Les Ecoles centrales du Parti Communiste Chinois (PCC)

Les Ecoles centrales du PCC, de Pékin et de Shanghai, constituent un passage obligé pour former les cadres du Parti. Or, paradoxalement, elles offrent un certain espace de liberté d’expression, sans équivalent dans le reste de la République Populaire de Chine (RPC). Quelles peuvent en être les raisons ?

Il existe en Chine deux Ecoles Centrales du Parti, l’une à Pékin et l’autre à Shanghai, dans lesquelles sont éduqués tous les nouveaux membres, et où sont ensuite dispensées des formations obligatoires, régulières et continues, à tous les fonctionnaires membres du Parti. Ces deux Ecoles demeurent mystérieuses pour les étrangers car elles leur sont fermées. Leurs portes leur ont toutefois été entr’ouvertes -et pour la première fois- lors de la commémoration des 90 ans du PCC, le 1er juillet 2011.

Considérée par la plupart des étrangers, et des Chinois eux-mêmes, comme l’école la plus mystérieuse en Chine, les portes de l’École du Comité central du Parti communiste de Chine de Pékin sont étroitement surveillées par la Police armée, 24 heures sur 24, sept jours sur sept.

Les directeurs se succédant à la tête de ce véritable terrain d’entraînement pour les futurs dirigeants du PCC, ont toujours été les vice-présidents voire même les présidents du pays.

Parmi ses anciens directeurs figurent notamment Mao Zedong, Liu Shaoqi et Hu Jintao. Actuellement, elle est présidée par Xi Jinping, depuis 2008. Mais cette école est considérée, par les hauts cadres du PCC et les dignitaires chinois, comme un havre de paix où les remèdes potentiels aux maux économiques et sociaux de la Chine sont discutés et débattus, et où les tendances politiques sont formulées[1].

Située à proximité du Palais d’Été, une résidence secondaire impériale datant du xviiie siècle construite dans la banlieue nord-ouest de Pékin, l’École du Comité central du Parti communiste de Chine, alias l’École du Parti central, ne ressemble à aucune autre université ou collège du pays.

Sans le brouhaha habituel, le campus d’une superficie de 100 hectares est vide et extrêmement silencieux. A la place de la myriade de bicyclettes qui sillonnent toutes les universités chinoises, on peut y voir de belles voitures de la marque Audi, bordant les routes extérieures des bâtiments scolaires, la berline ayant été choisie comme voiture officielle du gouvernement chinois. Dans ses jardins, se trouvent même les tombes de Matteo Ricci[2] et d’autres jésuites européens venus christianiser la Chine aux xviet xviie siècles, ce qui tend à donner une image d’ouverture d’esprit.

Sérénité et sécurité sont deux maîtres mots au sein de cette Ecole, fréquentée par des gouverneurs provinciaux, des ministres et des jeunes fonctionnaires. Le discours clamé par les dirigeants de l’École du Parti Central et leurs articles publiés dans le journal de l’école, évoquent souvent de nouvelles stratégies et politiques qui seront prochainement adoptées par le gouvernement central.

Cette Ecole centrale du Parti, fondée par Mao en 1933 dans la province du Jiangxi, avait formé plus de 62 000 fonctionnaires, en 2011[3], à différents types de programmes.

Les fonctionnaires provinciaux et ministériels sont généralement soumis à deux mois de formation en science politique, en gestion publique, en économie et en histoire. Les jeunes et les responsables d’âge moyen passent, quant à eux, entre six mois et un an à l’école, avant de se voir généralement attribuer une promotion.

Depuis 1981, l’école propose également des programmes de troisième cycle et des doctorats pour près de 500 étudiants non-officiels. L’accent est mis sur la philosophie, l’économie, le droit, la politique et l’Histoire du PCC.

Peu après la Révolution Culturelle  (1966-1976), Hu Yaobang, alors directeur de l’Ecole, a lancé un virulent débat sur les critères permettant de « tester la vérité » (« jiǎnyàn zhēnlǐ 检验真理 ») parmi les fonctionnaires ayant reçu une formation à l’école.

