Un regard sur le Mouvement du 4 mai, ses valeurs progressistes et la question féminine 五四运动时期进步思想与妇女问题

A la fin de la dynastie des Qing (1644-1911), tout un pan de l’intelligentsia réclamait la chute du régime impérial ainsi qu’une modernisation profonde de la société chinoise. La proclamation de la République en 1912 ne signa pourtant pas de bouleversements radicaux dans les moeurs et les idées. A l’aube des années vingt, le Mouvement du 4 mai 1919 vit une nouvelle génération de lettrés s’emparer des questions laissées en suspens par l’échec républicain.

En 1915, Chen Duxiu 陈独秀[1] fonda à Shanghai la revue politique et littéraire Xīn Qīngnián 新青年 [Nouvelle Jeunesse] [2], qui allait poser les bases du Mouvement pour la nouvelle culture[3]. Nouvelle Jeunesse, comptant parmi ses contributeurs nombres d’intellectuels influents, joua un rôle primordial dans l’introduction d’idées progressistes et servit de tribune aux hérauts de la modernité jusqu’à la moitié des années vingt. Chen publia dans le premier numéro de la revue l’article Jìnggào qīngnián 《敬告青年》 [Appel à la jeunesse], qui confrontait les valeurs occidentales aux vieilles valeurs confucéennes et appelait la jeunesse à suivre six propositions pour en finir avec ces dernières[4]. En 1917, l’article de Hu Shi 胡适[5] Wénxué gǎiliáng chúyì 《文学改良刍议》 [Discussion à propos d’une nouvelle littérature] appelait à abandonner la langue classique dans les textes au profit de la langue vernaculaire, le báihuà白话[6]. Les propositions de Hu Shi, soutenues par Chen Duxiu dans les colonnes de Nouvelle Jeunesse dans le numéro qui suivit, furent matérialisées par la publication en 1918 de la nouvelle Kuángrén rìjì《狂人日记》 [Journal d’un fou] de Lu Xun 魯迅 (1881-1936), dénonçant une vieille société cannibale.

Première œuvre entièrement écrite en langue vernaculaire, Kuángrén rìjì connut un succès retentissant et marqua la fondation du Mouvement du 4 mai 1919[7], sursaut nationaliste dans lequel les fers de lance de la nouvelle culture et de la nouvelle littérature allaient trouver un terrain favorable à la propagation de leurs idées. Le projet du traité de Versailles (qui fut signé en juin 1919 et promulgué l’année suivante), qui prévoyait d’octroyer au Japon une partie de la province du Shandong 山东, (auparavant contrôlée par l’Allemagne) alors même que la Chine avait combattu lors de la Première guerre mondiale du côté des Alliés, provoqua l’indignation. Les étudiants et intellectuels, en signe de protestation contre cette atteinte à la souveraineté chinoise, manifestèrent leur mécontentement le 4 mai de la même année sur la place Tian An Men. Ces manifestations furent soutenues par des grèves ouvrières et par le boycott de produits d’importation japonaise. Le Mouvement du 4 mai fut à la fois le point d’orgue du Mouvement pour la nouvelle culture, avec lequel il se confond, et l’origine de profonds bouleversements qui marquèrent une rupture dans la société et la littérature chinoises.

A l’instar de leurs aînés de la fin des Qing, les intellectuels, formés pour un bon nombre d’entre eux à l’étranger[8], rejetèrent massivement les valeurs de la société dans laquelle ils vivaient. Cependant, si le régime impérial avait été la cible privilégiée des militants républicains, ceux du 4 Mai s’en prirent à la société dans son ensemble. Le mouvement remit en effet véritablement en cause les traditions restées inchangées jusqu’ici, que l’avènement de la République de 1912 n’avait réussi à renverser. Le carcan de la morale confucéenne, le trop grand pouvoir des fonctionnaires, furent montrés du doigt comme autant de facteurs sclérosant le pays et l’empêchant de s’ouvrir à la modernité. En ligne de mire également, la langue classique fustigée par Hu Shi, apanage des lettrés, trop éloignée de la langue parlée et incompréhensible pour la majorité de la population, qui fut définitivement supplantée par le báihuà dans les écoles et l’administration dès 1920. L’enthousiasme des écrivains pour la langue parlée redonna ses lettres de noblesse au xiǎoshuō 小说[9], qui devint le genre littéraire de prédilection et supplanta le poème en langue classique. En outre, romans, nouvelles et essais, rédigés dans une langue plus simple et plus accessible, servirent de vecteurs pour la diffusion d’idées nouvelles.

