Le coq est-il polyglotte ? 公鸡会讲几种语言 ?

Prenons un coq normalement constitué ; il traverse une frontière. En France, il faisait « cocorico ». Arrivé en Allemagne, le voilà qui pousse de retentissants « kikeriki ». Revenant vers l’ouest, en Belgique, il vagit des « Kukeleku » qui ne font que précéder les « Cock-a-doodle-doo » qu’il fera entendre dans la banlieue de Londres. Au Japon, on aura droit à quelque chose comme « Kokekokko ».

Et que nous dit notre coq atterrissant au royaume du canard laqué ? Il dira 喔. D’aucuns diront que c’est parce qu’il répond au loup qui hurle en faisant喔, donc le même caractère transcrit de la même façon, et au même ton.  Parce que notre coq sait lire, bien sûr (selon la légende, Cang Jie se serait inspiré de l’ « écriture » de pattes de volatiles sur un banc de sable pour inventer les caractères chinois).

Renseignement pris, le wo du loup est plus long que celui du coq. Ah ! la belle affaire ! Voilà qu’en plus de la graphie, du sens, de la transcription, du ton, de l’utilisation, des variantes éventuelles, il faut apprendre la longueur à respecter en lisant un caractère chinois ! Ce n’est plus sur des feuilles quadrillées qu’il va falloir rédiger, mais sur des portées musicales, avec des croches pointées, des noires…

Mais là n’est pas notre sujet. Laissons notre coq hurler cocorico avec les loups et revenons à nos moutons.

Parlons donc de la mouche. Elle fait Bzzz bzzz, comme chacun sait. Mais dans l’empire du milieu, elle fait plutôt 嗡嗡wēng wēng, même si, sur place, j’ai entendu Bzzz. Cependant, en lisant un roman, j’ai découvert la perception chinoise du cri de la mouche : weng. Et par la même occasion, que les bruits ne produisaient pas le même son.

Les auteurs chinois adorent préciser le bruit que fait le sujet de leur description. Ils vous narreront celui de l’eau, en sons et caractères divers selon que c’est un cours impétueux, un ru sous la mousse, la pluie printanière (Su Tong indique – avec pertinence ? – que lorsque son héros Wulong urine dans le roman Riz, le son entendu est « hua hua  哗哗», comme l’eau d’une rivière.  Ce qui prouve que Wulong n’a pas de problème de prostate, et c’est le message que veut faire passer Su Tong).

Car le bruit rendu indique un sens ;  par exemple dans la phrase extraite de Les hauts monts Qinglian  巍巍的青恋山 de Lin Jingran 林井然 (上海人民出版社 – 1977)  « 他一边吧嗒吧嗒抽烟,一边听田大路讲话 » (D’une part, il fumait en faisant badabada, d’autre part, il écoutait ce que disait Dalu = Il suçotait sa pipe tout en écoutant Tian Dalu.), on doit comprendre que c’est une pipe qu’il fume, et non une cigarette, uniquement par le bruitage adopté (succion des lèvres autour du tuyau d’une pipe).  On comprend mieux l’importance de ces onomatopées insérées par l’auteur. Il faudrait créer une discipline intitulée l’onomatopétologie de la langue chinoise.

Grammaticalement, ces onomatopées se comportent comme des compléments circonstanciels de manière (des déterminants verbaux, si je puis dire), généralement reliés au verbe, comme on ne le voit pas dans l’exemple choisi, par la particule structurale 地 de, ou des déterminants reliés au substantif par la particule structurale 的 de.

Voici deux exemples issus du même roman de Li Jingran (sans traduction, chacun établira sa religion ou s’empressera d’acheter Astérix ou Lucky Luke) :

– 大狸猫““地一窜,接着是 ”“ 的一声,水碗被狸猫撞掉在地上 (p. 124)

– 游击队员走在街上,彳亍彳亍 的脚步声,惊动了守夜的狗 (p. 538)

Et un petit cocktail d’onomatopées que nous devons à Li Jiantong, l’auteur de Liu Zhidan, roman condamné par Mao lui-même. Il s’agit d’allier les beuglements aux bêlements :

一群牛羊牲口堵着路口,哞哞咩咩 地叫。 (p. 11 de l’édition de 1984)

Sur le plan de la traduction, que faire ? En français, les onomatopées ne se retrouvent guère que dans les bandes dessinées ; dans les romans, on peut tomber sur un « boum » fracassant, le « zip » d’une fermeture éclair, mais on a plus souvent recours à un verbe particulier, issu d’une onomatopée (froufrouter, tintinnabuler, craquer, glousser, piailler, hululer, voire prouter…). Reproduire le chinois donnerait parfois des résultats désastreux, comme on le voit avec le coq. La question reste en suspens.

