« Quelques éléments de continuité dans la production porcelainière de Jingdezhen entre la Chine dynastique et celle du XXIe siècle »

« Quelques éléments de continuité dans la production porcelainière de Jingdezhen entre la Chine dynastique et celle du XXIe siècle », communication à l’occasion de la journée d’étude Quand la Chine repense ses traditions (CRC – IRIEC), 20 octobre 2012, Université Paul-Valéry Montpellier 3

Les traditions ont traversé une période de souffrance durant le XXe siècle en Chine, notamment pendant l’époque maoïste. Mais on constate depuis les années mille-neuf-cent-quatre-vingts un retour en force de certaines traditions chinoises, dont les plus visibles sont le ravivement des religions, des croyances et des fêtes traditionnelles. L’héritage culturel et historique local est même devenu une richesse, base de développement économique au niveau local[i]. Ce phénomène s’est généralisé à la Chine entière, mais certaines régions sont plus concernées que d’autres. C’est le cas de Jingdezhen 景德镇, spécialement représentatif de cette tendance, et par conséquent particulièrement intéressant à étudier. En effet, Jingdezhen est une ville au riche patrimoine culturel et historique : elle a occupé une place prépondérante dans l’histoire de la céramique mondiale, et donc dans les relations internationales, aussi bien sur le plan culturel qu’économique. Mais c’est également une ville qui a dû subir les assauts du pouvoir communiste, de la modernisation, et aujourd’hui de la mondialisation, conséquence de l’ouverture économique du pays. Et pourtant, lorsque le visiteur se rend à Jingdezhen, il se rend aisément compte de l’importance toujours vivace de la porcelaine pour la ville. Dans un tel contexte, il est intéressant de se pencher sur la question de la persistance ou l’abandon des traditions porcelainières à Jingdezhen.

Le sujet est vaste, et nous ne nous pencherons que sur l’un des aspects des traditions porcelainières, à savoir le type de production. À travers l’expression « type de production », on entend répondre à deux questions : quels genres de produits sont fabriqués, et comment, par quels moyens sont-ils fabriqués ? Nous mènerons une étude comparative portant sur le type de production traditionnel et celui que l’on constate à l’ère moderne.

Penchons-nous logiquement en premier lieu sur le modèle traditionnel de production porcelainière. À ce stade, il convient de préciser les limites temporelles du terme tradition employé ici. Dans notre cas, celui de la production traditionnelle de Jingdezhen, la tradition fait référence à une époque correspondant aux dynasties Ming 明 et Qing 清, c’est-à-dire du XIVe siècle au début du XXe siècle[ii].

Il existait historiquement une production officielle et impériale à Jingdezhen, mais il y avait déjà des fours officiels avant que Jingdezhen n’en devienne un. Sous les Song du Nord 北宋 (960 – 1127), ceux-ci étaient situés à Kaifeng 开封, dans l’actuelle province du Henan 河南, puis ils furent déplacés à Hangzhou 杭州, dans l’actuelle province méridionale du Zhejiang 浙江, sous les Song du Sud 南宋 (1127 – 1279)[iii], en même temps que la Cour s’installait plus au Sud, fuyant l’envahisseur mongol. Les fours officiels — en chinois guānyáo 官窑 — étaient des ateliers fournissant en tribut de la céramique aux autorités, à tous les niveaux : ces céramiques étaient distribuées à la Cour, aux fonctionnaires et aux dignitaires, mais également aux souverains étrangers, en guise de présents officiels. Ces fours officiels n’étaient donc pas une nouveauté de Jingdezhen. En revanche, l’instauration des fours impériaux — yùyáo 御窑 — en était une. Cette subdivision des fours officiels était constituée par des ateliers appartenant aux autorités et gérés par ces dernières, dont la production était entièrement réservée à l’empereur et sa famille. Jingdezhen devint four officiel en 1278, sous la dynastie mongole des Yuan 元 (1271 – 1368), avec l’établissement dans la ville du Bureau de la porcelaine de Fuliang (Fúliáng cíjú 浮梁瓷局)[iv]. Quant à la manufacture impériale, elle fut établie dans les premières années de la dynastie Ming[v], et se perpétua jusqu’à l’aube du xxe siècle. Jingdezhen abrita la seule manufacture impériale de l’histoire chinoise.

Les porcelaines qui étaient issues des fours officiels, et à fortiori de la manufacture impériale, répondaient à des critères très précis, dont le plus important consistait en une qualité irréprochable : les fosses mises au jour sur le site de la manufacture impériale, dans le quartier de Zhushan 珠山, étaient remplies de tessons de porcelaine et le prouvent ainsi clairement. Les pièces qui n’atteignaient pas le degré de perfection attendu étaient systématiquement détruites.

Stylistiquement parlant, les porcelaines produites au sein des fours impériaux répondaient à des commandes impériales émanant du Fils du Ciel en personne, qui donnait ses instructions sur le type de pièces qu’il désirait, que ce soit à propos des décors, des formes ou encore des couleurs. Les historiens de l’art sont ainsi capables de déterminer la date approximative d’une pièce impériale en se basant sur son style, qui trahit bien souvent les goûts particuliers de l’empereur de l’époque. À titre d’exemples, citons l’empereur Jiajing 嘉靖 (1522 – 1566), qui était taoïste et dont les porcelaines étaient décorées de manière tout à fait représentative de motifs d’inspiration taoïste, ou l’empereur Zhengde 正德 (1506 – 1521), qui était peut-être converti à l’Islam ou tout du moins vivait à une époque où nombre d’eunuques de la Cour étaient musulmans, et dont les porcelaines présentent des inscriptions coraniques en arabe ou en persan. Citons également l’empereur Qianlong 乾隆 (1736 – 1795), qui avait un goût pour les décors chargés, ce que l’on retrouve dans les porcelaines impériales de son règne.

La manufacture impériale était située au centre de Jingdezhen, sur le Mont de la Perle, Zhushan[vi]. Il s’agissait d’une véritable petite ville à l’intérieur de la ville, avec ses fours, ses ateliers, ses puits, ses bureaux, ses résidences de fonctionnaires et même ses temples dédiés aux divinités protectrices des potiers. Les pièces étaient fabriquées par des artisans, corvéables puis employés[vii]. La production était contrôlée par un fonctionnaire, le superviseur des fours impériaux, qui, selon les époques, venait tantôt de la capitale, tantôt de la région.

Parallèlement à la production officielle, il existait traditionnellement à Jingdezhen une production privée[viii] de deux sortes : la production industrielle et la production de commande. Les pièces réalisées industriellement étaient principalement des objets de vaisselle, de décoration (vases), ou encore des objets de lettrés (coupelles à encre, pose-pinceaux). Ces pièces étaient destinées aux marchés nationaux et internationaux : ils concernaient la Chine entière, mais aussi l’Asie du Sud-Est, puis avec le temps, les marchés se sont élargis au Proche et Moyen-Orient, à l’Europe puis aux Amériques — le Mexique, le Brésil et les États-Unis principalement.

Cette porcelaine était issue de grands ateliers privés fonctionnant de manière industrielle depuis la dynastie Yuan[ix] : le travail était certes manuel, mais le processus de production dans son ensemble était rationalisé et s’effectuait à la chaîne. C’était une forme de travail industriel avant l’heure des révolutions industrielles européennes. Selon les sources chinoises historiques, une pièce passait entre soixante-douze paires de mains avant d’être achevée[x]. La fabrication comportait en effet un grand nombre d’étapes (malaxage des argiles, premier façonnage, tournassage, peinture, etc), chacune étant la spécialité d’un travailleur.

Les différentes parties de ces ateliers de fabrication étaient disposées rationnellement, dans l’ordre logique du processus de fabrication : l’entrepôt servait au stockage des outils et des briquettes de matières premières, qui étaient déplacées dans la cour intérieure afin d’être transformées en pâte. Celle-ci était alors transportée dans la salle des argiles, située à proximité, où les terres étaient travaillées. Une fois l’argile prête à être façonnée elle était déplacée vers le hall principal — où s’effectuait le façonnage des pièces, disposé tout en longueur avec une allée reliant les différents compartiments, eux-mêmes agrémentés d’étagères en bois encastrés dans la structure du bâtiment. Ce hall était ouvert sur la cour intérieure, où pouvaient facilement être déposées les pièces crues pour le séchage. Les distances étant réduites au maximum entre les espaces successifs du processus de production, le gain de temps était indéniable.

Plan d’un atelier traditionnel

Le deuxième type de production privée traditionnelle était celui de la porcelaine de commande, destinée aux marchés étrangers. La porcelaine de la dynastie Song était déjà exportée dans toute l’Asie jusqu’au Proche et Moyen-Orient. Mais c’est au XVIIe siècle que l’on assiste véritablement à la naissance de la porcelaine de commande : une porcelaine qui va plus loin dans la volonté de satisfaire la demande étrangère que la porcelaine d’exportation, déjà adaptée aux goûts étrangers.

