricoles dans des projets de construction et a rappelé l’existence d’un système de pétition pour obtenir réparation.

Certains agriculteurs, qui estiment ne pas avoir été dédommagés équitablement pour l’expropriation de leurs terres, ont utilisé ce recours. Et lorsque ces pétitions arrivent entre les mains de fonctionnaires haut placés, qui tancent les responsables locaux ayant échoué à résoudre ces problèmes, cela peut conduire à de mauvais traitements de la part de ces derniers envers les pétitionnaires.

Wang Changjiang, directeur du département pour la recherche et l’enseignement du développement du Parti, a indiqué au journaliste Wu Wei, en mai 2011, que les responsables étaient tout à fait conscients qu’une mauvaise gestion des problèmes sociaux pouvait engendrer le chaos social.

Au début des années 1990, les fonctionnaires supérieurs ignoraient presque tout de certains problèmes de base, ce qui n’est plus le cas.

Depuis le milieu des années 1990, l’École du Parti central accueille un autre groupe de conférenciers, celui des dirigeants de pays étrangers. Cette initiative a pour but de donner aux fonctionnaires chinois un horizon plus large et une meilleure compréhension des différentes cultures, des différentes valeurs et des systèmes politiques divers.

Les deux Ecoles centrales du Parti, de Pékin et de Shanghai, dispensent, en même temps, des formations initiales et continues. Ces dernières sont à la fois obligatoires pour que les membres se « recyclent », c’est-à-dire se tiennent au courant des dernières directives prises par le Parti, et de l’évolution de ses règlements internes ; et facultatives, lorsqu’un membre décide de suivre un apprentissage spécifique destiné à progresser dans la hiérarchie du Parti et obtenir un poste plus élevé. S’y ajoutent donc des enseignements spécifiques en fonction du poste brigué au sein du Parti.

En définitive, il semble que ces deux Ecoles du PCC octroient une plus grande liberté d’expression pour mieux discipliner les membres du Parti et s’assurer de leur obéissance.

Anne Jaurès


[1] Source de toutes ces informations : article de Wu Wei, « L’Ecole du Parti Central, une école qui façonne l’avenir de la nation », China Daily, 1er juin 2011. Il s’agit d’un quotidien d’informations contrôlé par le PCC.

[2] Matteo Ricci, Lì Mǎdòu(15521610) est un prêtre jésuite italien, et missionnaire en Chine. Il fut l’un des premiers jésuites à pénétrer en Chine Acquérant une profonde sympathie pour la civilisation chinoise, il y est reconnu comme un authentique « lettré » et il est l’un des rares étrangers à être considéré comme père fondateur de l’Histoire chinoise.

[3] Même source d’information que la page précédente : Wu Wei, « L’École du Parti central, une école qui façonne l’avenir de la nation », China Daily, 1er juin 2011.

[4] David Gosset est un professeur de philosophie français, directeur de l’Academia Sinica Europea, une interface intellectuelle et un forum de discussion entre la Chine et l’Europe. Il a étudié les sciences politiques à l’université de la Sorbonne à Paris, le russe à l’Institut des Langues et Civilisations Orientales de Paris, et le chinois à Taipei. Au sein du forum Europe-Chine qu’il a fondé, il est chargé de missions diplomatiques et économiques, à la fois par le gouvernement français et celui de Bruxelles (de l’Europe). Il réside à Shanghai mais voyage beaucoup afin de donner des conférences dans le monde entier. Il a aussi été enseignant à l’ENA (Ecole Nationale d’Administration) française.

[5] Environ 4 000 membres du Parti, selon les sources officielles, sur le site http : //www.china.org.cn, consulté en novembre 2012.

[6] Wu Wei, « L’École du Parti central, une école qui façonne l’avenir de la nation », China Daily, 1er juin 2011.

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L’avenir du Parti Communiste Chinois (PCC) au pouvoir, après le XVIIIe Congrès de novembre 2012

Du 8 au 15 novembre 2012, le XVIIIe Congrès du Parti communiste Chinois (PCC), ou shíbādà 十八大, a renouvelé l’ensemble de son équipe dirigeante, comme cela se pratique tous les cinq ans, à savoir, essentiellement, les membres du Comité Central du Parti, ceux de la Commission Centrale de la Discipline et ceux ce la Commission Militaire Centrale (CMC). Il s’agit du plus important renouvellement depuis longtemps.

Ce Congrès s’est préparé dans le plus grand secret en Chine, où les médias chinois ont été fortement censurés. En revanche, lors de sa tenue, un centre de presse a été ouvert pour y accueillir les journalistes étrangers, qui ont été 1 700 à s’y inscrire, selon une dépêche de l’agence Xinhua du 6 novembre 2012. Ces derniers n’ont pu glaner que les informations officielles. Un important dispositif sécuritaire a également été déployé à Pékin.

Un contrôle d’identité a, par exemple, été imposé à l’entrée de tous les grands centres commerciaux de la ville et des officines de photocopies proches des universités ont interrompu leurs services. Les instructions fournies par le gouvernement aux chauffeurs de bus et de taxis ont été celles de « distribution zéro » (aucun tract, slogan etc.).

Le mot shíbādà 十八大 (XVIIIe Congrès) a été censuré sur l’internet chinois, mais plus de 3 millions d’internautes Chinois auraient réussi à contourner la censure en employant le mot « Sparte » pour désigner ce Congrès, car la prononciation chinoise de cette cité antique diffère peu de shíbādà[1]. Sparte se prononce Sībādá 斯巴达 en mandarin.

La nouvelle équipe au pouvoir, comprenant notamment tous les nouveaux membres du Comité permanent du politburo, élus par le Comité central du Parti, sera-t-elle « libérale » ou conservatrice ? Va-t-elle poursuivre la même politique d’ouverture économique mais de fermeture politique, qui prédomine en République Populaire de Chine (RPC), depuis que Deng Xiaoping 邓小平 (1904-1997), a lancé une vaste réforme économique de ce pays, en 1978, au travers d’une politique dénommée « Réforme et Ouverture » (Gǎigé Kāifàng 改革开放)?

Cette dernière a permis à la RPC de connaître une croissance économique à deux chiffres pendant trente ans et de rattraper le niveau de développement de la plupart des pays occidentaux (auquel il convient de joindre le Japon et la Corée du Sud, aux niveaux de développement économique particulièrement avancés), voire de les dépasser. Ainsi, la RPC est-elle devenue, en 2012, le premier producteur, et consommateur, mondial de voitures, de téléphones mobiles etc. Elle a conquis, en 2010, le rang de deuxième puissance économique mondiale, derrière les États-Unis, mais devant le Japon, alors qu’elle n’était encore que huitième en 1989. Son PIB est passé de 451 à 7 298 milliards de dollars et celui, par habitant, de 400 à 5 417 dollars[2].

Elle a ainsi atteint un stade auquel les autres pays occidentaux avaient mis plus d’un siècle à accéder. La RPC recense, sur son site gouvernemental officiel, en novembre 2012, un million de millionnaires en dollars, mais aussi 450 millions de pauvres (moins de 2 dollars de salaire journalier).

