Maître Lapin – jouet traditionnel du Vieux Pékin 兔儿爷—老北京的玩意儿

Aujourd’hui, les enfants à Pékin ne connaissent guère Maître Lapin, sans parler d’y jouer. Cependant, il fut très présent dans la vie de jadis du Vieux Pékin. La légende raconte que la Déesse de la lune (嫦娥) envoya son lapin de compagnie à Pékin pour soigner des habitants locaux atteints de la peste. Le lapin se transformait d’abord en une jeune fille qui guérissait beaucoup de malades. Ensuite, à l’aide des vêtements qu’il emprunta à ses patients, il se déguisait en différents personnages, tantôt en paysanne, tantôt en marchand. Afin de soigner le plus de malades possible, le lapin recourut même au cheval, au cerf, au lion, ou au tigre pour se déplacer partout dans la ville. Une fois la peste éradiquée, le lapin retourna aussitôt sur la lune. Afin de commémorer ses mérites, les Pékinois ont créé avec de la terre cuite, sous diverses formes, de petites figurines humaines mais avec la tête d’un lapin. Tous les ans, à l’occasion de la Fête de la mi-Automne (le 15ème jour du mois d’août suivant le calendrier lunaire), les gens, notamment les enfants, vénérent ce lapin avec des légumes et des fruits comme offrandes en signe de remerciement et de respect. On lui attribua également un surnom très affectueux : Maître Lapin.

Photo par Du Lili

Photo par Du Lili

          Un document[1] daté de la fin des Ming (1368-1644) nous révèle que vénérer Maître Lapin fut déjà dans le Pékin de l’époque, une coutume pour célébrer la Fête de la mi-automne. Or, c’est sous les Qing (1644-1911) que Maître Lapin devint un jouet pour les enfants grâce à son apparence costumée et colorée que l’on trouvait seulement à l’occasion de cette fête. Les Pékinois prirent surtout soin de ne pas dire qu’ils avaient acheté un Maître Lapin au marché mais qu’ils en avaient « invité » un (请兔儿爷). Les croyances populaires avaient associé Maître Lapin à quelques animaux pour vivifier cette mascotte fétichisée. La figurine du Maître Lapin assis sur différents animaux peut engendrer des significations diverses : sur un éléphant (象) c’est le bon augure (祥) qui est sous-entendu par la similitude de leur prononciation ; sur un cerf (鹿), l’accumulation de richesses (禄) pour la même raison phonétique ; sur un tigre, l’ascension sociale et les bonnes relations interpersonnelles[2] ; enfin, sur un Qilin (麒麟)[3], l’excellente qualité intellectuelle.

            Le fait que Maître Lapin fut mentionné dans les enregistrements écrits anciens prouve sa popularité, son empreinte dans le langage local, particulièrement à travers les xiehouyu – « propos après la pause »[4] confirme davantage son enracinement dans l’esprit de l’humour pékinois. La fragilité de la terre cuite, matière dont Maître Lapin est fabriqué est notamment la source d’inspiration de plusieurs expressions très drôles :

1) Maître Lapin se bagarre — démonter le présentoir ou le stand (de marchandise) 【兔儿爷打架—散摊子】, référence à la dissolution d’une entreprise ou d’une collectivité ;

2)  Maître Lapin se nettoie les oreilles — une torsion de la terre cuite 【兔儿爷掏耳朵—崴wǎi泥】, référence à une situation mauvaise ou un dilemme ;

3) la bannière de Maître Lapin — portée sur un seul côté 【兔儿爷的旗子—单挑儿】, référence à un duel ou à une confrontation ;

4)  Maître Lapin traverse la rivière — difficile de se garder sain et sauf 【兔儿爷过河—自身难保】,référence à l’impossibilité de se protéger ou de se sauver ;

5)  Maître Lapin se baigne — s’effondrer【兔儿爷洗澡—瘫泥了】,ironie pour décrire ceux qui se laissent intimider par l’autorité ;

6)  Maître Lapin se tape la poitrine — sans cœur sans poumon 【兔儿爷拍胸脯—没心没肺】,description d’une personne négligente, insouciante ou imprudente ;

7)  Maître Lapin fait une culbute — les oreilles sont cornées 【兔儿爷翻跟头—窝了犄角】,référence à l’état de frustration suite à un échec ;

8)  Maître Lapin de l’année précédente — une personne ancienne 【隔年的兔儿爷—老陈人儿】, référence à un individu ayant une grande ancienneté.

            Malheureusement, l’emploi très imagé de Maître Lapin dans le langage local n’est plus fréquent aujourd’hui car peu de gens y sont familiers. Maître Lapin avait disparu dans la vie des Pékinois pendant plusieurs décennies. Des campagnes idéologiques et politiques lancées dans le 20ème siècle au détriment de ce qui appartenait au passé et l’apparition, comme alternative, de divertissements plus modernes et plus sophistiqués pour les enfants avec l’amélioration de condition de vie sont deux facteurs à ne pas négliger. Grâce à son lien étroit avec les coutumes anciennes et festives, Maître Lapin a refait surface dans les années récentes depuis la campagne de sauvegarde du patrimoine culturel immatériel (le PCI) en Chine. En 2010, Maître Lapin a été désigné par le Centre municipal de sauvegarde du PCI de Pékin, « Ambassadeur de la Fête de la mi-automne de Pékin » ; un professeur de l’Académie des Beaux-Arts de l’Université Qinghua a également conçu une image de l’Ambassadeur protégée par des droits d’auteur, préparatif législatif avant que Maître Lapin soit proposé sur le marché de produits touristiques pékinois.

Dans la quête de concilier l’histoire et la modernité de Pékin, Maître Lapin n’est évidemment plus un jouet bon marché recherché par les enfants mais une création artisanale traditonnelle, un symbole culturel, une pièce composante de la mémoire collective d’une ville historique qui s’efface rapidement.

Du Lili


[1]                              « Les manuscrits du Belvédère du roi des fleurs » (花王阁剩稿),par Ji Kun纪坤 (?-?)

[2]                              Dans la culture chinoise, le tigre est considéré comme le roi du monde animal ; c’est pourquoi les Chinois lui ont attribué la signification du pouvoir, de l’autorité ou de la domination.

[3]                              Animal bienveillant (仁兽) dans la mythologie chinoise en raison de son tempérant très doux. Il sy mbolise également la longévité car il aurait deux mille ans de vie.

[4]                              « Le terme est mentionné pour la première fois dans l’Histoire des Tang (année 898), sous la forme de xiehoushi, ‘poème après la pause’ : un gentilhomme est sommé d’apporter dès le lendemain la fin d’un poème dont on lui impose le début. A partir des Song, on utilise le mot xiehouge , ‘maxime après la pause’, pour désigner un type de poème de cinq, six ou sept pieds. C’est à cette époque que le terme sert à désigner certaines figures qui autorisent les prosateurs à substituer des homophones à certains caractères. Sous les Ming et les Qing, les xiehouyu ont déjà le même rôle qu’aujourd’hui : enrichir le discours par une formule imagée .», Patrick Doan, Calembours et subjections de la langue chinoise, Paris : You-Feng, p.1

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