Les intellectuels s’attachèrent à faire renaître le pays en s’appropriant les idées occidentales déjà découvertes par l’intelligentsia de l’ère républicaine. Le 4 Mai constitua ainsi une grande entreprise visant à tourner la page de l’ère féodale et à moderniser la Chine par la raison, l’humanisme, la démocratie et la science, afin d’offrir une modernité sociale neuve à un pays ankylosée dans ses traditions. La Chine des années vingt, ouverte sur le monde, connut l’influence des œuvres littéraires occidentales qui furent alors traduites en masse. Les intellectuels du 4 Mai, comme leurs aînés républicains, s’inspirèrent des théories de John Stuart Mill, Herbert Spencer et Darwin, mais aussi de celles qui émergèrent en Russie à la veille de la Révolution d’Octobre de 1917. L’idéologie marxiste gagnait indéniablement du terrain au sein de l’intelligentsia et fut consacrée par la fondation du Parti communiste chinois en 1921. S’il est un sujet qui revint également sur le devant de la scène lors du 4 Mai, ce fut celui de la condition féminine. Chen Duxiu avait notamment consacré en 1918 un numéro entier de Nouvelle jeunesse à l’œuvre du dramaturge norvégien Henrik Ibsen, dont le personnage Nora, l’héroïne de la pièce Une maison de poupée[10] devint en Chine un symbole de l’émancipation féminine et du rejet de la morale confucéenne qui plaçait la femme sous la coupe de l’homme.

Dans la même optique, des articles critiquant l’idéologie confucéenne et la condition faite aux femmes[11], des portraits de femmes étrangères émancipées érigées en modèles, telles la Russe Alexandra Kollontaï ou la Suédoise Ellen Key, des traductions d’écrivaines occidentales et japonaises (Katherine Mansfield, la poétesse Yosano Akiko) furent également publiées dans la revue[12]. En 1915, Chen Duxiu proposait déjà comme modèles sept femmes occidentales patriotes qui avaient selon lui marqué profondément l’histoire[13]. Il fallut cependant attendre 1917 pour que des femmes donnent leur avis sur la question: deux articles écrits par des jeunes filles et s’intéressant à l’instruction féminine parurent en même temps cette année-là dans Nouvelle Jeunesse, sous la rubrique fùnǚ wèntí 妇女问题 (le « problème des femmes ») [14]. Dès lors, ce « problème des femmes » devint un sujet sociopolitique national, régulièrement abordé dans les journaux et discuté dans les conférences universitaires. En 1920 fut fondé à Shanghai le journal féminin Xīn fùnǚ 《新妇女》 [La femme nouvelle], qui tint lieu aux intellectuelles de tribune pour attaquer le système traditionnel du mariage et prôner l’émancipation féminine[15]. La génération du 4 Mai fit de cette émancipation l’un des étalons de mesure de l’avancée de la Chine vers la modernité.

La problématique n’avait cependant guère varié depuis l’ère pré-républicaine : la majorité de la population féminine étant réduite, de par sa condition, à l’immobilisme, le statut des femmes fut, de nouveau, identifié comme le symptôme le plus flagrant du retard du pays ainsi que de cette force et de cette modernité qui lui échappaient. L’émancipation féminine fut de nouveau intrinsèquement liée à la question patriotique : la libération des femmes n’adviendrait que par la modernisation de la Chine, de même, pour que celles-ci soient libres, il fallait que les hommes le soient aussi et que la domination de manière générale soit éradiquée. Trouvant son origine dans la cession des territoires du Shandong à un pays étranger, le mouvement de 1919 réclamait ainsi une Chine forte et autonome, qui avait besoin des hommes et des femmes pour se construire. Cependant, si à l’aube du vingtième siècle le salut de la nation agressée par les pays étrangers fut au cœur de la question, au tournant des années vingt, le vent d’humanisme qui souffla sur la Chine ainsi que la découverte de la notion d’individu[16] (largement explorée dans la littérature), permirent de reconsidérer la question féminine en tant que priorité à la fois pour le pays, mais également en elle-même et pour les principales intéressées.