Cette croissance n’a-t-elle donc pas été trop rapide, laissant de côté une multitude de pauvres, dont le nombre ne cesse d’augmenter, et le mécontentement sur internet également ?

L’oubli volontaire par Deng Xiaoping de toute réforme politique, qui n’a d’ailleurs pas été à l’ordre du jour depuis lors, ne risque-t-elle pas maintenant de freiner cette prospérité, voire de nuire à la légitimé économique, donc politique, du Parti ?

Dans ces conditions, la nouvelle équipe dirigeante du PCC ne sera-telle pas « contrainte » de s’ouvrir à la démocratie, pour maintenir son autorité ? Quel peut être alors l’avenir de ce Parti qui, dans l’Histoire du monde, est le parti communiste qui se maintient le plus longtemps au pouvoir ?

En effet, à l’exception du parti soviétique, souverain sans partage, durant soixante-dix ans en République Soviétique, jusqu’à sa chute en 1990, le PCC est le parti communiste qui s’est maintenu le plus longtemps au pouvoir. A l’heure actuelle, en 2012, il constitue le plus ancien tenant encore les rênes d’un pays.

Il dirige la RPC d’une main de fer depuis que Mao Zedong 毛泽东 (1893-1976), à sa tête, a pris le pouvoir et a proclamé la République Populaire de Chine, le 1er octobre 1949, sur la place Tiananmen 天安门de Pékin, devant plus d’un million de personnes.

Qui sont les nouveaux dirigeants de la RPC ?

 

La nouvelle équipe dirigeante fait partie de la génération des « jeunes instruits » ou zhīqīng知青, ces Chinois envoyés, pendant leur enfance et durant la Révolution Culturelle (1966-1976), dans les campagnes, par Mao, afin d’y être rééduqués. Trop jeunes pour devenir Gardes Rouges, ou Hóngwèibīng 红卫兵, les nouveaux dirigeants de la RPC, qui étaient collégiens à cette époque, ont subi de dures épreuves dans leur enfance, à la campagne. Cette expérience les a beaucoup marqués, et pourrait, de l’avis de plusieurs experts, dont le chercheur français Michel Bonnin (1949-)[3], influer sur leur nouvelle façon de diriger le pays, qui serait différente de celle de Hu Jintao qu’il juge « robotique et guindé » dans une interview au journal Le Monde [4].

La deuxième mandature de Hu Jintao胡锦涛 (1942- ) arrivant à échéance en 2012, son successeur, Xi Jinping习近平 (1954- ), avait déjà été désigné par le Parti, lors du Congrès de mars 2011. Il a d’abord été vice-président de la CMC, et il a occupé le poste de vice-président de la RPC, à compter de mars 2008 et, en principe, jusqu’en mars 2013.

Le nouveau Secrétaire Général du PCC, et président de la CMC, qui deviendra « naturellement » Président de la RPC, lors du Congrès de mars 2013, Xi Jinping et son Secrétaire Adjoint, Li Keqiang 李克强 (1955- ), qui sera le nouveau Premier Ministre à partir de cette date, avaient donc déjà été désignés, lors du Congrès de mars 2011, pour occuper ces postes, au sein du PCC, à partir de novembre 2012, et en RPC, à partir de mars 2013.

Hu Jintao a volontairement renoncé, lors de ce Congrès de novembre 2012, à demeurer président de la CMC, encore deux ans, à l’inverse de ses prédécesseurs. Il est le premier dirigeant de la RPC à transmettre simultanément le pouvoir de Secrétaire général du PCC et de président de la CMC.

De l’avis de plusieurs experts, chercheurs et journalistes, Xi Jinping serait plus réaliste, plus charismatique et moins dogmatique que son prédécesseur.

Lorsque son père, Xi Zhongxun 习仲勋 (1913-2002), ancien compagnon de lutte de Mao Zedong -mais aussi plus tard, artisan des réformes économiques de Deng Xiaoping- fut exclu du Parti durant la Révolution culturelle, Xi Jinping fut envoyé comme travailleur rural dans la province du Shaanxi, où il vécut près de sept ans, de 15 à 22 ans (de 1969 à 1975), dans une habitation troglodytique.

Il s’y est distingué par le fait qu’il lisait beaucoup et qu’il aurait rendu d’importants services aux paysans de cette région rurale reculée. Ainsi est né le mythe fondateur du nouveau Président de la RPC, un peu comme avait été créé celui de Mao durant La longue Marche 长征. Dans un livre autobiographique qu’il a écrit et publié en 1998, Xi Jinping se qualifie « pour toujours » de « fils de la terre jaune ».

Ainsi, alors qu’il se proclame ouvertement anti-maoïste, paradoxalement, il est imprégné de cette éducation au sein du Parti et pourrait renouer avec le style de gouvernement de Mao, c’est-à-dire un pouvoir plus directif que celui de son prédécesseur. En outre, son charisme et le fait qu’il soit considéré comme un Héros du Parti, à l’instar de Mao, semble aussi faire de lui un dirigeant dont l’autorité tiendrait d’abord à ces deux facteurs. Ils étaient valables pour Mao et Deng, mais pas pour leurs deux successeurs, secrétaires généraux du PCC, Jiang Zemin 江泽民 (1926- ) et Hu Jintao. Le premier a dirigé la RPC de 1992 à 2002 et le second, de cette date à 2012.

Aujourd’hui, le mouvement s’est inversé dans le village où Xi Jinping a vécu parmi les paysans : les jeunes ruraux quittent souvent leur terre natale pour rechercher la prospérité en ville. A quelques pas de l’habitation troglodyte où vécut Xi, on peut encore voir une ancienne peinture de propagande représentant un soldat et des paysans autour d’un chef tenant à la main un document sur la planification du biogaz. Il s’agit d’une allusion à Xi Jinping lui-même, qui, une fois ses études terminées, a été désigné chef du Parti local, s’est rendu dans la province du Sichuan pour y apprendre les techniques de production de gaz, et a ensuite construit le premier puits de fermentation du Shaanxi[5].

On voit donc que Xi Jinping renoue avec les Héros mythiques et les modèles du travail du Parti, promus par Mao.

Il a rejoint la Ligue de la Jeunesse Communiste chinoise (gòngqīngtuán 共青团) en 1971, puis le PCC en 1974. Il étudia le génie des procédés à l’Université Qinghua 清华 de Pékin, de 1975 à 1979. Son champ d’études fut dicté par le Parti, et il ne fit jamais carrière dans ce domaine. Xi Jinping est l’une des figures de proue de cette «5e génération de dirigeants » du PCC qui a accédé au pouvoir en novembre 2012. Il est considéré comme le chef de file de la faction des « Princes rouges » ou Taizǐ 太子, c’est-à-dire des descendants d’anciens compagnons de lutte de Mao Zedong, lors des deux guerres civiles (de 1927 à 1937 puis de 1946 à 1949), que le PCC a menées contre le Guomindang 国民党.