À l’époque, les paroles de Mao étaient considérées comme la pure et stricte vérité. Le débat mené par Hu Yaobang était alors de savoir si cette règle devait oui ou non être suivie. Le débat s’est déroulé dans un environnement social hostile, encore largement dominé par la notion des deux « quelles que soient »: « quelles que soient les décisions politiques du président Mao, nous les soutiendront résolument, et quelles que soient ses directives, nous les suivront inébranlablement. »

Cette réunion a conduit à la publication en mai 1978 d’un éditorial intitulé La pratique est le seul critère viable permettant de tester la Vérité (Shíjiàn shì jiǎnyàn zhēnlǐ de wéiyī biāozhǔn 实践是检验真理的唯一标准) dans le quotidien de Pékin dénommé Guangming Daily. Le concept mis en avant dans l’article a conquis la majorité des membres du Parti, mais a également déclenché de violents échanges d’idées sur le plan national. Cet échange d’opinions a été vu par beaucoup de Chinois comme un grand mouvement visant à libérer l’esprit du peuple chinois des cultes de la personnalité et d’une base idéologique encore trop fortement ancrée, dans le but de préparer les réformes économiques et l’ouverture sociale qui s’en sont suivies.

Bien que l’on puisse penser que l’Ecole centrale du Parti ne campe que sur des positions conservatrices, on y tolère en fait d’interminables discussions, d’après ce que nous avons pu entendre lors de la conférence de David Gosset[4], sur le campus de l’EM Lyon à l’ECNU de Shanghai, le 10 novembre 2009. Il en aurait lui-même fait l’expérience en donnant des conférences dans cette Ecole, sur l’économie de la Chine, et l’avenir du PCC. Cependant, même si les débats sur les réformes nécessaires à adopter au sein du PCC afin de le « démocratiser », de limiter la corruption et les abus de pouvoirs en son sein, sont permis, son autorité ne doit jamais être remise en question. Les enseignants apprennent qu’il n’y a pas de thème proscrit dans leur enseignement et que les fonctionnaires peuvent débattre de presque tous les sujets sensibles dans le pays. En effet, les membres du PCC peuvent parler dans le cadre clos de cette Ecole mais ne le peuvent pas en public. En outre, ils sont très peu nombreux à fréquenter ces Ecoles[5], et donc à bénéficier d’une certaine liberté d’expression, ce qui semble constituer à la fois un moyen d’inciter les Chinois à devenir membres, et aussi une façon d’assurer leur obéissance. Ce semblant de liberté leur permet ainsi d’exhaler leurs éventuelles revendications, et de rester plus obéissants au sein du Parti.

« Les fonctionnaires politiques doivent rester discrets lorsqu’ils s’adressent au public, mais en classe c’est différent, ils peuvent débattre sans limite sur des sujets de discussions variés », a indiqué, en mai 2011, au journaliste Wu Wei[6], Wu Zhongmin, professeur à l’École qui se concentre sur la recherche de la justice sociale. « Parfois, leurs opinions sont pour le moins audacieuses et peuvent même sembler quelque peu révolutionnaires ».

« L’École du Parti central est un lieu où les fonctionnaires et les chercheurs débattent sur l’avenir du pays et du Parti », a confié M. Wu. « Ils doivent faire face à différents problèmes et trouver des solutions. Ici, il n’y a pas de place pour les esprits flatteurs et les paroles en l’air. »

Les discussions abordent les problèmes sociaux les plus sensibles, tels que les expropriations illégales, les inégalités entre zones rurales et zones urbaines, ou la corruption. Pour que les stagiaires aient une bonne connaissance globale de ces problèmes, l’École du Parti central invite parfois des universitaires dotés d’un certain franc-parler pour organiser des conférences.

En 2009, l’un de ces orateurs a été Yu Jianrong, directeur de l’Institut du développement rural de l’Académie des sciences sociales de Chine, également éminent défenseur des droits des agriculteurs. Il a abordé le problème de l’urbanisation rapide aboutissant à l’exploitation massive des terres agricoles dans des projets de construction et a rappelé l’existence d’un système de pétition pour obtenir réparation.

Certains agriculteurs, qui estiment ne pas avoir été dédommagés équitablement pour l’expropriation de leurs terres, ont utilisé ce recours. Et lorsque ces pétitions arrivent entre les mains de fonctionnaires haut placés, qui tancent les responsables locaux ayant échoué à résoudre ces problèmes, cela peut conduire à de mauvais traitements de la part de ces derniers envers les pétitionnaires.

