Lu Xun, outre sa vocation littéraire ? 文学之外的鲁迅

La vocation de Lu Xun pour éveiller le peuple chinois par la littérature vernaculaire au début du 20ème siècle ne nous est pas méconnue. Toutefois, l’écrivain était aussi un grand passionné et défenseur d’un art traditionnel chinois – la gravure sur bois. On pense que l’origine de cette pratique artistique remonterait à l’époque des Han (202 av. J.-C.-220) et son apogée à l’époque des Ming (1368-1644) et des Qing (1644-1911). Cependant, cet art déclinait graduellement à la fin des Qing, lorsqu’il s’est épanoui en Occident et au Japon. Lu Xun a été l’initiateur du Mouvement de la nouvelle gravure sur bois de la Chine moderne, ce qui a contribué au renouveau et au développement de cette expression d’art ancienne.

En réalité, ce n’est pas par hasard que Lu Xun s’est engagé dans la promotion de la nouvelle gravure sur bois. Le 12 avril 1927, Jiang Jieshi (蒋介石, 1887-1975) décida de rompre avec le parti communiste en massacrant de nombreux membres nationalistes de gauche, communistes et civils révolutionnaires. Cela marque l’échec de la première coopération entre les nationalistes et les communistes. Jiang Jieshi a mis en place, par la suite, deux prétendus dispositifs : « l’encerclement par l’armée » et « l’encerclement par la culture », afin d’anéantir le parti communiste et le mouvement révolutionnaire. Ainsi a vu le jour à Shanghai en 1930 l’ « Association des artistes de beaux-arts de gauche en Chine » (Zhōngguó zuǒyì měishùjiā liánméng 中国左翼美术家联盟) pour lutter contre l’« encerclement culturel » des nationalistes. Les artistes de gauche se sont rendus compte qu’il fallait recourir à des moyens d’expression artistique à caractère populaire et national et créer des œuvres reflétant la vie et exprimant les sentiments de la population de masse pour mieux sensibiliser et mobiliser cette force potentiellement importante et approfondir la révolution. Ils ont formulé pour la première fois le concept « les beaux-arts populaires » (dàzhòng měishù 大众美术).

Selon Lu Xun, la gravure sur bois est l’une des formes de beaux-arts les plus populaires en Chine. Par conséquent, il a pris le rôle majeur dans la modernisation de cet art non seulement sur le plan technique et mais aussi au niveau du contenu pour qu’elle serve à la cause révolutionnaire du pays. Selon l’écrivain, avec ses racines dans la culture traditionnelle chinoise, cette forme artistique correspondrait mieux à la situation et aux besoins de la révolution en Chine pour deux raisons : facile et peu coûteuse à pratiquer ; et dotée d’une lisibilité très efficace auprès de la grande population non-instruite.

De 1927 et 1937, Lu Xun s’est chargé soit de la compilation soit de l’édition d’une dizaine d’ouvrages au total, centrés sur la gravure sur bois ainsi que son évolution en Europe et en Chine. Il s’est soucié également de l’éducation des jeunes artistes chinois de cette discipline. En août 1931, Lu Xun a organisé à Shanghai un séminaire, assuré par l’expert japonais Uchiyama Kanzo (1885-1959), afin d’introduire auprès des artistes chinois la nouvelle technique pratiquée au Japon. soutenues par l’écrivain, quatre expositions ont eu lieu successivement, toujours à Shanghai, présentant les œuvres venant du Japon, de l’URSS et de l’Allemagne, dans le but d’élargir la vision des artistes chinois pour leur création. Dans cet environnement propice, plusieurs ateliers de formation ou établissements d’études spécialisés dans la gravure sur bois ont été créés en Chine. Une forme d’art traditionnelle est ainsi entrée dans l’époque moderne sans trop de peine par son rôle de propagande que Lu Xun lui avait assigné pendant une période donnée. Nous comprenons jusqu’ici pourquoi Lu Xun a toujours été et reste encore une source d’inspiration incontournable pour presque tous les artistes chinois modernes ou contemporains de la gravure sur bois qui ne cessent de lui rendre hommage.