Sa première affectation en 1982 a été celle de premier secrétaire d’un comité du

Hebei 河北, réputé pour l’élevage des porcs. Puis il exerça des responsabilités de gouverneur dans les provinces côtières du Fujian et du Zhejiang, où il lutta contre la corruption et promut l’écologie.

Il a épousé, en secondes noces, en 1987, la célèbre chanteuse Peng Liyuan  彭丽媛 (1962-). Elle est major général au sein de l’Armée Populaire de Libération (APL) et chante surtout des chansons militaires et révolutionnaires. Ce couple formé d’un grand dirigeant politique et d’une artiste rappelle celui de Mao et de Jiang Qing江青 (1914-1991), sa dernière épouse, tristement célèbre pour avoir été l’inspiratrice de la Révolution Culturelle.

Quant à Li Keqiang, officiellement nommé Premier Secrétaire Adjoint du PCC lors du XVIIIe Congrès, il a également occupé le poste de Vice-Premier Ministre de 2008 à 2013. Il a aussi connu la vie à la campagne, de 1974 à 1978, durant la Révolution Culturelle, mais en a moins souffert que Xi car il s’agissait de la fin de ce mouvement, qui s’était « adouci ».

En 1980, il fut élu Secrétaire de la Ligue de la Jeunesse Communiste de l’université de Pékin. Il intégra en 1982 le Secrétariat de section de la Ligue de la Jeunesse Communiste, où il a côtoyé Hu Jintao. Li Keqiang en deviendra Secrétaire général de 1993 à 1998.

En juin 1988, il est devenu le plus jeune gouverneur du pays, en dirigeant la province du Henan.

Les « programmes » politiques de Xi Jinping et de Li Keqiang n’ont pas été dévoilés. Ils sont toutefois limités par le fait que le plan quinquennal adopté par l’Assemblée de mars 2011 leur tient lieu de feuille de route.

Lors de ce Congrès, ont aussi été nommés, par le Politburo, les sept membres -tous nouveaux- du Comité permanent du Parti, qui gouvernera de fait la RPC. Ils étaient au nombre de neuf durant les deux mandats de Hu Jintao.

Accompagnant Xi Jinping et Li Keqiang, ces nouveaux dirigeants de la RPC sont :

– Wang Qishan, partisan de changements de pratiques économiques, proche de l’ancien Premier Ministre Zhu Rongji  朱镕基 (1928- ), principal artisan des réformes économiques de Deng;

– Liu Yunshan, responsable de la propagande, et contrôlant étroitement la presse et internet (sa nomination au plus haut rang dans le Parti montre la crainte de l’instabilité politique que pourrait générer la montée en puissance d’internet, notamment par son nombre croissant de blogueurs critiques) ;

– Zhang Dejiang, qui a remplacé Bo Xilai à la tête de la ville de Chongqing, après la destitution de ce dernier, et qui semble assez « moderniste » (contrairement à Bo qui était maoïste);

– Zhang Gaoli, chef du PCC de la ville de Tianjin ;

– Yu Zhengsheng, Secrétaire général de la ville de Shanghai et réformateur économique.

Ces nouveaux membres semblent de tendance plutôt libérale au niveau économique, mais pas politique. Ils sont tous issus de la Ligue de la Jeunesse Communiste Chinoise, et « princes rouges » [6].

En effet, à l’heure actuelle, le recrutement des membres du Parti, et en particulier de ses cadres, s’est complètement inversé par rapport à celui de ses débuts. Du temps où Mao dirigeait le PCC, les paysans en premier, les ouvriers ensuite, constituaient le gros du contingent des membres. Or, depuis la mise en application, à partir de 1998, de la politique de Triple Représentativité (sāngè dàibiǎo 三 个 代 表) de Jiang Zemin, qui visait notamment à intégrer les élites intellectuelles et financières du pays au sein du PCC, celles-ci ont tendance à représenter une part croissante de l’effectif du Parti. Les dirigeants en sont tous issus.

Ainsi, le PCC, à l’origine paysan puis prolétaire, est peu à peu devenu, depuis le milieu des années 1990, et surtout dans les années 2000, un parti bourgeois, ce qui apparaît comme contraire aux principes initiaux du communisme définis par Marx (1818-1883), en 1848, dans le Manifeste du Parti Communiste [7], co-rédigé, en Angleterre, avecFriedrich (1820-1895), à ceux de Lénine Lénine (1870-1924)[8], et même de Mao Zedong [9].

La théorie de la triple représentativité explicite les trois catégories que le PCC se doit de représenter : les « forces productives progressistes », la culture chinoise moderne et les «intérêts fondamentaux de la majorité de la population» chinoise. Les trois représentations sont interprétées comme un moyen pour le PCC d’intégrer les élites économiques issues de la libéralisation de 1978 dans l’appareil du PCC.

Elle légitime l’inclusion du capitalisme et des entrepreneurs privés au sein du PCC, et fut le sujet d’une profonde opposition au sein du Parti.

Aujourd’hui, le Parti recrute essentiellement les élites intellectuelles, en repérant les meilleurs élèves et étudiants, qui sont invités à joindre la Ligue de la Jeunesse Communiste, laquelle les conduit, après un parcours d’intégration, certes difficiles, à être membre du Parti. L’adhésion au PCC suppose la rédaction d’une lettre de motivation puis un stage d’un an, durant lequel le membre-stagiaire suit des formations très rigoureuses au sein d’Ecoles du Parti. Une enquête sur sa vie privée et son comportement, à la fois au travail et dans les études, est menée et suivie par deux parrains, ou jièshàorén 介绍人. A l’issue de cette période, le candidat et ses deux parrains présentent un dossier devant une Assemblée de la cellule locale du Parti à laquelle il a postulé. Celle-ci, après examen du dossier des parrains, notamment sur le comportement d’obéissance et de respect des valeurs morales du candidat, rend son verdict sur son acceptation comme membre ou non.

Les enseignements suivis étant assez difficiles, de moins en moins de paysans peuvent prétendre au statut de membres. Ce ne sont que les élites intellectuelles qui y parviennent.

Il s’agit donc d’un système de « reproduction sociale » d’une élite, conforme à la théorie du sociologue français Pierre Bourdieu (1930-2002)[10].

Les membres du Parti possèdent un « capital symbolique », tel que défini par Pierre Bourdieu, en sus -le plus souvent- d’un capital matériel (« richesses »). Ce « capital symbolique » résulte de leurs connaissances, acquises lors de leur formation au sein du Parti, et dont est dépourvu le reste de la population.

Selon nous, cette classe dominante, constituée par les membres actuels, et urbains, du Parti, a un fort pouvoir sur le peuple, ce qui facilite son obéissance. Son pouvoir est alors issu de son savoir, c’est-à-dire de sa compétence, de sa maîtrise des « zones d’incertitudes », selon le concept de Crozier et Friedberg[11].