Ces porcelaines présentaient des formes et décors particuliers et étrangers aux usages chinois : il s’agissait de vaisselle typiquement européenne (chopes de bière, bassines de rasage), avec des décors bibliques (représentant le Christ en particulier), des paysages et personnages européens (moulins hollandais, personnages en perruques), les armes de familles nobles, etc. Contrairement aux porcelaines d’exportation habituelles, ces commandes émanaient de demandeurs indépendants. Pour passer commande, ceux-ci envoyaient en Chine des dessins ou encore des modèles en bois ou en métal. Ces modèles parvenaient à Jingdezhen, où des ateliers privés répondaient individuellement à ces demandes.

Après avoir fait état des différents types de production traditionnelle, penchons-nous sur les formes modernes de production à Jingdezhen. Tout comme nous avons défini les époques impliquées dans le mot tradition, définissons à présent ce que nous entendons par moderne : nous qualifions de moderne la période qui s’est ouverte à la fondation de la République Populaire de Chine (1949) et qui recouvre les années de réformes et d’ouverture de la Chine, des années mille-neuf-cent-quatre-vingts à aujourd’hui.

Cherchant à mettre en évidence les éléments de continuité et de rupture des traditions porcelainières de Jingdezhen, rappelons tout d’abord qu’il existait traditionnellement une production officielle à Jingdezhen. Depuis 1949, on constate que cette production a persisté, tout en présentant quelques évolutions. Il s’agit généralement de services à vaisselle de grande qualité, utilisés lors de banquets officiels ou offerts en présents d’État à des dignitaires étrangers. À titre d’exemples, une assiette de Jingdezhen au motif du Shuihuzhuan 水浒传[xi] a été offerte en 1951 par Mao Zedong à Staline, et en 1972 un service en porcelaine bleu-et-blanc de Jingdezhen a fait office de présent officiel de Zhou Enlai à Nixon lors de la visite de ce dernier en Chine. Jingdezhen a donc continué à fournir des porcelaines officielles à l’État, même pendant la période maoïste. Les porcelaines impériales ont évidemment disparu en même temps que le dernier empereur. Qu’est donc devenue la manufacture impériale ? Entre 1907 et 1910, elle a été reprise sous la forme d’une société à « collaboration public-privé » et renommée Société d’industrie porcelainière du Jiangxi 江西瓷业公司[xii]. En 1949, elle est devenue la première usine d’État productrice de porcelaine à Jingdezhen, et elle a été rebaptisée Usine de porcelaines Jianguo 建国 (Jiànguó cí chǎng 建国瓷厂, ou littéralement : Usine de porcelaine de l’édification du pays)[xiii]. Suivant le modèle national, les entreprises privées de Jingdezhen ont été collectivisées et nationalisées, avec la création de nombreuses autres usines d’État. Ce sont ces usines d’État qui ont pris en charge la production de porcelaines officielles jusqu’en 1995, quand l’ouverture économique de la Chine a provoqué la faillite des usines d’État[xiv] et favorisé le retour des entreprises privées. Depuis lors, des porcelaines destinées à un usage officiel sont toujours produites à Jingdezhen, mais sont confiées à des entreprises privées.

           La production privée est le premier type de production qui s’est développé à Jingdezhen. C’est aussi celui qui perdure aujourd’hui avec le plus de vigueur. Comme nous l’avons évoqué, l’une des caractéristiques de la production porcelainière à Jingdezhen était sa forme industrialisée. Dans la Chine moderne, cette production industrielle existe toujours mais elle a évolué, poussée dans ce sens par la modernisation des procédés. Les grands ateliers traditionnels ont laissé place à des usines mécanisées. Les machines remplacent les hommes et leurs savoir-faire pour la plupart des tâches, de la préparation des argiles à la cuisson des pièces en passant par le façonnage et la pose des différents types de décors. L’abandon des techniques traditionnelles et leur remplacement par des moyens mécanisés ont débuté dans les années mille-neuf-cent-cinquante et n’ont cessé jusqu’à aujourd’hui. Si les pièces industrielles consistent encore principalement en de la porcelaine de vaisselle, des entreprises privées de Jingdezhen se tournent vers la céramique sanitaire ou celle de haute technologie.

            La production de commande, initiée au XVIIe siècle, perdure aujourd’hui encore et est possible auprès des entreprises privées. Facilitée par une ouverture plus aisée au monde, elle concerne aussi bien les produits industriels, fabriqués en séries, que les pièces artisanales faites à la main en nombre limité dans de petits ateliers, généralement de type familial. Par ailleurs, cette production artisanale ne concerne pas seulement la porcelaine de commande, loin de là. La plus grande part des pièces proposées par ces ateliers artisanaux ne répondent pas à une commande particulière, même si elle satisfait tout de même les attentes du marché. À Jingdezhen, cette production artisanale est spécialisée. Ainsi, les ateliers proposent des imitations de vaisselle ancienne, de la porcelaine de décoration, des figurines, des vases, etc. La production artisanale avait été remplacée pendant l’ère maoïste par une production uniquement industrielle et presque entièrement mécanisée. Pourtant, depuis les années mille-neuf-cent-quatre-vingts et mille-neuf-cent-quatre-vingt-dix, on assiste à un retour de ces ateliers familiaux, qui font inévitablement penser aux ateliers familiaux qui ont représenté la grande majorité des producteurs privés de porcelaine de la dynastie Song à la fondation de la République Populaire de Chine. Nous avons précédemment décrit ces ateliers traditionnels ; puisque nous constatons le retour d’une forme apparentée d’ateliers de nos jours, il est intéressant d’en vérifier les similitudes et les différences. Du point de vue de l’organisation interne du travail, on constate d’abord un nombre réduit de personnel. Cela s’explique par la réduction du nombre des tâches engendrée par l’utilisation d’un certain nombre de machines. Ainsi, un atelier artisanal compte aujourd’hui une dizaine de personnes, travaillant avec des techniques semi-manuelles : des machines sont utilisées notamment pour préparer les argiles, le tour de potier est entièrement mécanique, et le four à gaz au maniement simplifié a remplacé le four traditionnel qui requérait les compétences d’un grand nombre de travailleurs. En revanche, le façonnage au tour et la pose des décors, peints ou incisés, est manuel même si on a parfois recours à la technique du transfert sur porcelaine. Mais c’est la disposition des ateliers qui a le plus nettement évolué : les porcelaines modernes sont aujourd’hui généralement produites au rez-de-chaussée d’un bâtiment moderne, les étages étant réservés à l’habitat ou aux bureaux. Le nombre de pièces est également réduit, et le séchage s’effectue en intérieur (parfois chauffé) ou en extérieur, sur des balcons[xv].

            On retrouve donc bien dans la Jingdezhen des XXe et XXIe siècles une production officielle et une production privée, industrielle, artisanale et de commande. Mais la production privée s’est également enrichie d’une production artistique, c’est-à-dire des porcelaines uniques faites par des artistes diplômés, ou, pour les plus âgés des travailleurs sur porcelaine, d’anciens disciples de maîtres porcelainiers détenteurs des techniques traditionnelles. Ces objets d’art sont de tous les types et il s’agit tout aussi bien de créations en rupture avec la tradition que de porcelaines inspirées des productions historiques de Jingdezhen. Une partie des artistes se distinguent pour leurs talents en peinture sur porcelaine, mais la part artistique d’une pièce peut également résider dans la forme de la pièce ou la maîtrise des techniques de couvertes colorées. Les artistes produisent leurs porcelaines dans des structures diverses. Il s’agit généralement de studios privés, mais il existe aussi des centres d’accueil d’artistes céramiques, plus spécialement destinés aux céramistes non-résidents de Jingdezhen.

Le fait même que la porcelaine continue à faire vivre près de la moitié de sa population est une continuité dans l’histoire porcelainière de Jingdezhen. Ceci est particulièrement remarquable et compose l’identité de la ville. Alors que les types de production porcelainière sont restés sensiblement les mêmes depuis les débuts de l’industrie porcelainière de Jingdezhen jusqu’à l’ère moderne, on constate certaines évolutions aux XXe et XXIe siècles. Si les divers types de produits sont restés les mêmes, dans la distinction entre porcelaines officielles et porcelaines privées, ils se sont enrichis d’une production artistique originale de plus en plus vivace. En revanche, le mode de production a beaucoup évolué : si on retrouve un certain nombre de gestes traditionnels dans les ateliers spécialisés dans les imitations de pièces anciennes, la modernisation et la mécanisation ont rendu inutiles de nombreux savoir-faire, que ce soit dans les usines ou les ateliers artisanaux. Tout en promouvant le développement, l’enjeu de Jingdezhen est à présent de conserver son héritage absolument unique en matière de culture porcelainière.