(Visages de Lu Xun, gravure sur bois, par les étudiants en 2ème année de la promotion 2009 de l’Académie des beaux-arts de Chine, image sur http://art.liwai.com/content-14513.htm)

Visages de Lu Xun, gravure sur bois, par les étudiants en 2ème année de la promotion 2009 de l’Académie des beaux-arts de Chine, image sur http://art.liwai.com/content-14513.htm

Si l’engagement ardent de Lu Xun dans la promotion de la gravure sur bois a une fin pragmatique dans la révolution chinoise à un moment donné, son amour pour le papier à lettre traditionnel s’avère beaucoup plus personnel. La fabrication du papier à lettre (jiān zhǐ 笺纸) à motif de thèmes différents repose justement sur l’impression de la gravure sur bois. Le papier à lettre fut un produit indispensable dans les temps anciens pour les lettrés chinois, sur lequel soit ils composaient des poèmes soit ils rédigaient des courriers dans le cadre privé. Son utilisation culmina sous les Ming et rebondit au tournant des 19ème et 20ème siècles après une longue période d’impopularité suite à la montée au pouvoir des Mandchous. Malheureusement, ce court renouveau n’a pas pu résister à la vulgarisation du stylo plume, qui exige du papier importé de l’étranger, ce dernier étant plus fin et plus transparent.

C’est durant son séjour à Pékin de 1912 à 1926 que Lu Xun fut émerveillé par l’exquisité du papier à lettre qu’on trouvait encore à l’époque dans les enseignes de papeterie traditionnelles, situées notamment dans le quartier historique et culturel Liulichang (琉璃厂) (Liúlíchǎng 琉璃厂). Amoureux de ce patrimoine de longue date et soucieux de sa disparition, Lu Xun se mit à collectionner les modèles encore en usage alors.

(Papiers à lettre par l’enseigne pékinoise Rongbaozhai, image sur http://pmgs.kongfz.com/detail/16_319733/)

Papiers à lettre par l’enseigne pékinoise Rongbaozhai, image sur http://pmgs.kongfz.com/detail/16_319733/

Lu Xun a eu la chance d’avoir un ami écrivain partageant cette même passion avec lui – Zheng Zhenduo (郑振铎1898-1958), activiste du Mouvement pour la nouvelle culture et l’un des fondateurs du parti « Association chinoise pour la promotion de la démocratie » (Zhōngguó mínzhǔ cùjìn huì 中国民主促进会). Lu Xun, séjournant plus tard à Shanghai, a exprimé à son ami Zheng sa profonde inquiétude à l’égard de la rapide disparition du papier à lettre. Il lui vint ainsi l’idée de recueillir les modèles existant à Pékin et d’en compiler un catalogue pour au moins enregistrer ce patrimoine. Etant donné que Zheng Zhenduo résidait à Pékin, il s’est chargé de trouver le plus de modèles possible et de les faire expédier à Lu Xun pour son expertise afin de décider lesquels paraîtraient dans le catalogue.

Plus de cinq cents modèles en usage depuis le règne Guangxu des Qing ont été réunis par Zheng Zhenduo. Lu Xun en a sélectionné au final trois-cent-trente, incorporés dans l’ouvrage publié à la fin de 1933, sous l’intitulé « Catalogue du papier à lettre de Pékin » (Běipíng jiān pǔ 北平笺谱). Lu Xun a préfacé lui-même l’ouvrage qui lui tenait à cœur. On note que les deux hommes de lettres n’ont pas opté pour n’importe quel éditeur ; la célèbre vieille enseigne pékinoise Rongbaozhai (荣宝斋) a été sollicitée pour l’édition de l’ouvrage. Enseigne de fournitures pour la peinture et la calligraphie, Rongbaozhai a développé à partir de l’impression de gravures sur bois une nouvelle technique reconnue patrimoine culturel immatériel national en 2006, qui permet de reproduire en couleur une image ou une peinture. L’enseigne a appliqué cette technique dans la production du papier à lettre. Un cinquième des modèles parus dans le « Catalogue » fabriqués par l’atelier Rongbaozhai ont bénéficié de cette innovation. Satisfaits de cette première collaboration avec l’atelier, Lu Xun et Zheng Zhenduo lui ont confié l’année suivante, la reproduction du « Catalogue du papier à lettre par l’enseigne Shizhuzhai» (Shízhúzhāi jiān pǔ 十竹斋笺谱), ouvrage daté initialement des Ming. Les deux ouvrages nous fournissent aujourd’hui une piste précieuse pour l’étude et la promotion du papier à lettre traditionnel chinois.

(« Catalogue du papier à lettre de Pékin », image sur http://pmgs.kongfz.com/detail/25_202862/ )

« Catalogue du papier à lettre de Pékin », image sur http://pmgs.kongfz.com/detail/25_202862/

Pour conclure, il nous paraît évident que la vocation de Lu Xun dans la promotion des beaux-arts traditionnels chinois, la gravure sur bois en particulier, découle à la fois de sa position d’écrivain engagé qui ne cesse de proposer des moyens efficaces pour soutenir la cause révolutionnaire et de ce qui est plus important, son amour pour ce patrimoine artistique traditionnel, ancré dans l’esprit des Chinois malgré le temps et les mouvances sociales.

DU Lili

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