De plus, si au début du siècle le statut des Chinoises avait principalement été questionné par des hommes et que peu de leurs homologues féminines avaient alors été en mesure de s’exprimer sur le sujet, le 4 Mai vit nombre de lettrées venir grossir les rangs des défenseurs de l’émancipation féminine. Les bâtisseurs prosélytes du Mouvement pour la nouvelle culture, tels Hu Shi, Chen Duxiu 陈独秀, Li Dazhao 李大钊[17] et Lu Xun enseignèrent et tinrent conférence dans les universités et les lycées de filles, participant à la diffusion d’idées modernes parmi la jeunesse, soutenant ses révoltes[18], influençant ainsi de nombreuses étudiantes, journalistes et écrivaines en herbe, les sensibilisant encore davantage à leur condition et à la modernité. Nouvelle Jeunesse, ainsi que de nombreux journaux à travers le pays, comptèrent des contributrices dans leurs colonnes. Nombre d’intellectuelles, qui avaient profité de la réforme de la scolarité féminine[19] et, pour certaines, avaient complété leur instruction par un séjour dans une université étrangère, purent en conséquence faire entendre leur voix dans la sphère publique.

L’intelligentsia se moblisa d’ailleurs nettement dans son ensemble en faveur du développement de l’instruction des filles, qui fut l’une des principales revendications du 4 Mai[20]en ce qu’elle constituait la base de l’émancipation féminine. Le « problème des femmes » souleva également de nombreuses autres problématiques, qui nécessiteraient qu’on leur consacre un travail à part entière, tant les idées qui émergèrent dans le débat public furent nombreuses. La grande nouveauté du 4 Mai par rapport à la période précédente fut un plus grand nombre de femmes s’exprimant de concert avec leurs homologues masculins, à la fois par le biais du journalisme, mais également à travers le xiǎoshuō 小说rédigé en báihuà[21]. Le 4 Mai engendra une véritable émulation littéraire, tant masculine que féminine, qui marqua une rupture avec la tradition classique. De nouvelles notions de réalisme, d’authenticité et d’individualisme firent leur apparition dans le champ littéraire, et les écrivains, sous l’influence notamment des auteurs romantiques occidentaux, s’intéressèrent aux émotions de l’homme, à ses tourments intérieurs et, surtout, à ses expériences personnelles. Le 4 Mai marqua ainsi la naissance de l’individualité et de la subjectivité, de cet homme nouveau ou de cette femme nouvelle non plus nécessairement maillon d’une chaîne familiale, mais qui s’affirmait individuellement et poursuivait ses propres aspirations.

Emilie Guillerez


[1] Chen Duxiu 陈独秀 (1879-1942), de par son engagement politique, joua un rôle prépondérant dans le mouvement du 4 Mai. Quelques années auparavant, ses critiques à l’égard du gouvernement des Qing le forcèrent à s’exiler au Japon. Plus tard, il étudia en France, et c’est imprégné d’idéologie occidentale qu’il fonda en 1915 la revue emblématique du Mouvement du 4 Mai Nouvelle Jeunesse. Chen participa à la fondation du Parti communiste chinois en 1921 et en fut le premier secrétaire.

[2] Xīn Qīngnián新青年, sous-titrée en français La jeunesse, avait originellement pour titre Qīngnián青年 [La jeunesse], que Chen modifia l’année suivante. Dès 1917, ce dernier fut nommé à l’Université de Pékin, et la revue fut dès lors publiée dans la capitale.

[3] Xīnwénhuà yùndòng新文化运动.