Nancy Balard


[i] Voir GOODMAN David S. G., « Structuring Local Identity : Nation, Province and County in Shanxi during the 1990s » in : The China Quarterly, N° 72, décembre 2002.

[ii] En effet, les spécialistes de la culture porcelainière de Jingdezhen s’accordent à affirmer que le processus traditionnel de production porcelainière n’a pas connu de transformation sensible durant ces deux dynasties, malgré certaines innovations artistiques et techniques. Dans le présent article, nous mentionnerons explicitement les époques lorsqu’il sera nécessaire de différencier les périodes, dans le cas contraire nous utiliserons le terme tradition ou traditionnel, en référence aux ères dynastiques des Ming et des Qing.

[iii] WANG Guangyao 王光尧, Zhōngguó gǔdài guānyáo zhìdù 中国古代官窑制度 (L’organisation des fours officiels de la Chine ancienne), Zijincheng chubanshe, Pékin, 2004, p. 146.

[iv] LIANG Miaotai 梁淼泰, Míng Qīng Jǐngdézhèn chéngshì jīngjì yánjiū 明清景德镇城市经济研究 (Recherches sur l’économie de la ville de Jingdezhen sous les dynasties Ming et Qing), Jiangxi renmin chubanshe, Nanchang, 2004, p. 10.

[v] Certains spécialistes avancent la date de 1369, et d’autres celles de 1402.

[vi] Durant toute son existence, la manufacture impériale a toujours été située au même emplacement.

[vii] WANG Guangyao 王光尧, Zhōngguó gǔdài guānyáo zhìdù 中国古代官窑制度 (L’organisation des fours officiels de la Chine ancienne), Zijincheng chubanshe, Pékin, 2004, p. 208 – 209.

[viii] La production privée est antérieure à la production officielle et remonte au moins à la période des Cinq dynasties.

[ix] JIANG Qi蒋祈, Táojì 陶记 (Notes sur la céramique), traduction de ZHAO Bing, p. 185 – 188, in : La splendeur du feu, Chefs d’œuvre de la porcelaine chinoise de Jingdezhen du XIIe au XVIIIe siècle, 2e éd. Éditions You Feng, Paris, 2006.

[x] HE Li, La céramique chinoise [traduction de l’anglais par Paul Delifer], Thames and Hudson, Paris, ©2006, p. 208.

[xi] Roman de cape et d’épée du XIVe siècle.

[xii] WANG Zongda 汪宗达, YIN Chengguo 尹承国, Xiàndài Jǐngdézhèn táocí jīngjì shǐ : 1949 – 1993 nián 现代景德镇陶瓷经济史 : 1949 – 1993 年 (Histoire moderne de l’économie céramique de Jingdezhen : 1949 – 1993), Zhongguo shuji chubanshe, Beijing, 1994, p. 16.

[xiii] Ibid., p. 21 – 22.

[xiv] TU Chaohua 涂超华, Jǐngdézhèn táocí rúhé cái néng gēn shàngshì chǎng 景德镇陶瓷如何才能跟上市场脚步, in : Zhōngguó qīngnián bào 中国青年报 (China Youth Daily), 25 avril 2005. Site Internet du China Youth Daily : http://zqb.cyol.com/content/2005-04/25/content_1074068.htm (consulté le 09 mai 2012).

[xv] FANG Lili 方李莉, Chuántǒng yǔ biànqiān : Jǐngdézhèn xīnjiù mínyáoyè tiányě kǎochá 传统与变迁 :景德镇新旧民窑业田野考察 (Traditions et évolutions : Enquête sur l’histoire des fours populaires de porcelaine de Jingdezhen), Jiangxi renmin chubanshe, Nanchang, 2000, p. 129.

Publicités

L’avenir du Parti Communiste Chinois (PCC) au pouvoir, après le XVIIIe Congrès de novembre 2012

Du 8 au 15 novembre 2012, le XVIIIe Congrès du Parti communiste Chinois (PCC), ou shíbādà 十八大, a renouvelé l’ensemble de son équipe dirigeante, comme cela se pratique tous les cinq ans, à savoir, essentiellement, les membres du Comité Central du Parti, ceux de la Commission Centrale de la Discipline et ceux ce la Commission Militaire Centrale (CMC). Il s’agit du plus important renouvellement depuis longtemps.

Ce Congrès s’est préparé dans le plus grand secret en Chine, où les médias chinois ont été fortement censurés. En revanche, lors de sa tenue, un centre de presse a été ouvert pour y accueillir les journalistes étrangers, qui ont été 1 700 à s’y inscrire, selon une dépêche de l’agence Xinhua du 6 novembre 2012. Ces derniers n’ont pu glaner que les informations officielles. Un important dispositif sécuritaire a également été déployé à Pékin.

Un contrôle d’identité a, par exemple, été imposé à l’entrée de tous les grands centres commerciaux de la ville et des officines de photocopies proches des universités ont interrompu leurs services. Les instructions fournies par le gouvernement aux chauffeurs de bus et de taxis ont été celles de « distribution zéro » (aucun tract, slogan etc.).

Le mot shíbādà 十八大 (XVIIIe Congrès) a été censuré sur l’internet chinois, mais plus de 3 millions d’internautes Chinois auraient réussi à contourner la censure en employant le mot « Sparte » pour désigner ce Congrès, car la prononciation chinoise de cette cité antique diffère peu de shíbādà[1]. Sparte se prononce Sībādá 斯巴达 en mandarin.

La nouvelle équipe au pouvoir, comprenant notamment tous les nouveaux membres du Comité permanent du politburo, élus par le Comité central du Parti, sera-t-elle « libérale » ou conservatrice ? Va-t-elle poursuivre la même politique d’ouverture économique mais de fermeture politique, qui prédomine en République Populaire de Chine (RPC), depuis que Deng Xiaoping 邓小平 (1904-1997), a lancé une vaste réforme économique de ce pays, en 1978, au travers d’une politique dénommée « Réforme et Ouverture » (Gǎigé Kāifàng 改革开放)?

Cette dernière a permis à la RPC de connaître une croissance économique à deux chiffres pendant trente ans et de rattraper le niveau de développement de la plupart des pays occidentaux (auquel il convient de joindre le Japon et la Corée du Sud, aux niveaux de développement économique particulièrement avancés), voire de les dépasser. Ainsi, la RPC est-elle devenue, en 2012, le premier producteur, et consommateur, mondial de voitures, de téléphones mobiles etc. Elle a conquis, en 2010, le rang de deuxième puissance économique mondiale, derrière les États-Unis, mais devant le Japon, alors qu’elle n’était encore que huitième en 1989. Son PIB est passé de 451 à 7 298 milliards de dollars et celui, par habitant, de 400 à 5 417 dollars[2].

Elle a ainsi atteint un stade auquel les autres pays occidentaux avaient mis plus d’un siècle à accéder. La RPC recense, sur son site gouvernemental officiel, en novembre 2012, un million de millionnaires en dollars, mais aussi 450 millions de pauvres (moins de 2 dollars de salaire journalier).

Cette croissance n’a-t-elle donc pas été trop rapide, laissant de côté une multitude de pauvres, dont le nombre ne cesse d’augmenter, et le mécontentement sur internet également ?

L’oubli volontaire par Deng Xiaoping de toute réforme politique, qui n’a d’ailleurs pas été à l’ordre du jour depuis lors, ne risque-t-elle pas maintenant de freiner cette prospérité, voire de nuire à la légitimé économique, donc politique, du Parti ?

Dans ces conditions, la nouvelle équipe dirigeante du PCC ne sera-telle pas « contrainte » de s’ouvrir à la démocratie, pour maintenir son autorité ? Quel peut être alors l’avenir de ce Parti qui, dans l’Histoire du monde, est le parti communiste qui se maintient le plus longtemps au pouvoir ?

En effet, à l’exception du parti soviétique, souverain sans partage, durant soixante-dix ans en République Soviétique, jusqu’à sa chute en 1990, le PCC est le parti communiste qui s’est maintenu le plus longtemps au pouvoir. A l’heure actuelle, en 2012, il constitue le plus ancien tenant encore les rênes d’un pays.

Il dirige la RPC d’une main de fer depuis que Mao Zedong 毛泽东 (1893-1976), à sa tête, a pris le pouvoir et a proclamé la République Populaire de Chine, le 1er octobre 1949, sur la place Tiananmen 天安门de Pékin, devant plus d’un million de personnes.

Qui sont les nouveaux dirigeants de la RPC ?