Dans l’autre sens, on trouvera quelques facilités pour traduire des expressions comme rire sous cape ou rire aux éclats, en utilisant soit xixi 嘻嘻,soit haha 哈哈 avec le verbe xiao 笑 (verbe qu’il faudrait donc traduire, lorsqu’il est utilisé seul, par « rire normalement, ni trop ni trop peu, sans se cacher mais sans ostentation»). Sans oublier que, cerise sur le gâteau, l’onomatopée peut définir l’objet : celui qui rit haha est généralement un élément positif, alors que xixi s’applique plutôt à un être chafouin, sournois.

Encore faut-il que tout le monde (dans le monde des auteurs chinois, s’entend) ouïsse la même chose. Pour vérifier, j’ai comparé deux œuvres magistrales de la littérature chinoise et relevé les onomatopées communes aux deux auteurs que sont Du Pengcheng, 1921-1991 (dans Protégeons Yan’an 保卫延安, 1954) et  Mo Yan 1955- (dans Le sorgho rouge 红高粱, 1986),  deux auteurs qui n’ont pas écrit à la même époque et ne sont pas originaires du même terroir (Shaanxi et Shandong), mais qui ont souvent recours à des onomatopées pour sonoriser leur écriture.

Nous obtenons le tableau suivant :

Bruitages communs à l’écriture de Mo Yan et Du Pengcheng, (pagination chez Mo Yan, puis chez Du Pengcheng, séparée par un /, et dans la troisième colonne, ce que le bruit est censé décrire)

潺潺     chán chán 18, 36 /187,466 Eau faiblement remuée, eau   qui coule lentement / fleuve, ruisseau
嘟嘟浓浓  dū dū nóng nóng 9/91, 139, 379 Propos embarrassés / propos   embarrassés, voix confuses
咕咕     gū gū 65  / 77,121,151,206,240 Pigeon /  estomac fâché, homme buvant à un ruisseau,   rire, sommeil,
哈哈     hā hā 3,64 / 151, 401, 493 Rire (aux éclats) / rire   (aux éclats)
轰轰     hōng hōng 55, 66 / 2, 29, 45, 165, 198, 233, 277, 309, 408,   457, 463, 469, 480 Moteur de camion / fleuve   en furie, cerveau perturbé, canon ou obus, feu violent, moteur d’avion, chant   martial,
哗哗     huá huá 66, 67, 68 / 74, 127, 159 Grains de blé qui roulent   /  pluie, applaudissements, marche vers   l’ avant
啪         pā 19, 43, 56, 66 / 46, 47, 52, 296, 369, 375 Coup de feu, vêtement qui   se déchire / coup de feu, talons qui claquent
噗噗     pū pū 25, 36, 57, 69 / 410 Larmes, pas dans la   poussières ou qui s’enfoncent dans le sol, balles qui ricochent / balles qui   sifflent
呜呜     wū wū 2, 12 / 28, 176, 539 Chien qui hurle, pleurs de   grand-mère / vent violent

S’il arrive que nos deux auteurs entendent la même chose (bruit d’eau, rires sonores), des divergences peuvent apparaître : le pigeon de l’un fait le bruit de l’estomac du second, les pleurs de mémé produisent un bruit violent…

Bref (car ici, les billets doivent être courts, même si le sujet mériterait une thèse), peut-on tirer une conclusion de ces remarques sans prétention ? Plusieurs.

La première, c’est qu’effectivement, la gente animale est polyglotte : l’arche de Noé était une Tour de Babel.

La seconde est que dans le crâne d’un auteur chinois se croisent les bruits les plus étranges, qu’il retranscrit volontiers, mais pas toujours comme son voisin, alors que dans le cerveau d’un écrivain occidental, c’est le silence le plus sépulcral.

La troisième –et c’est là que je voulais en venir- est qu’on imagine que les caractères chinois limitent les possibilités en matière d’onomatopées (bzzz est certes impossible à rendre en caractères, heureusement, la mouche chinoise – musca sinica – fait weng), alors qu’en réalité, l’écriture chinoise regorge de caractères spécifiques, dédiés au bruitage et porteurs de sens, sens qu’il convient de connaître si l’on ne veut s’exposer aux faux sens.

Patrick Doan

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