Wang Changjiang, directeur du département pour la recherche et l’enseignement du développement du Parti, a indiqué au journaliste Wu Wei, en mai 2011, que les responsables étaient tout à fait conscients qu’une mauvaise gestion des problèmes sociaux pouvait engendrer le chaos social.

Au début des années 1990, les fonctionnaires supérieurs ignoraient presque tout de certains problèmes de base, ce qui n’est plus le cas.

Depuis le milieu des années 1990, l’École du Parti central accueille un autre groupe de conférenciers, celui des dirigeants de pays étrangers. Cette initiative a pour but de donner aux fonctionnaires chinois un horizon plus large et une meilleure compréhension des différentes cultures, des différentes valeurs et des systèmes politiques divers.

Les deux Ecoles centrales du Parti, de Pékin et de Shanghai, dispensent, en même temps, des formations initiales et continues. Ces dernières sont à la fois obligatoires pour que les membres se « recyclent », c’est-à-dire se tiennent au courant des dernières directives prises par le Parti, et de l’évolution de ses règlements internes ; et facultatives, lorsqu’un membre décide de suivre un apprentissage spécifique destiné à progresser dans la hiérarchie du Parti et obtenir un poste plus élevé. S’y ajoutent donc des enseignements spécifiques en fonction du poste brigué au sein du Parti.

En définitive, il semble que ces deux Ecoles du PCC octroient une plus grande liberté d’expression pour mieux discipliner les membres du Parti et s’assurer de leur obéissance.

Anne Jaurès


[1] Source de toutes ces informations : article de Wu Wei, « L’Ecole du Parti Central, une école qui façonne l’avenir de la nation », China Daily, 1er juin 2011. Il s’agit d’un quotidien d’informations contrôlé par le PCC.

[2] Matteo Ricci, Lì Mǎdòu(15521610) est un prêtre jésuite italien, et missionnaire en Chine. Il fut l’un des premiers jésuites à pénétrer en Chine Acquérant une profonde sympathie pour la civilisation chinoise, il y est reconnu comme un authentique « lettré » et il est l’un des rares étrangers à être considéré comme père fondateur de l’Histoire chinoise.

[3] Même source d’information que la page précédente : Wu Wei, « L’École du Parti central, une école qui façonne l’avenir de la nation », China Daily, 1er juin 2011.

[4] David Gosset est un professeur de philosophie français, directeur de l’Academia Sinica Europea, une interface intellectuelle et un forum de discussion entre la Chine et l’Europe. Il a étudié les sciences politiques à l’université de la Sorbonne à Paris, le russe à l’Institut des Langues et Civilisations Orientales de Paris, et le chinois à Taipei. Au sein du forum Europe-Chine qu’il a fondé, il est chargé de missions diplomatiques et économiques, à la fois par le gouvernement français et celui de Bruxelles (de l’Europe). Il réside à Shanghai mais voyage beaucoup afin de donner des conférences dans le monde entier. Il a aussi été enseignant à l’ENA (Ecole Nationale d’Administration) française.

[5] Environ 4 000 membres du Parti, selon les sources officielles, sur le site http : //www.china.org.cn, consulté en novembre 2012.

[6] Wu Wei, « L’École du Parti central, une école qui façonne l’avenir de la nation », China Daily, 1er juin 2011.

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Les liens que les noms et prénoms entretiennent avec la culture chinoise 中国姓名文化渊源

Tableau de référence des caractères chinois

Les noms sont étroitement liés à la culture d’un pays et constituent un élément important lors des premières rencontres. Connaître la culture des noms peut notamment présenter un avantage certain lors d’échanges internationaux.

Le « nom » se dit en chinois 姓名 : 姓 est le nom de famille, 名 est le prénom. Un nom chinois est composé par 姓+名, ce qui est différent d’un nom européen composé par 名+姓. Cette inversion de l’ordre entre le 姓 et le 名 indique une première forte différence entre les deux cultures. Le 姓 précédant le 名 a pour origine le culte des ancêtres qui revêt une importance primordiale dans les racines de la culture chinoise. En effet, selon Mengzi, perpétuer la lignée représente l’un des trois critères de la piété filiale[1], signifiant qu’une famille chinoise se doit de posséder au moins un héritier masculin pouvant alors porter le 姓 de la famille et agrandir l’arbre généalogique.