 

La nouvelle équipe dirigeante fait partie de la génération des « jeunes instruits » ou zhīqīng知青, ces Chinois envoyés, pendant leur enfance et durant la Révolution Culturelle (1966-1976), dans les campagnes, par Mao, afin d’y être rééduqués. Trop jeunes pour devenir Gardes Rouges, ou Hóngwèibīng 红卫兵, les nouveaux dirigeants de la RPC, qui étaient collégiens à cette époque, ont subi de dures épreuves dans leur enfance, à la campagne. Cette expérience les a beaucoup marqués, et pourrait, de l’avis de plusieurs experts, dont le chercheur français Michel Bonnin (1949-)[3], influer sur leur nouvelle façon de diriger le pays, qui serait différente de celle de Hu Jintao qu’il juge « robotique et guindé » dans une interview au journal Le Monde [4].

La deuxième mandature de Hu Jintao胡锦涛 (1942- ) arrivant à échéance en 2012, son successeur, Xi Jinping习近平 (1954- ), avait déjà été désigné par le Parti, lors du Congrès de mars 2011. Il a d’abord été vice-président de la CMC, et il a occupé le poste de vice-président de la RPC, à compter de mars 2008 et, en principe, jusqu’en mars 2013.

Le nouveau Secrétaire Général du PCC, et président de la CMC, qui deviendra « naturellement » Président de la RPC, lors du Congrès de mars 2013, Xi Jinping et son Secrétaire Adjoint, Li Keqiang 李克强 (1955- ), qui sera le nouveau Premier Ministre à partir de cette date, avaient donc déjà été désignés, lors du Congrès de mars 2011, pour occuper ces postes, au sein du PCC, à partir de novembre 2012, et en RPC, à partir de mars 2013.

Hu Jintao a volontairement renoncé, lors de ce Congrès de novembre 2012, à demeurer président de la CMC, encore deux ans, à l’inverse de ses prédécesseurs. Il est le premier dirigeant de la RPC à transmettre simultanément le pouvoir de Secrétaire général du PCC et de président de la CMC.

De l’avis de plusieurs experts, chercheurs et journalistes, Xi Jinping serait plus réaliste, plus charismatique et moins dogmatique que son prédécesseur.

Lorsque son père, Xi Zhongxun 习仲勋 (1913-2002), ancien compagnon de lutte de Mao Zedong -mais aussi plus tard, artisan des réformes économiques de Deng Xiaoping- fut exclu du Parti durant la Révolution culturelle, Xi Jinping fut envoyé comme travailleur rural dans la province du Shaanxi, où il vécut près de sept ans, de 15 à 22 ans (de 1969 à 1975), dans une habitation troglodytique.

Il s’y est distingué par le fait qu’il lisait beaucoup et qu’il aurait rendu d’importants services aux paysans de cette région rurale reculée. Ainsi est né le mythe fondateur du nouveau Président de la RPC, un peu comme avait été créé celui de Mao durant La longue Marche 长征. Dans un livre autobiographique qu’il a écrit et publié en 1998, Xi Jinping se qualifie « pour toujours » de « fils de la terre jaune ».

Ainsi, alors qu’il se proclame ouvertement anti-maoïste, paradoxalement, il est imprégné de cette éducation au sein du Parti et pourrait renouer avec le style de gouvernement de Mao, c’est-à-dire un pouvoir plus directif que celui de son prédécesseur. En outre, son charisme et le fait qu’il soit considéré comme un Héros du Parti, à l’instar de Mao, semble aussi faire de lui un dirigeant dont l’autorité tiendrait d’abord à ces deux facteurs. Ils étaient valables pour Mao et Deng, mais pas pour leurs deux successeurs, secrétaires généraux du PCC, Jiang Zemin 江泽民 (1926- ) et Hu Jintao. Le premier a dirigé la RPC de 1992 à 2002 et le second, de cette date à 2012.

Aujourd’hui, le mouvement s’est inversé dans le village où Xi Jinping a vécu parmi les paysans : les jeunes ruraux quittent souvent leur terre natale pour rechercher la prospérité en ville. A quelques pas de l’habitation troglodyte où vécut Xi, on peut encore voir une ancienne peinture de propagande représentant un soldat et des paysans autour d’un chef tenant à la main un document sur la planification du biogaz. Il s’agit d’une allusion à Xi Jinping lui-même, qui, une fois ses études terminées, a été désigné chef du Parti local, s’est rendu dans la province du Sichuan pour y apprendre les techniques de production de gaz, et a ensuite construit le premier puits de fermentation du Shaanxi[5].

On voit donc que Xi Jinping renoue avec les Héros mythiques et les modèles du travail du Parti, promus par Mao.

Il a rejoint la Ligue de la Jeunesse Communiste chinoise (gòngqīngtuán 共青团) en 1971, puis le PCC en 1974. Il étudia le génie des procédés à l’Université Qinghua 清华 de Pékin, de 1975 à 1979. Son champ d’études fut dicté par le Parti, et il ne fit jamais carrière dans ce domaine. Xi Jinping est l’une des figures de proue de cette «5e génération de dirigeants » du PCC qui a accédé au pouvoir en novembre 2012. Il est considéré comme le chef de file de la faction des « Princes rouges » ou Taizǐ 太子, c’est-à-dire des descendants d’anciens compagnons de lutte de Mao Zedong, lors des deux guerres civiles (de 1927 à 1937 puis de 1946 à 1949), que le PCC a menées contre le Guomindang 国民党.

Sa première affectation en 1982 a été celle de premier secrétaire d’un comité du

Hebei 河北, réputé pour l’élevage des porcs. Puis il exerça des responsabilités de gouverneur dans les provinces côtières du Fujian et du Zhejiang, où il lutta contre la corruption et promut l’écologie.

Il a épousé, en secondes noces, en 1987, la célèbre chanteuse Peng Liyuan  彭丽媛 (1962-). Elle est major général au sein de l’Armée Populaire de Libération (APL) et chante surtout des chansons militaires et révolutionnaires. Ce couple formé d’un grand dirigeant politique et d’une artiste rappelle celui de Mao et de Jiang Qing江青 (1914-1991), sa dernière épouse, tristement célèbre pour avoir été l’inspiratrice de la Révolution Culturelle.

Quant à Li Keqiang, officiellement nommé Premier Secrétaire Adjoint du PCC lors du XVIIIe Congrès, il a également occupé le poste de Vice-Premier Ministre de 2008 à 2013. Il a aussi connu la vie à la campagne, de 1974 à 1978, durant la Révolution Culturelle, mais en a moins souffert que Xi car il s’agissait de la fin de ce mouvement, qui s’était « adouci ».

En 1980, il fut élu Secrétaire de la Ligue de la Jeunesse Communiste de l’université de Pékin. Il intégra en 1982 le Secrétariat de section de la Ligue de la Jeunesse Communiste, où il a côtoyé Hu Jintao. Li Keqiang en deviendra Secrétaire général de 1993 à 1998.

En juin 1988, il est devenu le plus jeune gouverneur du pays, en dirigeant la province du Henan.

Les « programmes » politiques de Xi Jinping et de Li Keqiang n’ont pas été dévoilés. Ils sont toutefois limités par le fait que le plan quinquennal adopté par l’Assemblée de mars 2011 leur tient lieu de feuille de route.

Lors de ce Congrès, ont aussi été nommés, par le Politburo, les sept membres -tous nouveaux- du Comité permanent du Parti, qui gouvernera de fait la RPC. Ils étaient au nombre de neuf durant les deux mandats de Hu Jintao.

Accompagnant Xi Jinping et Li Keqiang, ces nouveaux dirigeants de la RPC sont :

– Wang Qishan, partisan de changements de pratiques économiques, proche de l’ancien Premier Ministre Zhu Rongji  朱镕基 (1928- ), principal artisan des réformes économiques de Deng;

– Liu Yunshan, responsable de la propagande, et contrôlant étroitement la presse et internet (sa nomination au plus haut rang dans le Parti montre la crainte de l’instabilité politique que pourrait générer la montée en puissance d’internet, notamment par son nombre croissant de blogueurs critiques) ;

– Zhang Dejiang, qui a remplacé Bo Xilai à la tête de la ville de Chongqing, après la destitution de ce dernier, et qui semble assez « moderniste » (contrairement à Bo qui était maoïste);

– Zhang Gaoli, chef du PCC de la ville de Tianjin ;

– Yu Zhengsheng, Secrétaire général de la ville de Shanghai et réformateur économique.

Ces nouveaux membres semblent de tendance plutôt libérale au niveau économique, mais pas politique. Ils sont tous issus de la Ligue de la Jeunesse Communiste Chinoise, et « princes rouges » [6].

En effet, à l’heure actuelle, le recrutement des membres du Parti, et en particulier de ses cadres, s’est complètement inversé par rapport à celui de ses débuts. Du temps où Mao dirigeait le PCC, les paysans en premier, les ouvriers ensuite, constituaient le gros du contingent des membres. Or, depuis la mise en application, à partir de 1998, de la politique de Triple Représentativité (sāngè dàibiǎo 三 个 代 表) de Jiang Zemin, qui visait notamment à intégrer les élites intellectuelles et financières du pays au sein du PCC, celles-ci ont tendance à représenter une part croissante de l’effectif du Parti. Les dirigeants en sont tous issus.