Cette théorie explique comment une élite financière peut accumuler du capital symbolique (connaissances) et social, au travers des réseaux de relation, pour dominer les autres « classes ». Cette maîtrise des réseaux sociaux comme source de pouvoir est particulièrement bien adaptée à la Chine où la notion de guānxì 关系 (relations) est très importante. En étant membres du Parti, ils peuvent agir sur la situation d’autres personnes de leur famille, connaître les individus les plus influents au sein des gouvernements locaux et du gouvernement central, et ainsi accroître davantage leur capital social et économique.

Il s’agit alors d’une sorte de reproduction d’une élite, similaire à celle que l’on peut observer, par exemple, au sein des Grandes Ecoles en France. Les familles les plus aisées peuvent financer les études de leurs enfants dans les meilleures classes préparatoires -qui sont aussi les plus chères- afin de réussir les concours d’entrée de ces Ecoles d’élite intellectuelle, elles-mêmes très onéreuses. Ces élites ayant suivi les meilleures études, elles disposent d’un fort capital culturel et symbolique, celui des savoirs et des connaissances-source de pouvoir- qui s’accumule de génération en génération.

Les nouveaux dirigeants de la RPC, issus du XVIIIe Congrès confirment cette tendance.

Ces nouveaux dirigeants vont-ils poursuivre la même politique autoritaire que le PCC a menée depuis son accession au pouvoir en RPC en 1949 ?

 

Ce Congrès a adopté, à l’unanimité, une réforme des statuts du PCC, qui incorporent le concept de « développement scientifique » (kēxué fāzhǎn 科学发展), promu par Hu Jintao, aux côtés des pensées de Mao, de la théorie de Deng Xiaoping et de la Triple Représentativité de Jiang Zemin, ainsi que la notion de développement écologique.

La notion de développement scientifique signifie la poursuite de l’extension et de la mise en place de la théorie communiste en Chine, c’est-à-dire l’accession -utopique- à une société égalitaire, en s’appuyant paradoxalement sur une croissance économique capitaliste, génératrice d’inégalités de richesses.

Ces nouveaux statuts qualifient « la Réforme et l’Ouverture » de caractéristique distincte de la Chine, à poursuivre. Le système, la voie, et les théories socialistes « aux couleurs chinoises » (yǒu zhōngguó tèsè de 有中国特色的) ont aussi été incluses [12]. Il est également mentionné, dans ces nouveaux statuts, que le Parti choisit ses cadres en tenant compte, à la fois de leur qualité morale et de leur compétence professionnelle, la priorité étant accordée à la première. Cette volonté se situe pleinement dans la pensée confucéenne de recherche de la vertu. Elle a pour objectif de lutter contre la corruption mais elle met essentiellement l’accent sur l’obéissance des nouveaux cadres recrutés.

Ces récents statuts se situent donc dans la continuité des précédents, s’appuient sur les mêmes doctrines et théories, tout en s’adaptant et en incorporant celles du dernier dirigeant, Hu Jintao, selon les deux conceptions traditionnelles chinoises qui sont pourtant en contradiction : la conception taoïste de mutation, et celle , confucéenne, de continuation de la « tradition », à savoir ici, les pensées des principaux dirigeants successifs du Parti.

Ils perpétuent et accentuent même la notion de discipline et celle d’obéissance, notamment en insistant sur les qualités morales des nouveaux cadres recrutés.

Une brochure du discours de politique générale prononcé par Xi Jinping lors de ce Congrès a été immédiatement diffusée dans tout le pays, et la rhétorique générale du PCC n’a guère évolué depuis celle des statuts de 2007, poursuivant ainsi la même tradition et politique d’obéissance.

Il semblerait donc que l’introduction de la démocratie à l’occidentale ne soit pas encore à l’ordre du jour en RPC, ce d’autant plus que ce concept reste flou pour la plupart des Chinois.

En effet, de septembre 2009 à juin 2010, nous avons mené, en mandarin, en Chine continentale, des enquêtes, auprès de membres et de non-membres du PCC[13], qui nous ont confirmé cette idée.

Le concept de « démocratie », ou « souveraineté du peuple » dans son étymologie grecque, n’a pas la même acception, et partant, pas la même résonnance en Occident que dans la plupart des pays d’Asie ou même d’Afrique.

Si ce concept est né dans la Grèce antique, ce n’est pourtant qu’au xviiie siècle, en France, que fut formulée la théorie de la séparation des pouvoirs par le philosophe et penseur politique français, Montesquieu (1689-1755). Le suffrage universel fut mis en place pour la première fois aux Etats-Unis en 1776. Aujourd’hui, ils constituent les deux fondements de la définition occidentale de « démocratie », à laquelle s’ajoutent les libertés d’expression, d’opinion et de réunion.

Si ce régime politique est aujourd’hui celui des pays d’Europe, de l’Australie, des Etats-Unis et du Japon, il n’est pas entièrement appliqué dans les autres pays, notamment d’Asie, pourtant qualifiés de démocraties, tels que l’Inde, l’Indonésie, la Corée du Sud etc.

En Chine, cette notion n’est apparue qu’au début du xxe siècle, lors de l’envoi massif d’étudiants à l’étranger. Avec la science, elle a été l’un des maîtres mots de la Révolution de 1911, et surtout du Mouvement du 4 mai 1919, ou Wǔsìyùndòng 五四运动. Mais à l’origine, elle n’avait été traduite que phonétiquement en chinois, ce qui prouve qu’elle n’avait pas de sens, ni dans la langue, ni dans la pensée chinoise.

D’après nos interviews et nos discussions avec des Chinois de tous âges et de différentes catégories SocioProfessionnelles (CSP), il appert que ce concept recèle différentes acceptions, allant du droit de vote pour tous à la liberté d’expression. Le modèle occidental n’est presque jamais mis en avant -sauf par les grands dissidents- comme exemple à suivre. La majorité des Chinois qui pensent à la démocratie, prennent plutôt comme référence celle de Taïwan -peuplé de Chinois- voire du Japon, pays d’Asie qui leur sont plus proches, à la fois géographiquement et surtout culturellement.

Selon ce que nous avons entendu lors de notre séjour en Chine, ou lors de rencontres avec des étudiants chinois en France, beaucoup de Chinois considèrent que leur pays est démocratique, dans la mesure où ils disposent du droit de vote. En réalité, ils ne peuvent prétendre aux libertés fondamentales attachées au principe occidental de démocratie.

Le fait de ne pas élire leurs dirigeants politiques ne semble pas être un obstacle à la démocratie, de l’avis de la majorité des Chinois que nous avons rencontrés, quels que soient leur origine sociale ou leur âge.

La plupart d’entre eux pensent que nos élections, notamment présidentielles, telles qu’elles ont lieu en France ou aux Etats-Unis, sont source de désordre et de désorganisation politique, nuisant au gouvernement du pays. Ces idées sont le fruit de la forte censure imposée par le PCC sur tous les médias chinois, ainsi que de la propagande enseignée à l’école et également diffusée au travers de ces médias.

