Bref survol de la littérature féminine en Chine républicaine 中华民国的女性文学简介

Entre la Chine dynastique, au cours de laquelle fleurirent pléthore de poèmes ainsi que les quatre grands romans populaires (Histoire des Trois Royaumes 三国演义, Au bord de l’eau 水浒传, Le voyage en Occident 西游记, Le rêve dans le pavillon rouge  红楼梦) et la féconde période post-maoïste, qui vit déferler en Occident la littérature chinoise contemporaine, s’inscrit une période littéraire méconnue du grand public : celle de la Chine républicaine (1912-1949). Plusieurs républiques se succédèrent en réalité durant ces quarante années : l’éphémère régime de Yuan Shikai, à la mort duquel (1916) les Seigneurs de la guerre s’affrontèrent pour la souveraineté des territoires du nord de la Chine tandis que le Guomindang (Parti nationaliste) tentait de contrôler le sud. Ce dernier s’imposa après l’Expédition du nord et la prise de Shanghai ; pour autant, la proclamation de Tchang Kai-chek à la présidence du pays en 1928 ne signa en rien la stabilité de la république, qui fut secouée jusqu’en 1949 par la guerre civile entre nationalistes et communistes, l’invasion japonaise et la seconde guerre mondiale.

Si la littérature féminine de fiction se fit discrète au début du nouveau siècle, certaines militantes républicaines de la fin des Qing, telles Qiu Jin 秋瑾 ou Chen Xiefen 陈撷芬, sont néanmoins restées célèbres pour leurs essais ou articles en faveur de l’émancipation des femmes. Le Mouvement du 4 mai 1919, né après la signature du Traité de Versaille qui céda au Japon la province du Shandong, fit entrer de plein fouet la littérature chinoise dans la modernité et donna son essor au roman. Les années vingt virent s’épanouir une littérature de l’individu, dans laquelle on explora les tourments de l’homme nouveau. C’est à ce moment qu’une littérature féminine subjective vit le jour. Principalement centrée sur la condition de la « femme nouvelle » (新女性), affranchie et instruite, elle interrogeait les rôles traditionnels féminins et le chemin qu’il restait à parcourir jusqu’à l’émancipation totale. Ding Ling 丁玲, Shi Pingmei 石评梅, Lu Yin 鹿隐, Feng Yuanjun 冯沅君, Ling Shuhua 凌叔华, Chen Ying 沉樱, Bing Xin 冰心 ou encore Luo Shu 罗淑 sont des représentantes de cette littérature profondément emprunte de désillusion, miroir de la condition de ses auteures et des femmes chinoises, prises dans les tourments du monde moderne et éprouvant au sein d’une société encore obsolète des entraves à leur liberté. Les récits sous forme de journaux intimes furent nombreux à cette période, et le style épistolaire ne fut pas en reste (en témoigne par exemple la très nombreuse correspondance entre Lu Yin et son amie Shi Pingmei, publiée dans des revues littéraires), les deux genre signant l’apothéose de l’écriture de soi.

Bientôt la menace japonaise et la seconde guerre mondiale annoncèrent une bifurcation vers une littérature patriote : le roman engagé, emprunt de résistance, supplanta l’écriture subjective dès les années trente. L’écriture de soi s’effaça au profit de récits ancrés dans la dure réalité quotidienne, ou prônant la résistance à l’ennemi. Les écrivaines n’abandonnèrent cependant pas leur conscience féminine, puisque, très souvent, c’est encore de la condition des femmes qu’il fut question dans leurs oeuvres. La « littérature de reportage » de Bai Wei 白微 montra ainsi la misère et les divers traumatismes quotidiens subis par les femmes pauvres. Lu Xiaoman 陆小曼 explora également les difficultés économiques auxquelles devaient faire face certaines Chinoises. Xiao Hong 萧红, quant à elle, problématisa dans son oeuvre le rapport des femmes à la lutte patriotique, en démontrant que s’il fallait lutter contre l’ennemi, il fallait également lutter contre le patriarcat. Ding Ling, très tôt engagée dans la voie marxiste, brossa en premier lieu le portrait de femmes s’éveillant à la révolution, avant de se tourner totalement vers  la littérature socialiste.

Ding Ling fut d’ailleurs la seule auteure ayant débuté sa carrière littéraire après le Mouvement du 4 mai qui continua d’écrire après la proclamation en 1949 de la République populaire de Chine. La littérature devint alors un outil de propagande pour vanter les mérites du régime communiste, les tourments féminins furent taxés de bourgeois et les revendications féminines furent subordonnées à la lutte des classes, qui ne reconnaissait pas la division sexuelle. Ce  n’est qu’à l’heure des réformes d’ouverture de Deng Xiaoping, dans les années quatre-vingt, que la littérature féminine, écrasée par le collectif durant des décennies, allait revenir sur le devant de la scène littéraire et mettre de nouveau en avant des problématiques propres au genre féminin.

Emilie Guillerez

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