Ainsi, le PCC, à l’origine paysan puis prolétaire, est peu à peu devenu, depuis le milieu des années 1990, et surtout dans les années 2000, un parti bourgeois, ce qui apparaît comme contraire aux principes initiaux du communisme définis par Marx (1818-1883), en 1848, dans le Manifeste du Parti Communiste [7], co-rédigé, en Angleterre, avecFriedrich (1820-1895), à ceux de Lénine Lénine (1870-1924)[8], et même de Mao Zedong [9].

La théorie de la triple représentativité explicite les trois catégories que le PCC se doit de représenter : les « forces productives progressistes », la culture chinoise moderne et les «intérêts fondamentaux de la majorité de la population» chinoise. Les trois représentations sont interprétées comme un moyen pour le PCC d’intégrer les élites économiques issues de la libéralisation de 1978 dans l’appareil du PCC.

Elle légitime l’inclusion du capitalisme et des entrepreneurs privés au sein du PCC, et fut le sujet d’une profonde opposition au sein du Parti.

Aujourd’hui, le Parti recrute essentiellement les élites intellectuelles, en repérant les meilleurs élèves et étudiants, qui sont invités à joindre la Ligue de la Jeunesse Communiste, laquelle les conduit, après un parcours d’intégration, certes difficiles, à être membre du Parti. L’adhésion au PCC suppose la rédaction d’une lettre de motivation puis un stage d’un an, durant lequel le membre-stagiaire suit des formations très rigoureuses au sein d’Ecoles du Parti. Une enquête sur sa vie privée et son comportement, à la fois au travail et dans les études, est menée et suivie par deux parrains, ou jièshàorén 介绍人. A l’issue de cette période, le candidat et ses deux parrains présentent un dossier devant une Assemblée de la cellule locale du Parti à laquelle il a postulé. Celle-ci, après examen du dossier des parrains, notamment sur le comportement d’obéissance et de respect des valeurs morales du candidat, rend son verdict sur son acceptation comme membre ou non.

Les enseignements suivis étant assez difficiles, de moins en moins de paysans peuvent prétendre au statut de membres. Ce ne sont que les élites intellectuelles qui y parviennent.

Il s’agit donc d’un système de « reproduction sociale » d’une élite, conforme à la théorie du sociologue français Pierre Bourdieu (1930-2002)[10].

Les membres du Parti possèdent un « capital symbolique », tel que défini par Pierre Bourdieu, en sus -le plus souvent- d’un capital matériel (« richesses »). Ce « capital symbolique » résulte de leurs connaissances, acquises lors de leur formation au sein du Parti, et dont est dépourvu le reste de la population.

Selon nous, cette classe dominante, constituée par les membres actuels, et urbains, du Parti, a un fort pouvoir sur le peuple, ce qui facilite son obéissance. Son pouvoir est alors issu de son savoir, c’est-à-dire de sa compétence, de sa maîtrise des « zones d’incertitudes », selon le concept de Crozier et Friedberg[11].

Cette théorie explique comment une élite financière peut accumuler du capital symbolique (connaissances) et social, au travers des réseaux de relation, pour dominer les autres « classes ». Cette maîtrise des réseaux sociaux comme source de pouvoir est particulièrement bien adaptée à la Chine où la notion de guānxì 关系 (relations) est très importante. En étant membres du Parti, ils peuvent agir sur la situation d’autres personnes de leur famille, connaître les individus les plus influents au sein des gouvernements locaux et du gouvernement central, et ainsi accroître davantage leur capital social et économique.

Il s’agit alors d’une sorte de reproduction d’une élite, similaire à celle que l’on peut observer, par exemple, au sein des Grandes Ecoles en France. Les familles les plus aisées peuvent financer les études de leurs enfants dans les meilleures classes préparatoires -qui sont aussi les plus chères- afin de réussir les concours d’entrée de ces Ecoles d’élite intellectuelle, elles-mêmes très onéreuses. Ces élites ayant suivi les meilleures études, elles disposent d’un fort capital culturel et symbolique, celui des savoirs et des connaissances-source de pouvoir- qui s’accumule de génération en génération.

Les nouveaux dirigeants de la RPC, issus du XVIIIe Congrès confirment cette tendance.

Ces nouveaux dirigeants vont-ils poursuivre la même politique autoritaire que le PCC a menée depuis son accession au pouvoir en RPC en 1949 ?

 

Ce Congrès a adopté, à l’unanimité, une réforme des statuts du PCC, qui incorporent le concept de « développement scientifique » (kēxué fāzhǎn 科学发展), promu par Hu Jintao, aux côtés des pensées de Mao, de la théorie de Deng Xiaoping et de la Triple Représentativité de Jiang Zemin, ainsi que la notion de développement écologique.

La notion de développement scientifique signifie la poursuite de l’extension et de la mise en place de la théorie communiste en Chine, c’est-à-dire l’accession -utopique- à une société égalitaire, en s’appuyant paradoxalement sur une croissance économique capitaliste, génératrice d’inégalités de richesses.

Ces nouveaux statuts qualifient « la Réforme et l’Ouverture » de caractéristique distincte de la Chine, à poursuivre. Le système, la voie, et les théories socialistes « aux couleurs chinoises » (yǒu zhōngguó tèsè de 有中国特色的) ont aussi été incluses [12]. Il est également mentionné, dans ces nouveaux statuts, que le Parti choisit ses cadres en tenant compte, à la fois de leur qualité morale et de leur compétence professionnelle, la priorité étant accordée à la première. Cette volonté se situe pleinement dans la pensée confucéenne de recherche de la vertu. Elle a pour objectif de lutter contre la corruption mais elle met essentiellement l’accent sur l’obéissance des nouveaux cadres recrutés.

Ces récents statuts se situent donc dans la continuité des précédents, s’appuient sur les mêmes doctrines et théories, tout en s’adaptant et en incorporant celles du dernier dirigeant, Hu Jintao, selon les deux conceptions traditionnelles chinoises qui sont pourtant en contradiction : la conception taoïste de mutation, et celle , confucéenne, de continuation de la « tradition », à savoir ici, les pensées des principaux dirigeants successifs du Parti.

Ils perpétuent et accentuent même la notion de discipline et celle d’obéissance, notamment en insistant sur les qualités morales des nouveaux cadres recrutés.

Une brochure du discours de politique générale prononcé par Xi Jinping lors de ce Congrès a été immédiatement diffusée dans tout le pays, et la rhétorique générale du PCC n’a guère évolué depuis celle des statuts de 2007, poursuivant ainsi la même tradition et politique d’obéissance.

Il semblerait donc que l’introduction de la démocratie à l’occidentale ne soit pas encore à l’ordre du jour en RPC, ce d’autant plus que ce concept reste flou pour la plupart des Chinois.

En effet, de septembre 2009 à juin 2010, nous avons mené, en mandarin, en Chine continentale, des enquêtes, auprès de membres et de non-membres du PCC[13], qui nous ont confirmé cette idée.

Le concept de « démocratie », ou « souveraineté du peuple » dans son étymologie grecque, n’a pas la même acception, et partant, pas la même résonnance en Occident que dans la plupart des pays d’Asie ou même d’Afrique.

Si ce concept est né dans la Grèce antique, ce n’est pourtant qu’au xviiie siècle, en France, que fut formulée la théorie de la séparation des pouvoirs par le philosophe et penseur politique français, Montesquieu (1689-1755). Le suffrage universel fut mis en place pour la première fois aux Etats-Unis en 1776. Aujourd’hui, ils constituent les deux fondements de la définition occidentale de « démocratie », à laquelle s’ajoutent les libertés d’expression, d’opinion et de réunion.

Si ce régime politique est aujourd’hui celui des pays d’Europe, de l’Australie, des Etats-Unis et du Japon, il n’est pas entièrement appliqué dans les autres pays, notamment d’Asie, pourtant qualifiés de démocraties, tels que l’Inde, l’Indonésie, la Corée du Sud etc.

En Chine, cette notion n’est apparue qu’au début du xxe siècle, lors de l’envoi massif d’étudiants à l’étranger. Avec la science, elle a été l’un des maîtres mots de la Révolution de 1911, et surtout du Mouvement du 4 mai 1919, ou Wǔsìyùndòng 五四运动. Mais à l’origine, elle n’avait été traduite que phonétiquement en chinois, ce qui prouve qu’elle n’avait pas de sens, ni dans la langue, ni dans la pensée chinoise.