[4] Les six propositions étaient les suivantes : zìzhǔde érfēi núlìde自主的而非奴隶的 (être indépendant plutôt qu’esclave), jìnbùde érfēi bǎoshǒude进步的而非保守的 (être progressiste plutôt que conservateur), jìnqǔde érfēi tuìyǐnde进取的而非退隐的 (être combattif plutôt que passif), shìjiède érfēi suǒguóde世界的而非锁国的 (être ouvert sur le monde plutôt que replié sur soi), shílìde érfēi xūwénde实利的而非虚文的 (privilégier la pratique à la théorie), kēxuéde érfēi xiǎngxiàngde科学的而非想像的 (favoriser la science plutôt que l’imagination).

[5] Hu Shi 胡适 (1891-1962), écrivain et philosophe, étudia la philosophie aux Etats-Unis dans les prestigieuses universités Cornwell et Columbia, avant de revenir enseigner à l’université de Pékin. Intellectuel influent, il fut avec Chen Duxiu l’un des chefs de file du Mouvement du 4 mai.

[6] Langue parlée dite « vernaculaire » ou encore « vulgaire », le báihuà est la langue dans laquelle furent écrits les romans populaires chinois, dont les quatre classiques Sānguó yǎnyì 《三国演义》 [Histoire des trois Royaumes], Shuǐ hǔ zhuàn《水浒传》 [Au bord de l’eau], Xīyoújì《西游记》 [Le voyage en Occident], Hóng lóu mèng《红楼梦》 [Le rêve dans le pavillon rouge]. Elle est opposée à la langue écrite classique, le 文言 wényán. Très éloigné du langage parlé, le wényán, langue des poètes et des lettrés, était usitée dans la poésie, l’administration et la diplomatie depuis la fin de la dynastie Han et fut définitivement supplantée par le báihuà à la suite de la Révolution littéraire.

[7] Wǔsì yùndòng五四运动.

[8] Des programmes gouvernementaux successifs d’envoi des étudiants au Japon, puis en Europe et aux Etats Unis permirent à ces derniers de se familiariser avec la pensée occidentale. Jacques Pimpaneau, dans son Histoire de la littérature chinoise (Paris, Philippe Picquier, 1989) précise qu’en 1905, treize mille Chinois étudiaient dans les universités japonaises. Nombre d’écrivains et écrivaines du 4 Mai étudièrent ainsi à l’étranger.

[9] Genre littéraire de fiction, qui inclut le roman, la nouvelle et la nouvelle courte.

[10] Paru en 1879 sous le titre original Et Dukkhejem.

[11] Cf. par exemple Chen Duxiu 陈独秀, Xiànfǎ yǔ Kǒngjiào宪法与孔教 [La Constitution et l’enseignement confucéen], Nouvelle Jeunesse, 2-3 (novembre 1916).

[12] Cf. Amy Dooling, Kristina Torgeson (eds.), Writing Women in Modern China: An Anthology of Women’s Literature from the Early Twentieth Century, New York, Columbia University Press,  p.13.

[13] Il cite Marie Curie, Jeanne d’Arc, Clémence Royer, Louise Michel, Florence Nightingale, Madame Roland, Sophia Petrovskaia. Cf. Chen Duxiu 陈独秀, ōuzhōu qī nǚjié欧洲七女杰 [Sept héroïnes européennes], Nouvelle Jeunesse, 1-3 (novembre 1915).

[14] Cf. Francesca Cini, «Le problème des femmes dans La Nouvelle Jeunesse (1915-1922)», Etudes chinoises, vol. 5, p. 139.

[15] Liu Renfeng刘人锋, Xīn fùnǚ yǔ  » xīn fùnǚ « – wǔsì yùndòng shíqī Xīn fùnǚ guānyú fùnǚ wèntí de tànxī《新妇女》与 »新妇女 »-五四运动时期《新妇女》关于妇女问题的探析 [Le journal  La femme nouvelle  et la « femme nouvelle » – Le « problème des femmes » dans La Femme nouvelle durant la période du 4 Mai], Zhōnghuá nǚzǐ xuéyuàn xuébào中华女子学院学报, 4 mars 2009, p.100.