Pourtant, la plupart des Chinois que nous avons interrogés pensent que le PCC ne pourra se maintenir au pouvoir que s’il se démocratise. Ils entendent par là que le Parti devra leur accorder une plus grande liberté d’expression et d’opinion. Elle constituait la principale revendication des étudiants chinois sur la place Tiananmen en 1989. Il ne s’agit en aucun cas de renverser le gouvernent du PCC par une « révolution » mais simplement de le réformer.

Le concept de démocratie n’est volontairement pas enseigné dans le système éducatif chinois.

Quel semble donc pouvoir être l’avenir du PCC au pouvoir?

D’après nos entretiens, la majorité des Chinois ne peuvent ou ne veulent pas envisager d’autre parti au pouvoir que le PCC. En effet, certains ont été tellement endoctrinés, depuis leur plus tendre enfance, dans leur famille et dans le système scolaire -notamment au travers des cours d’éducation patriotique et de politique, obligatoires- qu’ils ne peuvent imaginer l’existence d’une autre forme acceptable, pour eux, de gouvernement pour la RPC. D’autres, plus lucides, et de plus en plus nombreux parmi les personnes éduquées, en particulier chez les étudiants, pensent que, même si le PCC n’est pas l’idéal, il semble être la meilleure forme actuelle possible, ou du moins viable, en Chine, pour maintenir l’unité d’un si vaste pays et pour gouverner une population si importante et si diverse.

Du côté du pouvoir, la nouvelle équipe qui dirige le Parti depuis le XVIIIe Congrès de novembre 2012, malgré son libéralisme économique affiché, semble peu encline à lâcher prise sur le plan politique en octroyant davantage de libertés. Elle veut surtout approfondir les réformes économiques capitalistes initiées par Deng qui reste LE modèle en RPC[14]; celui de Mao étant de moins en moins populaire au sein des hommes politiques.

Elle souhaite également lutter contre la corruption, dans la lignée du dernier discours de Hu à la tête du Parti, dans lequel il a mis l’accent sur la lutte contre ce fléau qui risque de miner le PCC et donc son pouvoir.

Les nouveaux responsables de la RPC présentent un double visage qui jette le doute et l’incertitude, tant sur les autres pays du monde, que sur les Chinois eux-mêmes, d’après des enquêtes du journal Le Monde, en date du 9 novembre 2012.

En effet, Xi Jinping, le fils de Xi Zhongxun, un des pères des réformes économiques de Deng, est aussi issu de l’ « appareil » du Parti et profondément imprégné de ses principes. L’hebdomadaire américain Bloomberg Businessweek, de la semaine du 8 novembre 2012, a pointé ce double visage de Xi : « L’un est le fils de Xi Zhongxun, l’autre est celui du Parti ». Et de conclure « Il y aura des conflits entre ces deux Xi » [15].

Une réforme économique apparaît inévitable en Chine qui doit affronter de nouveaux défis en 2012 : écarts grandissants de richesses entre provinces riches et pauvres, entre urbains et ruraux et au sein des grandes villes elles-mêmes, entre une classe aisée de plus en plus fortunée, souvent capitaliste et/ou membre du Parti, et des pauvres chaque jour plus nombreux, notamment composés de la masse de la population flottante des mingong 民工qui vivent dans la misère. Ces fractures sociales et la montée des mécontentements risquant de mettre à mal le nouveau pouvoir, celui-ci se voit contraint de procéder à des changements des directions économiques, lesquelles, selon l’ancien Premier ministre Wen Jiabao 温家宝 (1942- ), allaient de pair avec une transition politique. Il s’agit de la fameuse cinquième modernisation, volontairement omise par Deng et que Xi ne semble pas non plus disposé à mettre en œuvre.

Les mingong constituent une « classe sociale » qui ne cesse de croître en Chine, depuis le début des années 2000[16]. Avec la croissance économique des grandes villes et l’appauvrissement des campagnes, les premières sont devenues attractives pour beaucoup de paysans qui y sont venus, bercés par l’illusion, voire le mirage, de gains financiers. Or, souvent, ils sont exploités et assument de rudes tâches pour des salaires de misère, sans congés payés, et sans aucune protection sociale. Ils travaillent parfois plus de 12 heures par jours et s’entassent dans de petits logements mis à leur disposition par l’entreprise ou l’usine dans laquelle ils travaillent. Ils n’ont même parfois pas de toit. Leur problème majeur réside dans le fait qu’ils sont dépourvus de Hukou户口[17], donc d’identité, et n’ont aucun droit, même pas à l’éducation. Ces paysans sacrifient souvent leur vie pour assurer des études supérieures à leurs enfants, afin que ceux-ci ne subissent pas le même sort qu’eux[18].

Les insatisfactions économiques croissantes apparaissent en RPC au travers de la multiplication de pétitions, de révoltes, de grèves et de mouvements sociaux à l’encontre du gouvernement. Ils transparaissent aussi très souvent dans les discours des internautes.

Depuis 2011, de plus en plus d’émeutes ou de révoltes se produisent en RPC, mais elles sont le fait de groupuscules isolés qui défendent des intérêts locaux. En 2011, le gouvernement chinois a officiellement reconnu 180 000 « incidents de masse » (c’est-à-dire impliquant au moins 500 personnes), nombre certainement sous-estimé.

En outre, bien que le gouvernement chinois censure et bloque les réseaux sociaux occidentaux, tels Facebook ou Twitter, sur internet, les réseaux chinois ou Wēibó 微博, connaissent un vif succès et de plus en plus d’internautes, dont le chiffre était estimé par le gouvernement chinois à environ 550 millions en février 2012[19], tentent de s’exprimer « librement » par ce biais, en dépit de la censure gouvernementale persistante.

La critique du gouvernement chinois existe bel et bien sur internet, qui serait, selon le célèbre chercheur français, du CNRS, Jean-Philippe Béja, une « cybermobilisation » permettant un début de démocratie en Chine [20]. Selon lui, même non structuré, le mouvement pour la démocratie en Chine se développerait grâce aux NTI.

Cependant, de notre point de vue, ces Chinois ne représentent qu’une minorité en Chine et beaucoup d’entre eux, s’ils se démarquent de la ligne officielle en paroles, n’osent pas le faire par des actions, par peur de la répression.

De plus, les mouvements sociaux dont nous avons parlé sont épars. Pour l’instant, les Chinois mécontents ne sont pas assez ligués pour pouvoir mettre à mal ce pouvoir autoritaire.

La notion d’obéissance, issue de l’éducation confucéenne que les Chinois reçoivent dès leur plus jeune âge, dans leur famille, puis à l’école, semble profondément ancrée dans leur subconscient, sous forme d’un « habitus ».