D’après nos interviews et nos discussions avec des Chinois de tous âges et de différentes catégories SocioProfessionnelles (CSP), il appert que ce concept recèle différentes acceptions, allant du droit de vote pour tous à la liberté d’expression. Le modèle occidental n’est presque jamais mis en avant -sauf par les grands dissidents- comme exemple à suivre. La majorité des Chinois qui pensent à la démocratie, prennent plutôt comme référence celle de Taïwan -peuplé de Chinois- voire du Japon, pays d’Asie qui leur sont plus proches, à la fois géographiquement et surtout culturellement.

Selon ce que nous avons entendu lors de notre séjour en Chine, ou lors de rencontres avec des étudiants chinois en France, beaucoup de Chinois considèrent que leur pays est démocratique, dans la mesure où ils disposent du droit de vote. En réalité, ils ne peuvent prétendre aux libertés fondamentales attachées au principe occidental de démocratie.

Le fait de ne pas élire leurs dirigeants politiques ne semble pas être un obstacle à la démocratie, de l’avis de la majorité des Chinois que nous avons rencontrés, quels que soient leur origine sociale ou leur âge.

La plupart d’entre eux pensent que nos élections, notamment présidentielles, telles qu’elles ont lieu en France ou aux Etats-Unis, sont source de désordre et de désorganisation politique, nuisant au gouvernement du pays. Ces idées sont le fruit de la forte censure imposée par le PCC sur tous les médias chinois, ainsi que de la propagande enseignée à l’école et également diffusée au travers de ces médias.

Pourtant, la plupart des Chinois que nous avons interrogés pensent que le PCC ne pourra se maintenir au pouvoir que s’il se démocratise. Ils entendent par là que le Parti devra leur accorder une plus grande liberté d’expression et d’opinion. Elle constituait la principale revendication des étudiants chinois sur la place Tiananmen en 1989. Il ne s’agit en aucun cas de renverser le gouvernent du PCC par une « révolution » mais simplement de le réformer.

Le concept de démocratie n’est volontairement pas enseigné dans le système éducatif chinois.

Quel semble donc pouvoir être l’avenir du PCC au pouvoir?

D’après nos entretiens, la majorité des Chinois ne peuvent ou ne veulent pas envisager d’autre parti au pouvoir que le PCC. En effet, certains ont été tellement endoctrinés, depuis leur plus tendre enfance, dans leur famille et dans le système scolaire -notamment au travers des cours d’éducation patriotique et de politique, obligatoires- qu’ils ne peuvent imaginer l’existence d’une autre forme acceptable, pour eux, de gouvernement pour la RPC. D’autres, plus lucides, et de plus en plus nombreux parmi les personnes éduquées, en particulier chez les étudiants, pensent que, même si le PCC n’est pas l’idéal, il semble être la meilleure forme actuelle possible, ou du moins viable, en Chine, pour maintenir l’unité d’un si vaste pays et pour gouverner une population si importante et si diverse.

Du côté du pouvoir, la nouvelle équipe qui dirige le Parti depuis le XVIIIe Congrès de novembre 2012, malgré son libéralisme économique affiché, semble peu encline à lâcher prise sur le plan politique en octroyant davantage de libertés. Elle veut surtout approfondir les réformes économiques capitalistes initiées par Deng qui reste LE modèle en RPC[14]; celui de Mao étant de moins en moins populaire au sein des hommes politiques.

Elle souhaite également lutter contre la corruption, dans la lignée du dernier discours de Hu à la tête du Parti, dans lequel il a mis l’accent sur la lutte contre ce fléau qui risque de miner le PCC et donc son pouvoir.

Les nouveaux responsables de la RPC présentent un double visage qui jette le doute et l’incertitude, tant sur les autres pays du monde, que sur les Chinois eux-mêmes, d’après des enquêtes du journal Le Monde, en date du 9 novembre 2012.

En effet, Xi Jinping, le fils de Xi Zhongxun, un des pères des réformes économiques de Deng, est aussi issu de l’ « appareil » du Parti et profondément imprégné de ses principes. L’hebdomadaire américain Bloomberg Businessweek, de la semaine du 8 novembre 2012, a pointé ce double visage de Xi : « L’un est le fils de Xi Zhongxun, l’autre est celui du Parti ». Et de conclure « Il y aura des conflits entre ces deux Xi » [15].

Une réforme économique apparaît inévitable en Chine qui doit affronter de nouveaux défis en 2012 : écarts grandissants de richesses entre provinces riches et pauvres, entre urbains et ruraux et au sein des grandes villes elles-mêmes, entre une classe aisée de plus en plus fortunée, souvent capitaliste et/ou membre du Parti, et des pauvres chaque jour plus nombreux, notamment composés de la masse de la population flottante des mingong 民工qui vivent dans la misère. Ces fractures sociales et la montée des mécontentements risquant de mettre à mal le nouveau pouvoir, celui-ci se voit contraint de procéder à des changements des directions économiques, lesquelles, selon l’ancien Premier ministre Wen Jiabao 温家宝 (1942- ), allaient de pair avec une transition politique. Il s’agit de la fameuse cinquième modernisation, volontairement omise par Deng et que Xi ne semble pas non plus disposé à mettre en œuvre.

Les mingong constituent une « classe sociale » qui ne cesse de croître en Chine, depuis le début des années 2000[16]. Avec la croissance économique des grandes villes et l’appauvrissement des campagnes, les premières sont devenues attractives pour beaucoup de paysans qui y sont venus, bercés par l’illusion, voire le mirage, de gains financiers. Or, souvent, ils sont exploités et assument de rudes tâches pour des salaires de misère, sans congés payés, et sans aucune protection sociale. Ils travaillent parfois plus de 12 heures par jours et s’entassent dans de petits logements mis à leur disposition par l’entreprise ou l’usine dans laquelle ils travaillent. Ils n’ont même parfois pas de toit. Leur problème majeur réside dans le fait qu’ils sont dépourvus de Hukou户口[17], donc d’identité, et n’ont aucun droit, même pas à l’éducation. Ces paysans sacrifient souvent leur vie pour assurer des études supérieures à leurs enfants, afin que ceux-ci ne subissent pas le même sort qu’eux[18].

Les insatisfactions économiques croissantes apparaissent en RPC au travers de la multiplication de pétitions, de révoltes, de grèves et de mouvements sociaux à l’encontre du gouvernement. Ils transparaissent aussi très souvent dans les discours des internautes.

Depuis 2011, de plus en plus d’émeutes ou de révoltes se produisent en RPC, mais elles sont le fait de groupuscules isolés qui défendent des intérêts locaux. En 2011, le gouvernement chinois a officiellement reconnu 180 000 « incidents de masse » (c’est-à-dire impliquant au moins 500 personnes), nombre certainement sous-estimé.

En outre, bien que le gouvernement chinois censure et bloque les réseaux sociaux occidentaux, tels Facebook ou Twitter, sur internet, les réseaux chinois ou Wēibó 微博, connaissent un vif succès et de plus en plus d’internautes, dont le chiffre était estimé par le gouvernement chinois à environ 550 millions en février 2012[19], tentent de s’exprimer « librement » par ce biais, en dépit de la censure gouvernementale persistante.

La critique du gouvernement chinois existe bel et bien sur internet, qui serait, selon le célèbre chercheur français, du CNRS, Jean-Philippe Béja, une « cybermobilisation » permettant un début de démocratie en Chine [20]. Selon lui, même non structuré, le mouvement pour la démocratie en Chine se développerait grâce aux NTI.

Cependant, de notre point de vue, ces Chinois ne représentent qu’une minorité en Chine et beaucoup d’entre eux, s’ils se démarquent de la ligne officielle en paroles, n’osent pas le faire par des actions, par peur de la répression.

De plus, les mouvements sociaux dont nous avons parlé sont épars. Pour l’instant, les Chinois mécontents ne sont pas assez ligués pour pouvoir mettre à mal ce pouvoir autoritaire.

La notion d’obéissance, issue de l’éducation confucéenne que les Chinois reçoivent dès leur plus jeune âge, dans leur famille, puis à l’école, semble profondément ancrée dans leur subconscient, sous forme d’un « habitus ».

La notion bourdivine d’ « habitus » désigne « un système de schèmes acquis fonctionnant à l’état pratique comme catégories de perception et d’appréciation ou comme principes de classement en même temps que comme principes organisateurs de l’action » [21]. Selon Pierre Bourdieu, l’habitus influence partiellement notre perception et notre compréhension du monde, ainsi que nos actions et notre réflexion. Il s’agit d’une prédisposition à adopter certains types de comportements face à des situations données. D’après nous, les notions confucéennes d’obéissance et de communauté sont si profondément ancrées dans l’inconscient des chinois qu’ils en sont imprégnés et qu’elles guident, malgré eux, leurs pensées et leurs actes. En ce sens, l’obéissance au PCC relèverait, d’après nous, en partie de ce concept.