[16] Selon l’écrivain Yu Dafu郁达夫, le plus grand succès du 4 Mai fut la découverte de l’individu (gèrén个人). Cf. Yu Dafu 郁达夫, introduction à Zhōngguó xīn wénxué dàxì : sànwén èr jí中国新文学大系:散文二集 [Nouvelles séries de littérature chinoise : Essais, volume 2]. Shanghai : Shànghǎi wényì chūbǎnshè上海文艺出版社, 2003.

[17] Li Dazhao 李大钊 (1888-1927), théoricien politique et ardent nationaliste, fut avec Chen Duxiu le co-fondateur du Parti communiste chinois. Il participa activement avec Chen à la publication de Nouvelle Jeunesse. Les tensions entre les différentes factions politiques de cette époque troublée étant propice aux intrigues et à la violence, Li, ainsi que dix-neuf autres activiste, fut exécuté suite à un raid par le seigneur de la guerre Zhang Zuolin 张作霖.

[18] Lu Xun soutint en 1925 la révolte des étudiantes de l’Ecole normale de jeunes filles de Pékin, où il enseignait, contre la directrice conservatrice de l’établissement. L’écrivain consacra à cet épisode de nombreux textes, publiés dans le recueil Huá gài jí华盖集 [Sous le dais fleuri], paru en 1926.

[19] Cf. Guo Yanli, « An introduction to Chinese Female Literature », Sungkyun Journal of East Asian Studies, Vol. 3, N°2, 2033, p.112. L’auteur précise à ce sujet que les statistiques indiquent qu’autour du mouvement du 4 Mai, plus de deux-cent-vingt-mille jeunes femmes avaient accompli un cursus scolaire complet, et près de neuf-cent étaient inscrites à l’université (la population féminine globale s’élevait au début du siècle à deux-cent-millions de personnes environ).

[20] Cf. Fancesca Cini, op. cit.

[21] Ou partiellement en báihuà. D’une manière générale, la langue utilisée par les écrivains du 4 mai était un syncrétisme du style classique, occidental, et de la langue parlée (ces diverses influences donnèrent naissance au roman chinois moderne et firent sa particularité), le tout se combinant selon le style propre de chaque écrivain.

[22] Zhang Yinde, Histoire de la littérature chinoise, Paris, Ellipses, 2004, pp.68-69.

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Confrontation et cohabitation : les Aborigènes de Taiwan face aux populations venues de l’extérieur 对立与共存—面对外来者的台湾原住民

À Taiwan comme dans d’autres parties du monde[1], les populations indigènes ont fait face à la venue de populations extérieures, de cultures totalement différentes. Car ce que l’on oublie — ou ignore — souvent, c’est que, au-delà du débat sur l’appartenance de Taiwan à la Chine, l’île fût habitée pendant plusieurs millénaires par des peuples indigènes, bien avant l’arrivée de populations han de culture chinoise.

Ces Aborigènes, aujourd’hui officiellement désignés à Taiwan sous le terme chinois 原住民 (habitants originels), appartiennent au groupe linguistique des Austronésiens, qui représente aujourd’hui plus de 350 millions de personnes à travers le globe, de Taiwan à Madagascar en passant par l’Indonésie, les Philippines, la Polynésie ou encore la Nouvelle-Zélande. L’origine commune de ces peuples serait Taiwan, d’où ils seraient partis il y a 4000 ou 5000 ans. Ces habitants originels de Taiwan seraient venus du Sud de la Chine il y a 6000 ou 7000 ans[2].

Or, si l’on oublie ou ignore ces premiers habitants de Taiwan, c’est que leur présence a été largement supplantée par celle des Chinois, arrivés par vagues successives au fil des siècles. En l’an 1900, les Aborigènes ne représentaient déjà plus que 3,7% de la population totale de Taiwan[3]. Et aujourd’hui, ils ne comptent plus que pour environ 2% de la population totale[4].