La notion bourdivine d’ « habitus » désigne « un système de schèmes acquis fonctionnant à l’état pratique comme catégories de perception et d’appréciation ou comme principes de classement en même temps que comme principes organisateurs de l’action » [21]. Selon Pierre Bourdieu, l’habitus influence partiellement notre perception et notre compréhension du monde, ainsi que nos actions et notre réflexion. Il s’agit d’une prédisposition à adopter certains types de comportements face à des situations données. D’après nous, les notions confucéennes d’obéissance et de communauté sont si profondément ancrées dans l’inconscient des chinois qu’ils en sont imprégnés et qu’elles guident, malgré eux, leurs pensées et leurs actes. En ce sens, l’obéissance au PCC relèverait, d’après nous, en partie de ce concept.

Les nouveaux gouvernants semblent soumis à une pression croissante de voix officielles réclamant une démocratisation partielle de la RPC, contrôlée et « à petits pas », sur le modèle de Singapour [22]. La gestion de ce petit Etat-Cité ne peut cependant pas être comparée avec celle d’un grand pays comme la Chine.

De l’avis de plusieurs experts chinois en économie, le « retard » politique de la Chine sur son avancée économique risquerait de ralentir cette dernière et donc de remettre en cause un des piliers fondamentaux de la crédibilité actuelle du Parti.

Selon le célèbre économiste shanghaien Mao Yushi 茅于轼 (1929- ), cité par Le Monde : « Tous les problèmes que l’on a dans l’économie sont dus au retard du système politique. C’est l’avis de la plupart des gens. Et je pense donc qu’on est à l’aube d’un moment où les réformes sont devenues incontournables » [23].

Même le magazine officiel du Parti, Qiushi 求实 (la Recherche de la Vérité), en date du 16 octobre 2012, exhortait les nouveaux leaders de la RPC à « faire progresser énergiquement la restructuration du système politique ».Il prévenait que la Chine était à un « tournant historique »« rester sur place ou bien faire marche arrière ne sont pas une option »[24].

Néanmoins, ce n’est pas la première fois que de tels discours et de telles luttes, tant idéologiques que politiques, voient le jour en Chine. La question du gouvernement de la Chine par le PCC n’est jamais évoquée. Il ne s’agit que de savoir s’il faut le réformer et si oui, comment.

Le PCC, à la fois confucéen mais aussi taoïste, a toujours su s’adapter aux nouvelles données économiques et politiques, internes et externes. Sa plasticité semble un atout.

En outre, même si les critiques fusent, sur internet notamment, elles ne concernent qu’une petite partie de la population, souvent jeune et éduquée, qui a entendu parler de la démocratie en lisant des articles censurés sur internet (en contournant la censure) ou a pu la constater en voyageant, de plus en plus fréquemment à Hong Kong et Taiwan. Depuis l’élection, en 2008, du Président Ma Ying-Jeou 马英九 (1950- ) à la tête de ce pays, et sa politique de rapprochement avec la Chine, des vols ont été rouverts entre la RPC et la République de Chine (RC). Un nombre croissant de Chinois de Chine continentale se déplace vers cette île où il découvre un autre mode de vie et de pensée, pourtant partagé par un peuple identique au leur, et qui les amène à réfléchir sur le système  politique de leur propre pays.

L’absence d’Etat de droit en RPC, le non respect des lois, les arrestations arbitraires et le manque de recours judicaire des citoyens chinois nourrit aussi une instabilité récurrente et des mouvements de masse qui effraient parfois le pouvoir. Toutefois, celui-ci tente de rassurer la population, par des exemples, des arrestations de fonctionnaires corrompus ou, en 2012, de mise en examen de hauts dirigeants politiques soupçonnés notamment de malversations. Ce fut le cas de Bo Xilai 薄熙来 (1949- ), ancien maire de Chongqing, démis de ses fonctions en septembre 2012 et exclu du Parti en octobre de la même année, pour corruption et complicité de meurtre, et de l’ancien Premier Ministre Wen Jiabao, sur la fortune duquel, estimée abusivement acquise, une enquête a été ouverte. Ainsi,  le « petit peuple » -les lǎobǎixìng 老百姓- pourrait être rassuré.

Les nouveaux dirigeants de la RPC ont aussi déclaré qu’ils allaient réformer le système judiciaire, ce qui permettrait d’accroître la légitimité du Parti donc l’obéissance du peuple.

De plus, d’après nos enquêtes et discussions avec des Chinois, une majorité de la population semble rester favorable au PCC, qui a notamment beaucoup œuvré ces dernières années en zones rurales, en y instaurant un régime de retraite, un semblant de sécurité sociale etc., et en accélérant, à partir de novembre 2012 [25], la construction de bibliothèque dans les campagnes, afin d’y favoriser l’alphabétisation (objectif atteint par Mao, mais qui avait reculé depuis l’instauration progressive par Deng d’un système scolaire payant). Cette population partisane, à la fois urbaine et rurale, est essentiellement composée de personnes âgées, alors que la population chinoise connaît justement un vieillissement accru.

Ces facteurs vont donc dans le même sens d’une pérennité du PCC à la tête de la RPC.

Conclusion

Une autorité politique forte nous semble indispensable pour le maintien de l’unité du pays. Mais une évolution du PCC vers plus de libertés, de justice, et de prise en compte des nouvelles aspirations sociales des Chinois, liées à leur enrichissement, nous le paraît tout autant.

En s’ouvrant au monde, le PCC aurait-il « fait entrer le loup dans la bergerie » ?

Le PCC, par rapport à d’autres partis communistes du reste du monde, bénéficie de l’appuie de la culture confucéenne d’obéissance de son peuple. Même si ce dernier commence à se rebeller, le Parti pourra encore certainement s’y reposer durant plusieurs années, voire décennies.

Ensuite, le PCC, également influencé par la philosophie chinoise traditionnelle taoïste, a toujours réussi, depuis sa prise de pouvoir en 1949 en RPC, à s’adapter aux évolutions internes et externes de son environnement. Il s’est ainsi ouvert au capitalisme, pourquoi ne le pourrait-il pas à la démocratie ?

Ainsi, il se maintiendrait au pouvoir, mais il aurait perdu son essence et sa doctrine de base, qui semblent désormais une utopie.

La nouvelle équipe dirigeante de la RPC, issue du XVIIIe Congrès semble donc confrontée à ce défi, mais son pouvoir ne nous semble pas être remis en question.

Anne Jaurès


[1] Brice Pedroletti, « Pékin en mode « verrouillage sécuritaire » », Le Monde, 7 novembre 2012.

[2] Sources officielles : site du gouvernement : http://www.china.org.cn.

[3] Lire Michel Bonnin, Génération perdue : le mouvement d’envoi des jeunes instruits à la campagne en Chine, 1968-1980, Paris, Editions de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, 2004, 491 p.

[4] Brice Pedroletti, Harold Thibault, « L’ascension des “jeunes instruits », des campagnes au sommet du parti », Le Monde, 6 novembre 2012.

[5] Brice Pedroletti, Harold Thibault, « L’ascension des “jeunes instruits », des campagnes au sommet du parti », Le Monde, 6 novembre 2012.