Les nouveaux gouvernants semblent soumis à une pression croissante de voix officielles réclamant une démocratisation partielle de la RPC, contrôlée et « à petits pas », sur le modèle de Singapour [22]. La gestion de ce petit Etat-Cité ne peut cependant pas être comparée avec celle d’un grand pays comme la Chine.

De l’avis de plusieurs experts chinois en économie, le « retard » politique de la Chine sur son avancée économique risquerait de ralentir cette dernière et donc de remettre en cause un des piliers fondamentaux de la crédibilité actuelle du Parti.

Selon le célèbre économiste shanghaien Mao Yushi 茅于轼 (1929- ), cité par Le Monde : « Tous les problèmes que l’on a dans l’économie sont dus au retard du système politique. C’est l’avis de la plupart des gens. Et je pense donc qu’on est à l’aube d’un moment où les réformes sont devenues incontournables » [23].

Même le magazine officiel du Parti, Qiushi 求实 (la Recherche de la Vérité), en date du 16 octobre 2012, exhortait les nouveaux leaders de la RPC à « faire progresser énergiquement la restructuration du système politique ».Il prévenait que la Chine était à un « tournant historique »« rester sur place ou bien faire marche arrière ne sont pas une option »[24].

Néanmoins, ce n’est pas la première fois que de tels discours et de telles luttes, tant idéologiques que politiques, voient le jour en Chine. La question du gouvernement de la Chine par le PCC n’est jamais évoquée. Il ne s’agit que de savoir s’il faut le réformer et si oui, comment.

Le PCC, à la fois confucéen mais aussi taoïste, a toujours su s’adapter aux nouvelles données économiques et politiques, internes et externes. Sa plasticité semble un atout.

En outre, même si les critiques fusent, sur internet notamment, elles ne concernent qu’une petite partie de la population, souvent jeune et éduquée, qui a entendu parler de la démocratie en lisant des articles censurés sur internet (en contournant la censure) ou a pu la constater en voyageant, de plus en plus fréquemment à Hong Kong et Taiwan. Depuis l’élection, en 2008, du Président Ma Ying-Jeou 马英九 (1950- ) à la tête de ce pays, et sa politique de rapprochement avec la Chine, des vols ont été rouverts entre la RPC et la République de Chine (RC). Un nombre croissant de Chinois de Chine continentale se déplace vers cette île où il découvre un autre mode de vie et de pensée, pourtant partagé par un peuple identique au leur, et qui les amène à réfléchir sur le système  politique de leur propre pays.

L’absence d’Etat de droit en RPC, le non respect des lois, les arrestations arbitraires et le manque de recours judicaire des citoyens chinois nourrit aussi une instabilité récurrente et des mouvements de masse qui effraient parfois le pouvoir. Toutefois, celui-ci tente de rassurer la population, par des exemples, des arrestations de fonctionnaires corrompus ou, en 2012, de mise en examen de hauts dirigeants politiques soupçonnés notamment de malversations. Ce fut le cas de Bo Xilai 薄熙来 (1949- ), ancien maire de Chongqing, démis de ses fonctions en septembre 2012 et exclu du Parti en octobre de la même année, pour corruption et complicité de meurtre, et de l’ancien Premier Ministre Wen Jiabao, sur la fortune duquel, estimée abusivement acquise, une enquête a été ouverte. Ainsi,  le « petit peuple » -les lǎobǎixìng 老百姓- pourrait être rassuré.

Les nouveaux dirigeants de la RPC ont aussi déclaré qu’ils allaient réformer le système judiciaire, ce qui permettrait d’accroître la légitimité du Parti donc l’obéissance du peuple.

De plus, d’après nos enquêtes et discussions avec des Chinois, une majorité de la population semble rester favorable au PCC, qui a notamment beaucoup œuvré ces dernières années en zones rurales, en y instaurant un régime de retraite, un semblant de sécurité sociale etc., et en accélérant, à partir de novembre 2012 [25], la construction de bibliothèque dans les campagnes, afin d’y favoriser l’alphabétisation (objectif atteint par Mao, mais qui avait reculé depuis l’instauration progressive par Deng d’un système scolaire payant). Cette population partisane, à la fois urbaine et rurale, est essentiellement composée de personnes âgées, alors que la population chinoise connaît justement un vieillissement accru.

Ces facteurs vont donc dans le même sens d’une pérennité du PCC à la tête de la RPC.

Conclusion

Une autorité politique forte nous semble indispensable pour le maintien de l’unité du pays. Mais une évolution du PCC vers plus de libertés, de justice, et de prise en compte des nouvelles aspirations sociales des Chinois, liées à leur enrichissement, nous le paraît tout autant.

En s’ouvrant au monde, le PCC aurait-il « fait entrer le loup dans la bergerie » ?

Le PCC, par rapport à d’autres partis communistes du reste du monde, bénéficie de l’appuie de la culture confucéenne d’obéissance de son peuple. Même si ce dernier commence à se rebeller, le Parti pourra encore certainement s’y reposer durant plusieurs années, voire décennies.

Ensuite, le PCC, également influencé par la philosophie chinoise traditionnelle taoïste, a toujours réussi, depuis sa prise de pouvoir en 1949 en RPC, à s’adapter aux évolutions internes et externes de son environnement. Il s’est ainsi ouvert au capitalisme, pourquoi ne le pourrait-il pas à la démocratie ?

Ainsi, il se maintiendrait au pouvoir, mais il aurait perdu son essence et sa doctrine de base, qui semblent désormais une utopie.

La nouvelle équipe dirigeante de la RPC, issue du XVIIIe Congrès semble donc confrontée à ce défi, mais son pouvoir ne nous semble pas être remis en question.

Anne Jaurès


[1] Brice Pedroletti, « Pékin en mode « verrouillage sécuritaire » », Le Monde, 7 novembre 2012.

[2] Sources officielles : site du gouvernement : http://www.china.org.cn.

[3] Lire Michel Bonnin, Génération perdue : le mouvement d’envoi des jeunes instruits à la campagne en Chine, 1968-1980, Paris, Editions de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, 2004, 491 p.

[4] Brice Pedroletti, Harold Thibault, « L’ascension des “jeunes instruits », des campagnes au sommet du parti », Le Monde, 6 novembre 2012.

[5] Brice Pedroletti, Harold Thibault, « L’ascension des “jeunes instruits », des campagnes au sommet du parti », Le Monde, 6 novembre 2012.

[6] Voir François Bougon, Brice Pedroletti, « En Chine, l’intronisation de Xi Jinping illustre la victoire des « princes rouges » », Le Monde, 16 novembre 2012.

[7] Disponible en ligne en permanence sur le site marxiste créé au début des années 2000 : http://www.marxists.org/français/marx/works.

[8] Lénine était un révolutionnaire et homme politique russe, fondateur de l’Union Soviétique en 1917.

[9] Dans Mao Zedong 毛泽东, Œuvres choisies (4 tomes), traduit du chinois par le Bureau de Compilation et Traduction des œuvres de Marx, Engels, Lénine et Staline près  le Comité Central du Parti Communiste Chinois, Beijing, Editions en Langues étrangères, 1967.

[10] Pierre Bourdieu, La distinction : critique sociologique du jugement, Paris, Editions de Minuit, Coll. Le sens commun, 1996.

[11] Voir Michel Crozier, Erhard Friedberg, Le pouvoir et la règle, Paris, Editions du Seuil, Coll. Points Essais, 1993, 423 p ; et Michel Crozier, Erhard Friedberg, L’acteur et le système, Paris, Editions du Seuil, Coll. Points Essais, 2000, 500p.

[12] Source de ces informations : agence Xinhua, 15 novembre 2012.

[13] Nos enquêtes ont été menées auprès d’un panel de 25 personnes, représentatives des différentes « classes » et catégories socioprofessionnelles chinoises de différentes provinces de ce pays : 2 paysans, 3 ouvriers, 6 entrepreneurs privés, 2 professeurs d’université, 6 fonctionnaires et 6 étudiantes. Parmi ces personnes interrogées, seules 4 d’entre elles ne sont pas membres du PCC. Nous avons réalisé ces interviews dans le cadre de nos recherches de doctorat alors que nous travaillions, durant cette année scolaire-là, comme professeur de français à l’ECNU (East China Normal University) de Shanghai. En outre, toujours durant cette même période, nous avons beaucoup discuté en chinois avec de nombreux autochtones avec l’objectif de recueillir leurs diverses impressions au sujet du PCC qui se trouve au cœur même du sujet de notre thèse de doctorat.

[14] Opinion qui ressort majoritairement de nos enquêtes, mais aussi de celles menées par des journalistes du Monde et publiées dans l’article « Deng était notre plus grand leader, il a aboli le communisme », Brice Pedroletti, Le Monde, 9 novembre 2012.