À l’heure actuelle, le gouvernement taïwanais reconnaît officiellement quatorze tribus aborigènes : les Amis (Āměi zú 阿美族), les Saisiyat (Sàixià zú 赛夏族), les Tsou (Zōu zú 邹族), les Rukai (Lǔkǎi zú 鲁凯族), les Yami — ou Tao — (Yǎměi zú 雅美族 ou Dáwù zú 达悟族), les Kavalan (Gámǎlán zú 噶玛兰族), les Sakizaya (Sāqíláiyǎ zú 撒奇莱雅族), les Atayal (Tàiyǎ zú 泰雅族), les Bunun (Bùnóng zú 布农族), les Paiwan (Páiwān zú 排湾族), les Puyuma (Bēinán zú 卑南族), les Thao (Shào zú 邵族), les Truku — ou Taroko — (Tàilǔgé zú 太鲁阁族), et, depuis 2008, les Sediq — ou Sedeeq — (Sàidékè zú 赛德克族). La reconnaissance progressive de tribus différentes, en nombre croissant, représente un progrès significatif alors que les Aborigènes ont longtemps été désignés sous un terme générique révélateur du désintérêt général éprouvé vis-à-vis de ces peuples.

Au vu de l’histoire de l’île, faite de rencontres entre divers peuples, la question de la nature des relations entre Aborigènes et populations extérieures se pose. Les premières vagues d’immigration chinoise vers Taiwan — des Hakka et des habitants de l’actuelle province du Fujian — remonteraient au moins au XIe siècle. Les Hollandais ont également administré l’île en faisant d’elle un entrepôt et une base pour la Compagnie hollandaise des Indes orientales (la V.O.C.) dans leur réseau commercial entre la Chine, le Japon et la Hollande, entre 1624 et 1661. À la même époque, une première grande vague d’immigration chinoise a lieu, et ce sont d’ailleurs ces Chinois qui chasseront les Hollandais de Formose[5]. Les Japonais occupent à leur tour l’île entre 1895 et 1945. Enfin, une dernière grande vague d’immigration chinoise a lieu après le retrait du pouvoir nationaliste à Taiwan et l’avènement de la République Populaire de Chine en 1949.

Il serait maladroit de schématiser les relations entre les Aborigènes et ces diverses populations. Ces relations n’ont pas été uniformes sur tout le territoire, elles ont varié en fonction des époques, des populations extérieures mais aussi des tribus et villages aborigènes. Il serait donc faux de simplifier le propos en affirmant que les Aborigènes ont entretenu des relations amicales ou belliqueuses avec les étrangers. D’ailleurs, les populations indigènes de Taiwan entretenaient elles-mêmes des relations complexes entre les différentes tribus.

Ce qui est sûr, c’est que le mode de vie des Aborigènes a été affecté par l’arrivée massive de Chinois venus de l’autre côté du détroit. En effet, si les contacts entre les Chinois installés à Taiwan et les Aborigènes ont été limités avant le milieu du XVIIe siècle[6], l’immigration massive de Chinois pendant l’occupation hollandaise a forcé les populations aborigènes à céder leurs territoires dans les plaines et à se réfugier dans les montagnes[7]. Chacun vivait ainsi chez soi, sur des territoires différents. Les relations n’étaient alors pas entièrement conflictuelles, car le troc s’est intensifié : les Chinois échangeaient du tissu, du métal, de la porcelaine, et des pierres précieuses contre des peaux de cerf, de la viande de cerf, du poisson et du bois de santal[8]. Toutefois, les modes de vie ne pouvaient coexister sur un même territoire : les Aborigènes qui sont restés dans les plaines de l’Ouest de l’île — que les Chinois se sont appropriées — ont été acculturés, bien que pas tout à fait assimilés : ceux qu’on appelle les Aborigènes des plaines (Píngpǔ zú 平埔族) ont adopté la langue et le mode de vie des Han, et étaient différenciés des Han uniquement par le fait que leurs femmes n’avaient pas les pieds bandés[9].

Les Aborigènes réfugiés dans les montagnes et qui ont conservé leurs modes de vie traditionnels ont été désignés sous l’appellation de peuple des montagnes (Gāoshān zú 高山族). Trait révélateur, dès la dynastie Qing 清, les Chinois ont donné à ces deux catégories d’Aborigènes le nom de barbares crus (Shēng fān 生番) et barbares cuits (Shóu fān 熟番). Pour être rangé dans cette dernière catégorie, un Aborigène devait être employé dans un service rattaché au gouvernement chinois, payer des impôts et, s’il s’agissait d’un garçon, être admis dans une école publique[10]. Les barbares crus vivaient reclus dans les montagnes, protégeant jalousement leurs territoires de toute intrusion.