Ce culte des ancêtres provient probablement du fait que les premiers Chinois n’avaient que le 姓, alors que les européens ne portaient que le 名. Ce 名 était attribué à la personne de sa naissance à sa mort, sans être héréditaire et représente le prénom de notre époque.

Présentation de 姓氏

Les origines des noms chinois remontent à l’époque du Paléolithique (2,5 millions – 12,000 avant J.C.). Les premiers Chinois vivaient en communautés matrilinéaires d’où provient la signification de 姓, composé de « 女 » /femme et de « 生 » /naissance. « 姓 » signifie la femme qui donna la naissance.

Les « 姓 » les plus anciens tels que 姚 – yáo, 姬 – et 姜 – jiāng portent tous la clé de la femme « 女 ». Les noms étaient utilisés pour distinguer les différentes tribus matrilinéaires. Au contraire des noms européens, les premiers noms chinois n’appartenaient ni aux individus ni aux clans. Avec la multiplication et les nombreuses migrations de la population, les tribus furent divisées en nombreuses branches éparpillées dans différents coins du pays. Afin de se distinguer des autres branches, chacune d’elle portait un autre nom complémentaire : 氏. Par exemple, 姬-est le 姓 de la famille royale des Zhou (1046 – 256 avant J-C), les 姬 ont plusieurs branches telles que 蒙氏 – méng shì,季氏 – jì shì,孙氏 – sūn shì,游氏 – yóu shì. Les « 姓 » représentent donc les mêmes ancêtres, alors que les « 氏» permettent de distinguer les origines des descendants.

A partir de la période des Royaumes Combattants (476 – 221 avant J-C), les Chinois commencèrent à utiliser les « 氏 » comme leurs « 姓 ». Petit à petit, les 姓 et les 氏 devinrent 姓氏. En arrivant sous les Hans, 姓氏 fut défini en 姓. Cependant, il arrive aujourd’hui encore que les Chinois utilisent 姓氏 afin de désigner le nom de famille d’une personne.

Présentation de 名字

Le prénom « 名 » provient de « 名字 ». A l’arrivée des prénoms, un homme chinois possédait le plus souvent un 名 /prénom et un 字 /nom social. Selon le Classique des Rites (lǐ jì), on donne le 名 à un bébé. Le 字 est quant à lui choisi lors de la cérémonie du passage à l’âge d’adulte[2]. Le 名 était le choix des parents alors que le 字 pouvait être décidé par l’individu lui-même.

Il est cependant notable que toute personne ne possédait pas obligatoirement le 字. Principalement les personnes de certains statuts (lettré, fonctionnaires, stratèges, artistes etc.) possédaient un 名 et un字 alors que les petites gens ainsi que les femmes ne possédaient que le 名.

Le 名 et le 字 ont le plus souvent un lien. Ils peuvent avoir la même signification : par exemple pour le célèbre stratège de la période des trois royaumes 诸葛亮 – zhūgě liàng ,诸葛 est son 姓, 亮 est son 名 qui signifie « lumineux » ; 孔明 – kǒng míng est son 字. 明 signifie également la luminosité. Il en est de même pour le scientifique des Hans, 张衡 – zhāng héng,son 字 est 平子 – píng zi. 衡 et 平 signifient « équilibré ».

Le 名 et le 字 peuvent également avoir des significations opposées. Le célèbre confucéen 朱熹 – zhū xī,son 字 est 晦之 – huì zhī. 熹 signifie l’éclairage, tandis que 晦 signifie l’obscurité.

Le 名 et le 字 peuvent avoir d’autres types de liens. Le brave général du royaume Shu, 关羽 – guān yǔ porte云长 – yún cháng comme son 字. 羽 signifie les plumes. 云长 désigne une grande étendue de nuages. Le 名+字 de 关羽 signifie donc « s’envoler au dessus des nuages » (展翅高飞 – zhǎn chì gāo fēi). C’est en quelque sorte une représentation des espoirs portés par ses parents : déployer les compétences et accéder à la haute société. Le philosophe Confucius 孔丘 – kǒng qiū porte 仲尼 – zhòng ní comme son 字. 仲 signifie le deuxième. Confucius était le second enfant de la famille.