[15] Source : Bloomberg Businessweek, 5 novembre 2012, cité par Le Monde en ligne http://wwww.lemonde.fr , le 7 novembre 2012.

[16] Selon les statistiques officielles fournies par l’agence Xinhua, ils étaient plus de 300 millions en 2010. Ce nombre est certainement largement sous-estimé.

[17] Le Hukou a été établi en RPC en 1958. C’est une sorte de carte d’identité et de passeport interne que doivent posséder tous les Chinois de RPC s’ils veulent être reconnus comme tels. Il ne permettait pas, à l’origine, de travailler dans une province d’où l’on n’est n’était pas originaire. Bien que ce système ait été assoupli en 2009, il ne permet toujours pas aux paysans d’aller travailler en ville, en gardant les droits sociaux associés à ce permis de déplacement.

[18] Tous ces maux sont bien illustrés dans un reportage tourné, en 2008-2009, à Xian 西安, capitale de la province du Shaanxi 陕西, par le jeune réalisateur, Li Junru, diplômé de l’Académie des Beaux-arts de cette ville où il est né. Il n’a pu réaliser ce film documentaire, censuré en chine continentale, que par une aide financière de Hong Kong. Armé de sa caméra, il a filmé, de manière la plus neutre possible, les conditions de vie atroces de plusieurs mingong de Xian. Ces derniers n’ont pas semblé effrayés  ni perturbés par la caméra.

L’un deux s’est suicidé parce qu’il ne pouvait plus rembourser les dettes qu’il avait contractées, dans le but de financer les études de son fils. Ce documentaire est donc particulièrement éloquent.

[19] Information communiquée  par l’Agence Xinhua en février 2012.

[20] Jean-Philippe Béja, « une cybermobilisation pour la démocratie se développe », Le Monde Hors-Série : Le Siècle Chinois, octobre/novembre 2011, pp. 40-41.

[21] Pierre Bourdieu, Choses Dites, Paris, Editions de Minuit, 1987, p 24.

[22] Voir Brice Pedroletti, « Chine : Réformes urgentes requises », Le Monde, 27/28 octobre 2012.

[23] Voir Brice Pedroletti, « Chine : Réformes urgentes requises », Le Monde, 27/28 octobre 2012.

[24] Voir Brice Pedroletti, « Chine : Réformes urgentes requises », Le Monde, 27/28 octobre 2012.

[25] Selon une dépêche de l’agence Xinhua du 20 novembre 2012.

Vieille enseigne pékinoise de canard laqué Quanjude et son patrimoine culturel 北京老字号全聚德及其文化遗产

Les touristes qui ont visité Pékin ont sûrement entendu parler d’une expression : « Qui n’est pas allé à la Grande Muraille n’est pas un brave homme, qui n’a pas savouré le canard laqué éprouve vraiment des regrets » (Bù dào chángchéng fēi hǎohàn, bù chī kǎoyā zhēn yíhàn不到长城非好汉,不吃烤鸭真遗憾). Il s’agit du canard laqué d’une vieille enseigne pékinoise Quanjude (全聚德/Réunir toutes les vertus), fondée en 1864 par Yang Quanren杨全仁, originaire du Hebei河北.

Quanjude à Qianmen(photo personnelle)

Quanjude à Qianmen
(photo personnelle)

L’histoire de cet établissement est remplie d’anecdotes très intéressantes, notamment sur l’origine de son appellation et son enseigne. Après son arrivée à Pékin, Yang Quanren débuta son commerce en vendant des poules et des canards au marché des viandes (ròushì肉市), situé à l’extérieur de la Porte Devant[1]. Chaque jour il passait toujours devant une échoppe de fruits séchés qui s’appelait Dejuquan德聚全[2]. Malheureusement, le commerce de l’échoppe déclina de jour en jour, et fit faillite en 1864 (la troisième année du règne de l’empereur Tongzhi des Qing). Yang saisit immédiatement cette opportunité et acheta l’échoppe avec toutes ses économies pour la transformer en restaurant. Il fallait re-nommer l’établissement. Yang fit appel à un géomancien. Ce dernier fit deux fois le tour de l’échoppe, et déclara : « Cet endroit est béni selon la géomancie ![3] Regardez, les deux ruelles à ses côtés sont comme les deux barres d’un palanquin ; si on y construit un bâtiment, il aura la forme d’un grand palanquin à porter par huit personnes (Bā tái dà jiào八抬大轿), et un avenir prospère sera inestimable ! Cependant, sa précédente faillite présage un mauvais sort, à moins que les trois caractères de son nom original soient inversés, dans le sens de renverser le malheur. » C’est ainsi que son nom devint Quanjude全聚德 !

Calligraphié par Qian Zilong (?-?) (photo personnelle)

Calligraphié par Qian Zilong (?-?) (photo personnelle)

Avez-vous remarqué que sur le caractère (德signifiant la vertu) inscrit sur l’enseigne du restaurant, il manque en réalité un trait ? S’agirait – il d’une faute d’orthographe ? Dans le paragraphe précédent, nous avons parlé de la nomination du restaurant. Dès que le nouveau nom fut choisi, le fondateur Yang invita un Xiùcái (秀才)[4] s’appelant Qian Zilong钱子龙 au dîner. Ce dernier était connu par son habileté calligraphique. Après avoir bu quelques verres d’alcool, Qian inscrivit les trois caractères. Mais le caractère signifiant la vertu (dé德) avait un trait de moins. Une hypothèse a été avancée que Qian aurait oublié d’ajouter ce trait par négligence. Une autre hypothèse répandue dit que ce manque de trait aurait été dû à la demande du fondateur lui-même. A l’ouverture du restaurant, 13 commis furent embauchés, si on y ajoute Yang, ça fait 14 personnes. La partie droite du caractère de la vertu en chinois est composée, de haut en bas, par quatre caractères signifiant dix (shí), quatre (sì) , un ( yī) et cœur (xīn). Pour Yang, la façon dont le caractère vertu se compose symbolise une barre placée sur le cœur des 14 personnes ; cela va en contresens d’une collaboration efficace entre ces personnes. Par conséquent, il aurait demandé à Qian d’enlever la barre.

De

Bien que les deux hypothèses précitées soient fausses, elles sont largement connues auprès de la population pékinoise. En fait, des recherches scientifiques ont été réalisées pour éclairer tout le monde. Il y a plus de mille ans, le caractère 德(dé/la vertu) pouvait s’écrire soit avec la barre soit sans. Dans les oeuvres de grands calligraphes des cinq dernières dynasties (des Tang, des Song, des Yuan, des Ming et des Qing), on tombe mainte fois sur ce caractère sans la barre. Mais à l’époque moderne, ce caractère s’écrit obligatoirement avec la barre. Sinon, il serait considéré comme faute d’orthographe. Le restaurant a gardé l’enseigne telle qu’elle est pour respecter l’histoire. Aujourd’hui, ces anecdotes constituent le patrimoine culturel du restaurant à savourer en même temps que son délicieux canard laqué.[5]

DU Lili

[1]               Qiánmén前门est le nom familier de la Porte Zhèngyáng正阳. C’est la porte qui est  juste en face de la cité impériale durant les dynasties des Ming et des Qing.

[2]               Ces trois caractères signifient la vertu, réunir, et complet. Donc le nom exprime toutes les vertus réunies.

[3]               En chinois, ce genre d’endroits s’appelle précieux endroit selon la géomancie (Fēngshuǐ bǎodì风水宝地). D’après la géomancie, c’est un endroit qui pourra garantir à son occupant la prospérité et la fortune jusqu’à ses descendants.

[4]               Lettré éligible pour participer aux concours mandarinaux à l’échelon provincial durant les Qing

[5]               La technique de préparation du canard laqué de Quanjude est inscrite sur la liste  du  patrimoine culturel immatériel au niveau national et municipal.

Soutenance de thèse de Du Lili

L’équipe du CRC au sein de l’IRIEC a le plaisir de vous annoncer que

Mme DU Lili

soutiendra publiquement sa thèse

« Les vieilles enseignes. Partie intégrante du patrimoine culturel immatériel de Pékin. »

Le lundi 26 novembre 2012

à 14h en salle de Conférences B308 (bât. B)

à l’Université Paul-Valéry Montpellier 3 – Route de Mende

Soutenance de thèse de Nancy Balard

L’équipe du CRC au sein de l’IRIEC a le plaisir de vous annoncer que

Mme Nancy BALARD

soutiendra publiquement sa thèse

« La destinée de Jingdezhen, capitale de la porcelaine. »

le vendredi 23 novembre 2012

à 14h00, en salle des doctorants n°006

  site Saint-Charles (arrêt Place Albert 1er du tramway ligne 1) de l’Université Paul-Valéry Montpellier 3.