La présence des Hollandais, qui administrèrent Taiwan de 1624 à 1661, n’a pas en elle-même bouleversé la vie des Aborigènes. Elle l’a en revanche fait indirectement car c’est elle qui a favorisé l’immigration massive de Chinois. Les Hollandais n’étaient que quelques centaines, voire quelques milliers, à vivre à Taiwan. Ils ne considéraient pas Taiwan comme un objet d’exploitation mais seulement comme une base pour le commerce avec la Chine — dans laquelle il leur était interdit de pénétrer. Les seules ressources qu’ils tiraient de l’île étaient les peaux de cerf, qu’ils ont acheté aux Aborigènes puis aux Chinois, et qu’ils revendaient au Japon. Ce commerce n’a cependant pas perduré[11].

En 1650, les Hollandais administraient plus de trois-cents villages aborigènes : chaque année, une assemblée des représentants de ces villages se tenait à Fort Zeelandia ou Fort Provintia (Tainan 台南) afin de régler les différends entre ces communautés. Mais les Aborigènes se retournèrent tout de même contre les Hollandais et certains rejoignirent les forces chinoises de Koxinga (Zhèng Chénggōng 郑成功)[12] pour chasser les Hollandais de Taiwan[13].

Si les contacts entre Hollandais et Aborigènes ont été dans l’ensemble assez limités, il est peut-être un fait, non avéré, qui témoignerait de relations plus complexes : selon quelques auteurs taïwanais, les Thao, tribu aborigène vivant dans la région de Riyuetan 日月潭 (Sun Moon Lake) pourraient être les descendants de missionnaires — et leurs domestiques — hollandais ayant fui le Sud de Taiwan à l’arrivée de Koxinga (1661)[14]. Ils se seraient unis avec des Aborigènes du Sud, et auraient fui ensemble jusqu’à Riyuetan, où ils sont établis depuis lors.

Quelques missionnaires hollandais étaient en effet présents à Taiwan : des enfants aborigènes ont été convertis dans des écoles où ils suivaient des leçons de catéchisme, mais ces missions n’ont finalement pas connu beaucoup de succès[15], à cette époque, contrairement à ce qu’il se passa plus tard[16].

En 1895, suite au traité (inégal) de Shimonoseki, l’île de Taiwan a été cédée à l’empire japonais. Sous l’occupation nippone, les relations entre Aborigènes et Japonais ont été particulièrement hétérogènes : d’une part, il y a à l’évidence eu des relations commerciales pacifiques, et la reconnaissance de la part des autorités nippones de la propriété des terres et de la souveraineté culturelle des Aborigènes. D’autre part, dans certaines parties de l’île, les Japonais, afin d’exploiter les forêts des territoires aborigènes, déplacèrent de force des villages entiers. Cela a eu des conséquences dramatiques, avec notamment les tristement célèbres évènements de Wushe 雾社 : le 27 octobre 1930, le chef sedeeq Mona Rudao a organisé une attaque contre des Japonais, attaque qui a été suivie par de sanglantes représailles : les insurgés ont été massacrés, et les survivants, hommes, femmes et enfants qui ne s’étaient pas suicidés ont été envoyés dans des camps d’internement[17]. Ces évènements représentent le dernier acte de rébellion à Taiwan face aux Japonais. Suite à ces évènements, les Aborigènes ont été systématiquement déportés et relocalisés dans des villages, géographiquement plus accessibles et donc plus contrôlables[18].

Par ailleurs, l’occupation japonaise a été marquée par une japonisation de la société. Tous les Taïwanais devaient parler japonais, recevoir une éducation à la japonaise, et même porter un nom japonais. Au début du XXe siècle, les Japonais ont interdit la pratique des pieds bandés à Taiwan. Dès lors, les Aborigènes des plaines ont été assimilés aux Taïwanais[19] : plus rien ne les différenciaient de ces derniers, et ils recevaient le même traitement, y compris dans leur japonisation.