[6] Voir François Bougon, Brice Pedroletti, « En Chine, l’intronisation de Xi Jinping illustre la victoire des « princes rouges » », Le Monde, 16 novembre 2012.

[7] Disponible en ligne en permanence sur le site marxiste créé au début des années 2000 : http://www.marxists.org/français/marx/works.

[8] Lénine était un révolutionnaire et homme politique russe, fondateur de l’Union Soviétique en 1917.

[9] Dans Mao Zedong 毛泽东, Œuvres choisies (4 tomes), traduit du chinois par le Bureau de Compilation et Traduction des œuvres de Marx, Engels, Lénine et Staline près  le Comité Central du Parti Communiste Chinois, Beijing, Editions en Langues étrangères, 1967.

[10] Pierre Bourdieu, La distinction : critique sociologique du jugement, Paris, Editions de Minuit, Coll. Le sens commun, 1996.

[11] Voir Michel Crozier, Erhard Friedberg, Le pouvoir et la règle, Paris, Editions du Seuil, Coll. Points Essais, 1993, 423 p ; et Michel Crozier, Erhard Friedberg, L’acteur et le système, Paris, Editions du Seuil, Coll. Points Essais, 2000, 500p.

[12] Source de ces informations : agence Xinhua, 15 novembre 2012.

[13] Nos enquêtes ont été menées auprès d’un panel de 25 personnes, représentatives des différentes « classes » et catégories socioprofessionnelles chinoises de différentes provinces de ce pays : 2 paysans, 3 ouvriers, 6 entrepreneurs privés, 2 professeurs d’université, 6 fonctionnaires et 6 étudiantes. Parmi ces personnes interrogées, seules 4 d’entre elles ne sont pas membres du PCC. Nous avons réalisé ces interviews dans le cadre de nos recherches de doctorat alors que nous travaillions, durant cette année scolaire-là, comme professeur de français à l’ECNU (East China Normal University) de Shanghai. En outre, toujours durant cette même période, nous avons beaucoup discuté en chinois avec de nombreux autochtones avec l’objectif de recueillir leurs diverses impressions au sujet du PCC qui se trouve au cœur même du sujet de notre thèse de doctorat.

[14] Opinion qui ressort majoritairement de nos enquêtes, mais aussi de celles menées par des journalistes du Monde et publiées dans l’article « Deng était notre plus grand leader, il a aboli le communisme », Brice Pedroletti, Le Monde, 9 novembre 2012.

[15] Source : Bloomberg Businessweek, 5 novembre 2012, cité par Le Monde en ligne http://wwww.lemonde.fr , le 7 novembre 2012.

[16] Selon les statistiques officielles fournies par l’agence Xinhua, ils étaient plus de 300 millions en 2010. Ce nombre est certainement largement sous-estimé.

[17] Le Hukou a été établi en RPC en 1958. C’est une sorte de carte d’identité et de passeport interne que doivent posséder tous les Chinois de RPC s’ils veulent être reconnus comme tels. Il ne permettait pas, à l’origine, de travailler dans une province d’où l’on n’est n’était pas originaire. Bien que ce système ait été assoupli en 2009, il ne permet toujours pas aux paysans d’aller travailler en ville, en gardant les droits sociaux associés à ce permis de déplacement.

[18] Tous ces maux sont bien illustrés dans un reportage tourné, en 2008-2009, à Xian 西安, capitale de la province du Shaanxi 陕西, par le jeune réalisateur, Li Junru, diplômé de l’Académie des Beaux-arts de cette ville où il est né. Il n’a pu réaliser ce film documentaire, censuré en chine continentale, que par une aide financière de Hong Kong. Armé de sa caméra, il a filmé, de manière la plus neutre possible, les conditions de vie atroces de plusieurs mingong de Xian. Ces derniers n’ont pas semblé effrayés  ni perturbés par la caméra.

L’un deux s’est suicidé parce qu’il ne pouvait plus rembourser les dettes qu’il avait contractées, dans le but de financer les études de son fils. Ce documentaire est donc particulièrement éloquent.

[19] Information communiquée  par l’Agence Xinhua en février 2012.

[20] Jean-Philippe Béja, « une cybermobilisation pour la démocratie se développe », Le Monde Hors-Série : Le Siècle Chinois, octobre/novembre 2011, pp. 40-41.

[21] Pierre Bourdieu, Choses Dites, Paris, Editions de Minuit, 1987, p 24.

[22] Voir Brice Pedroletti, « Chine : Réformes urgentes requises », Le Monde, 27/28 octobre 2012.

[23] Voir Brice Pedroletti, « Chine : Réformes urgentes requises », Le Monde, 27/28 octobre 2012.

[24] Voir Brice Pedroletti, « Chine : Réformes urgentes requises », Le Monde, 27/28 octobre 2012.

[25] Selon une dépêche de l’agence Xinhua du 20 novembre 2012.

Qingmingjie et les âmes souffrantes des dissidents chinois

La fête de Qingming ou Qīngmíngjié 清明节 désigne le début de l’une des vingt-quatre périodes du calendrier agricole traditionnel chinois. Située début avril selon notre calendrier solaire, elle indique, par son nom chinois, les caractéristiques climatiques de cette période, à savoir la pureté (de l’air) et la lumière (du soleil). Elle correspondait autrefois à l’époque où les paysans préparaient leur matériel agricole en vue des semailles et autres activités agricoles printanières.

Or, ce jour a été désigné en Chine comme journée nationale du nettoyage des tombes ou sǎomù 扫 墓 en 1935. Depuis lors, elle est considérée en République Populaire de Chine (RPC) comme la Fête des morts. Jour férié à Taiwan depuis sa création en 1949, il ne l’est devenu en RPC qu’en 2008. Cette journée est consacrée à l’entretien des tombes de manière à amoindrir les souffrances des âmes des défunts, selon les croyances traditionnelles chinoises. Cette coutume de la visite des tombes familiales remonterait à la dynastie des Tang唐 (618-907) et perpétuerait la tradition très ancienne, du début de l’ère chrétienne, du culte des âmes errantes. L’attribution de nombreux jours de congés, durant cette période, dès la dynastie des Tang, aurait donné la possibilité à la plupart des Chinois de se rendre dans leur province natale afin d’y visiter les tombes ancestrales.

Cependant, depuis 2008, cette fête donne lieu à une frénésie commerciale sans pareille et chaque année, cette tradition -pourtant plusieurs fois millénaires- apporte son lot de folklore. C’est ainsi qu’en 2012, des smartphones en papier ont été brûlés sur les stèles funéraires et que des liasses de faux billets ont été offertes aux défunts, contrairement à la coutume qui veut que les offrandes soient authentiques afin d’apporter la sérénité aux âmes des disparus[1].