Dans la vie sociale, les Chinois appelaient les autres personnes par leur 字 et se présentaient par leur 名. Aujourd’hui les Chinois ont le plus souvent un 名 mais ne possèdent plus de 字. Le 名字 désigne le prénom ou bien le nom de famille + le prénom.

Je vous présenterai prochainement les différents noms de famille et les choix des prénoms chinois.

Dongchun XIA/夏冬春


[1] « 孟子», Mengzi, 孟子曰:“不孝有三,无后为大。舜不告而娶,为无后也。君子以为犹告也。”mèng zǐ yuē : » bù xiào yǒu sān , wú hòu wéi dà . shùn bù gào ér qǔ , wéi wú hòu yě . jūn zǐ yǐ wéi yóu gào yě. Livre en version électronique, consulté le 13/04/2013, http://www.wenyanhanyu.com/mengzi/7340.html

[2]礼记·檀弓上》:“幼名,冠字。” 《 lǐ jì • tán gōng shàng 》: » yòu míng , guàn zì . »

Maître Lapin – jouet traditionnel du Vieux Pékin 兔儿爷—老北京的玩意儿

Aujourd’hui, les enfants à Pékin ne connaissent guère Maître Lapin, sans parler d’y jouer. Cependant, il fut très présent dans la vie de jadis du Vieux Pékin. La légende raconte que la Déesse de la lune (嫦娥) envoya son lapin de compagnie à Pékin pour soigner des habitants locaux atteints de la peste. Le lapin se transformait d’abord en une jeune fille qui guérissait beaucoup de malades. Ensuite, à l’aide des vêtements qu’il emprunta à ses patients, il se déguisait en différents personnages, tantôt en paysanne, tantôt en marchand. Afin de soigner le plus de malades possible, le lapin recourut même au cheval, au cerf, au lion, ou au tigre pour se déplacer partout dans la ville. Une fois la peste éradiquée, le lapin retourna aussitôt sur la lune. Afin de commémorer ses mérites, les Pékinois ont créé avec de la terre cuite, sous diverses formes, de petites figurines humaines mais avec la tête d’un lapin. Tous les ans, à l’occasion de la Fête de la mi-Automne (le 15ème jour du mois d’août suivant le calendrier lunaire), les gens, notamment les enfants, vénérent ce lapin avec des légumes et des fruits comme offrandes en signe de remerciement et de respect. On lui attribua également un surnom très affectueux : Maître Lapin.

Photo par Du Lili

Photo par Du Lili

          Un document[1] daté de la fin des Ming (1368-1644) nous révèle que vénérer Maître Lapin fut déjà dans le Pékin de l’époque, une coutume pour célébrer la Fête de la mi-automne. Or, c’est sous les Qing (1644-1911) que Maître Lapin devint un jouet pour les enfants grâce à son apparence costumée et colorée que l’on trouvait seulement à l’occasion de cette fête. Les Pékinois prirent surtout soin de ne pas dire qu’ils avaient acheté un Maître Lapin au marché mais qu’ils en avaient « invité » un (请兔儿爷). Les croyances populaires avaient associé Maître Lapin à quelques animaux pour vivifier cette mascotte fétichisée. La figurine du Maître Lapin assis sur différents animaux peut engendrer des significations diverses : sur un éléphant (象) c’est le bon augure (祥) qui est sous-entendu par la similitude de leur prononciation ; sur un cerf (鹿), l’accumulation de richesses (禄) pour la même raison phonétique ; sur un tigre, l’ascension sociale et les bonnes relations interpersonnelles[2] ; enfin, sur un Qilin (麒麟)[3], l’excellente qualité intellectuelle.