Le départ des Japonais a été suivi d’une deuxième grande vague d’immigration chinoise après 1949. L’arrivée de ces Chinois a été accueillie comme une nouvelle invasion par les Han habitant Taïwan depuis des générations. Afin de garder le contrôle de l’île, les dirigeants du Guomintang 国民堂 (le parti nationaliste) ont cherché à éliminer les marques d’une identité taïwanaise de souche, de surcroit aborigène. Ces dernières populations ont été obligées de prendre un nom chinois et ont de nouveau connu une assimilation forcée, linguistiquement, culturellement et géographiquement[20].

Aujourd’hui encore, de nombreux Taïwanais en savent très peu sur l’existence de ces peuples aborigènes. Heureusement, la démocratie et l’affirmation d’une identité taïwanaise permet peu à peu aux Aborigènes de faire entendre leur voix et de tenter de retrouver le chemin qui les ramène vers leurs ancêtres.

 Nancy Balard


[1] Les exemples ne manquent pas : dans les Amériques, en Australie, en Nouvelle-Zélande, et bien d’autres encore.

[2] FRAZIER David, « Taiwan, the Homeland », pp. 54 – 55 in : Far Eastern Economic Review, Vol. 167, No. 3, 22 janvier 2004.

[3] CHIU Yen Liang, « From the Politics of Identity to an Alternative Cultural Politics : on Taiwan Primordial Inhabitants’ A-systemic Movement », p. 85 in : Boundary 2, Vol. 21, No. 1, Printemps 1994.

[4] Melissa J. BROWN, « Changing authentic identities : evidence from Taiwan and China », p. 462 in : Journal of the Royal Anthropological Institute (N.S.), No. 16, 2010.

[5] Formose est le nom que les Portugais ont donné à Taiwan.

[6] LIN Yuru, Fān Hàn shìli jiāotì xià gǎngkǒu shì jiē de biànqiān : yǐ Mádòu gǎng wéi lì 番汉势力交替下港口市街的变迁:以麻豆港为例 (1624-1895) (The Forceful Displacement of Aborigines by the Han Chinese in the Port of Mattaw, Tainan (1624-1895)), p. 4 in : Chinese Studies, Vol. 23, No. 1, juin 2005.

[7] William T. HIPWELL, « An asset-based approach to indigenous development in Taiwan », p. 294 in : Asia Pacific Viewpoint, Vol. 50, No. 3, décembre 2009.

[8] LIN Yuru, op. cit., p. 4.

[9] Melissa J. BROWN, op. cit., p. 462 ; 464.

[10] William T. HIPWELL, op. cit., p. 295.

[11] HAUPTMAN Laurence, KNAPP G. Ronald, « Dutch-Aboriginal Interaction in New Netherland and Formosa : An Historical Geography of Empire », p. 177 in : Proceedings of the American Philosophical Society, Vol. 121, No. 2, 29 avril 1977.

[12] Koxinga était un pirate et général chinois fidèle aux souverains Ming 明 lors de la fondation de la dynastie Qing. Il a repris Taiwan aux Hollandais.

[13] HAUPTMAN Laurence, KNAPP G. Ronald, op. cit., p. 178.

[14] Les auteurs appuient cette affirmation sur différents arguments : des témoignages écrits historiques, ainsi que les habitudes, traditions, légendes et apparence physique des Thao. Voir CHANG Shu-Chun, TSAI Bi-Kun, TU Chin-Jung, « Are the Shau people in Taiwan of Dutch descent ? », pp. 55 – 64 in : Social Behavior and Personality, No. 39, 2011.

[15] HAUPTMAN Laurence, KNAPP G. Ronald, op. cit., p. 179.

[16] Une grande partie des Aborigènes taïwanais sont aujourd’hui chrétiens.

[17] William T. HIPWELL, op. cit., p. 295.

[18] CHIU Yen Liang, op. cit., p. 87.

[19] Melissa J. BROWN, op. cit., p. 464.

[20] William T. HIPWELL, op. cit., p. 295 – 296.