En outre, cette fête est actuellement l’occasion d’un formidable déploiement de forces de police en RPC. Elles ont pour mission d’empêcher la commémoration des morts « interdits », ou du moins d’éviter tout rassemblement trop important, qui pourrait nuire à la stabilité du régime politique. Ces âmes errantes dont on ne peut célébrer le culte sont nombreuses. Il y a, par exemple, les victimes du 4 juin 1989, lors du massacre par les forces armées d’étudiants sur la place Tiananmen 天安门 à Pékin, ou encore celles des écoles effondrées lors du séisme survenu dans la province du Sichuan en mai 2008. En effet, ces écoles auraient été mal construites et le gouvernement local, corrompu, n’en aurait pas tenu compte. Mais il y a aussi Lin Zhao林昭 (1932-1968), une intellectuelle « dissidente » exécutée en geôle en 1968 durant la Révolution Culturelle, ou encore Zhao Ziyang 赵紫阳 (1919-2005), ex-secrétaire général du Parti Communiste Chinois (PCC) et ex-Premier Ministre, limogé durant les événements de Tiananmen en 1989[2]. A sa mort, les autorités ont proposé un emplacement au cimetière révolutionnaire de Babaoshan. La famille a refusé pour ne pas rabaisser dans l’au-delà l’ex premier ministre dont toute mention est désormais taboue.

La plupart de ceux qui ont voulu lui rendre hommage le 5 avril 2012 (date de Qingmingjie), devant son ancienne demeure à Pékin, ont été interceptées par la police municipale…

Plus récemment, le dissident Yang Jia 杨佳 (1980-2008) avait assassiné, en 2008, six fonctionnaires de police pour se venger de leur violence. Son procès expéditif, puis son exécution la même année, en ont fait un héros parmi les contestataires du régime. Ceux qui ont voulu se rendre sur sa tombe ont également été arrêtés.

 En fait, ce jour est marqué par les répressions depuis le début de l’ère communiste en 1949. C’est ainsi qu’en 1976, le jour de Qingmingjie, des centaines de Pékinois sont venus déposer des offrandes et des poèmes au pied du Monument aux héros du Peuple, place Tiananmen à Pékin, en mémoire du premier ministre Zhou Enlai 周恩来 (1898-1976), dont les funérailles avaient été considérées comme bâclées par une grande partie de la population chinoise. Ce message de désapprobation à l’égard du pouvoir en place –Mao Zedong毛泽东 (1893-1976) et la « Bande des Quatre »- a provoqué l’intervention de la police et des manifestations, qui auraient précipité la chute de la faction la plus dure du régime et le retour de Deng Xiaoping邓小平 (1904-1997), à la tête du pays. Le 5 avril 1976, classé alors comme contre-révolutionnaire, a été réhabilité en 1978. Aujourd’hui, plus aucun dirigeant du PCC n’ose évoquer les incidents passés. Pourtant, lors de son discours de clôture de l’Assemblée le 14 mars 2012, le Premier Ministre Wen Jiabao 温家宝 (1942 – ) a laissé entendre que, pour la prospérité future du pays, il faudrait cesser d’ignorer le passé. Et Wen Jiabao se réclame de Hu Yaobang胡耀邦 (1915-1989), l’ex-Premier Ministre chinois « progressiste » qui avait entrepris la réhabilitation des victimes de la Révolution Culturelle. Il avait été limogé pour cela en 1987.

Sa mort, le 15 avril 1989, avait provoqué un grand rassemblement d’étudiants place Tiananmen, pour demander sa réhabilitation. Or, les nombreuses manifestations qui ont suivi, en vue d’une ouverture démocratique du Parti, se sont terminées par un bain de sang lorsque les chars de l’armée ont écrasé des étudiants sur cette même place.

La RPC n’en a donc pas encore fini de régler ses comptes avec les morts et Qingmingjie, pourtant à l’origine une simple fête traditionnelle, est devenue un des symboles de lutte et une date quelque peu « effrayante » pour le gouvernement du PCC.

Anne Jaurès


[1] Voir article de Brice Pedroletti, « Le cimetière des dissidents », Le Monde, 7 avril 2012.

[2]  Voir le livre posthume de Zhao Ziyang, dans lequel il relate ses mémoires : Zhao Ziyang, Prisoner of the State, The Secret Journal of Premier Zhao Ziyang, New York, Bao Pu, Renee Chiang, Adi-Ignatus, 2009.

L’origine des pétitions en Chine [上访在中国的起源]

Le système judiciaire chinois actuel (2012) composé de la Cour Suprême, du Parquet Populaire Suprême et des tribunaux des divers échelons, est entièrement soumis au Parti Communiste Chinois ou PCC. Les lois sont nombreuses mais généralement non respectées et les expropriations et arrestations arbitraires des prétendus dissidents sont légion.

Les tribunaux locaux et le tribunal de Pékin ont aussi pour tâche de résoudre les conflits et de répondre aux plaintes des pétitionnaires. Depuis le début de la présidence de Hu Jintao , ces derniers -le plus souvent des paysans- sont de plus en plus nombreux à monter à Pékin pour tenter de faire valoir leurs droits, face notamment aux expropriations forcées. Ces mouvements, émanant la plupart du temps de villageois, échouent souvent et se terminent parfois dans un bain de sang.

Néanmoins, ce phénomène de pétitions n’est pas récent. En effet, comme l’a expliqué Léon Vandermeersch  dans son article intitulé « L’institution chinoise de remontrance »[1], ce principe de l’accessibilité à la critique du gouvernement -autrefois celui de l’empereur- a été mis en place dès la dynastie des Han 汉 (- 206 à 220 après J.C.) puis réformé et développé sous les Song 宋 (960-1279), marginalisé sous les Yuan元 (1271-1368) et profondément dénaturé par les Ming明 (1368-1664) et la dernière dynastie mandchoue des Qing清 (1644-1912).

Cependant, ce droit « démocratique » a toujours existé, quelle qu’ait été la dynastie au pouvoir. Ce droit était même une obligation à ses débuts. Il s’est toujours agi, comme c’est le cas aujourd’hui, de mieux contrôler les éventuels « dissidents » et de canaliser les critiques. Toujours d’après Léon Vandermeersch, la censure s’est peu à peu renforcée, surtout depuis la dynastie mongole des Yuan. Selon lui, « la correction des remontrances ne pèse jamais que sur le gouvernement des empereurs éclairés. Autrement dit, l’institution est liée au bon vouloir des empereurs, ce qui fait d’ailleurs qu’elle périclite à partir du durcissement du régime impérial initié par les Mongols. On ne saurait donc qualifier cette institution de démocratique »[2].

De nos jours, les Présidents de la RPC ne sembleraient donc pas pouvoir entrer dans la catégorie des « empereurs éclairés » définie par Léon Vandermeersch puisque la plupart des mouvements pétitionnaires actuels n’aboutissent pas.

Anne Jaurès


[1] Léon Vandermeersch « L’institution chinoise de remontrance », Etudes Chinoises, vol. XIII, n°1-2, printemps-automne 1994, pp. 31-45.

[2] Léon Vandermeersch « L’institution chinoise de remontrance », Etudes Chinoises, vol. XIII, n°1-2, printemps-automne 1994, p. 38.