            Le fait que Maître Lapin fut mentionné dans les enregistrements écrits anciens prouve sa popularité, son empreinte dans le langage local, particulièrement à travers les xiehouyu – « propos après la pause »[4] confirme davantage son enracinement dans l’esprit de l’humour pékinois. La fragilité de la terre cuite, matière dont Maître Lapin est fabriqué est notamment la source d’inspiration de plusieurs expressions très drôles :

1) Maître Lapin se bagarre — démonter le présentoir ou le stand (de marchandise) 【兔儿爷打架—散摊子】, référence à la dissolution d’une entreprise ou d’une collectivité ;

2)  Maître Lapin se nettoie les oreilles — une torsion de la terre cuite 【兔儿爷掏耳朵—崴wǎi泥】, référence à une situation mauvaise ou un dilemme ;

3) la bannière de Maître Lapin — portée sur un seul côté 【兔儿爷的旗子—单挑儿】, référence à un duel ou à une confrontation ;

4)  Maître Lapin traverse la rivière — difficile de se garder sain et sauf 【兔儿爷过河—自身难保】,référence à l’impossibilité de se protéger ou de se sauver ;

5)  Maître Lapin se baigne — s’effondrer【兔儿爷洗澡—瘫泥了】,ironie pour décrire ceux qui se laissent intimider par l’autorité ;

6)  Maître Lapin se tape la poitrine — sans cœur sans poumon 【兔儿爷拍胸脯—没心没肺】,description d’une personne négligente, insouciante ou imprudente ;

7)  Maître Lapin fait une culbute — les oreilles sont cornées 【兔儿爷翻跟头—窝了犄角】,référence à l’état de frustration suite à un échec ;

8)  Maître Lapin de l’année précédente — une personne ancienne 【隔年的兔儿爷—老陈人儿】, référence à un individu ayant une grande ancienneté.

            Malheureusement, l’emploi très imagé de Maître Lapin dans le langage local n’est plus fréquent aujourd’hui car peu de gens y sont familiers. Maître Lapin avait disparu dans la vie des Pékinois pendant plusieurs décennies. Des campagnes idéologiques et politiques lancées dans le 20ème siècle au détriment de ce qui appartenait au passé et l’apparition, comme alternative, de divertissements plus modernes et plus sophistiqués pour les enfants avec l’amélioration de condition de vie sont deux facteurs à ne pas négliger. Grâce à son lien étroit avec les coutumes anciennes et festives, Maître Lapin a refait surface dans les années récentes depuis la campagne de sauvegarde du patrimoine culturel immatériel (le PCI) en Chine. En 2010, Maître Lapin a été désigné par le Centre municipal de sauvegarde du PCI de Pékin, « Ambassadeur de la Fête de la mi-automne de Pékin » ; un professeur de l’Académie des Beaux-Arts de l’Université Qinghua a également conçu une image de l’Ambassadeur protégée par des droits d’auteur, préparatif législatif avant que Maître Lapin soit proposé sur le marché de produits touristiques pékinois.

Dans la quête de concilier l’histoire et la modernité de Pékin, Maître Lapin n’est évidemment plus un jouet bon marché recherché par les enfants mais une création artisanale traditonnelle, un symbole culturel, une pièce composante de la mémoire collective d’une ville historique qui s’efface rapidement.

Du Lili


[1]                              « Les manuscrits du Belvédère du roi des fleurs » (花王阁剩稿),par Ji Kun纪坤 (?-?)

[2]                              Dans la culture chinoise, le tigre est considéré comme le roi du monde animal ; c’est pourquoi les Chinois lui ont attribué la signification du pouvoir, de l’autorité ou de la domination.

[3]                              Animal bienveillant (仁兽) dans la mythologie chinoise en raison de son tempérant très doux. Il sy mbolise également la longévité car il aurait deux mille ans de vie.

[4]                              « Le terme est mentionné pour la première fois dans l’Histoire des Tang (année 898), sous la forme de xiehoushi, ‘poème après la pause’ : un gentilhomme est sommé d’apporter dès le lendemain la fin d’un poème dont on lui impose le début. A partir des Song, on utilise le mot xiehouge , ‘maxime après la pause’, pour désigner un type de poème de cinq, six ou sept pieds. C’est à cette époque que le terme sert à désigner certaines figures qui autorisent les prosateurs à substituer des homophones à certains caractères. Sous les Ming et les Qing, les xiehouyu ont déjà le même rôle qu’aujourd’hui : enrichir le discours par une formule imagée .», Patrick Doan, Calembours et subjections de la langue chinoise, Paris : You-Feng, p.1