Fu Manchu : la naissance du Grand méchant Chinois 傅满洲 — 一个笑里藏刀的中国人上台

Après plusieurs siècles d’emploi de personnages chinois dans la littérature, marqués par l’exotisme, les récits mentionnant des personnages chinois deviennent, au début du XXème siècle, plus sombres. On voit ainsi apparaître un Chinois méchant, puissant, intelligent, et particulièrement cruel.

Avec la série de romans mettant en scène Quong Long[1], Charles William Doyle, médecin anglais résidant en Californie, initie cette tendance. Son personnage, qui raquette les Blancs, est une sorte de Parrain qui a autorité sur le quartier chinois de San Francisco. Il ne craint ni de se débarrasser de ceux qui entravent ses malversations, ni d’exploiter un ami. Si ce personnage est la première apparition d’un mauvais Chinois qui s’attaque aux Américains blancs, il n’aura cependant que peu d’écho auprès du grand public.

C’est le romancier Sax Rohmer (de son vrai nom Arthur Henry Sarsfield Ward) qui, en créant le personnage de Fu Manchu en 1910, est à l’origine d’une vague de clichés qui s’étendront rapidement, largement et resteront tenaces.

Le premier roman de Rohmer, The Mystery of Dr. Fu Manchu, parait en 1912 sous forme de feuilleton et donne naissance à treize romans[2] et un recueil de nouvelles[3] dont Fu Manchu sera le personnage principal, cruel et avide de se venger des Britanniques. Cette série de romans connait très rapidement un succès considérable, en Grande-Bretagne comme à l’étranger.

A l’origine, le héros de Rohmer n’est pas clairement défini comme Chinois. Il est décrit comme  «  de haute taille, maigre, félin, […] à la face de Satan, au crâne rasé, aux yeux bridés, magnétiques, verts comme ceux d’un chat dans l’obscurité ». L’aspect satanique de Fu Manchu revient régulièrement dans le récit et l’auteur insiste sur ses yeux « qui se voilaient d’une façon qui ne ressemblait à rien d‘humain » et qui ne reflètent « non pas une âme, mais une émanation de l’enfer ». Fu Manchu représente une sorte de synthèse des pires défauts dont on accuse les Chinois : la cruauté, à travers ses pratiques de torture ou de mises à mort (il tue ses victimes de manière barbare, souvent exotique, et avec une effrayante imagination) qui fait écho aux centaines de récits de missionnaires et voyageurs en Chine sur les supplices chinois. Il est froid, poli, avec un léger sourire fourbe. Le motif du Chinois païen et barbare est poussé à l’extrême en insistant sur le côté diabolique et inhumain du personnage. Sa cruauté est exacerbée par le raffinement de ses pratiques : il envoie à ses victimes le dessin d’un dragon avant de les tuer, peint sur une tenture avec le sang de ses victimes les écailles d’un dragon après chaque meurtre, porte de la soie et se met en scène dans un décor d’ébène et de laque orné de paons et de dragons.

Face à ce personnage démoniaque, on trouve, par opposition, des personnages Occidentaux sympathiques, maladroits et pleins de bons sentiments, au premier rang desquels on trouve l’agent de Scotland Yard Nayland Smith, et son acolyte le docteur Petrie.

L’adaptation des romans à l’écran donne une nouvelle dimension au personnage de Fu Manchu. Dans le premier opus sorti aux Etats-Unis en 1929, The Mysterious Dr Fu Manchu, le personnage est clairement situé dans un contexte chinois. Le film s’ouvre sur la révolte des Boxers pendant laquelle la femme et le fils unique de Fu Manchu sont tués. Tenant pour responsable l’armée anglaise, Fu jure de se venger. L’acteur Warner Oland, qui incarne Fu Manchu, bien que Suédois de naissance, présente des traits indéniablement chinois.

Le personnage de Rohmer, s’il s’attaque principalement aux Britanniques, pose néanmoins un problème plus large.

D’une part, en faisant un amalgame entre Fu Manchu, qui est Chinois, ses sbires, des Thungs indiens, ses femmes aux robes de harem orientaux, et son alter ego Sumuru, qui est Japonaise, le lecteur se trouve face à un bestiaire de personnalités asiatiques malveillantes. Suite à la sortie des premiers films, cette représentation démoniaque des Asiatiques a ainsi déclenché quelques polémiques. Un groupe de l’Université de Harvard a notamment signé une pétition en 1932 protestant face à la société de production MGM contre la réalisation d’autres films mettant en scène Fu Manchu. La publication des romans de Rohmer a également été suspendue pendant la Seconde Guerre mondiale par le Département d’Etat américain pour éviter des frictions avec  la Chine, alliée contre l’ennemi japonais.

D’autre part, en imaginant un personnage dont le but est de créer un « empire jaune mondial », Rohmer est à l’origine d’une représentation du Péril jaune qui s’étend jusqu’à aujourd’hui. Fu Manchu, comme Quong Long avant lui, est une figure du crime organisé. Il personnifie les craintes des Anglais du début du XXème siècle et fait écho à la délinquance croissante dans les quartiers à forte population immigrée de Londres. Rohmer justifiera d’ailleurs son choix suite aux accusations portées contre lui en répondant que, si toute la population chinoise de Limehouse [le Chinatown londonien à cette époque] ne versait pas nécessairement dans la criminalité, la plupart des résidents de ce quartier avaient amené avec eux de Chine leurs pratiques mafieuses et les appliquaient dorénavant en Angleterre pour survivre[4].

La postérité du personnage de Fu Manchu est impressionnante. Après les romans et les nouvelles de Sax Rohmer, et d’autres romanciers ayant repris le personnage, notamment Cay Van Ash, des dizaines de films ont été tirés du roman, principalement aux Etats-Unis mais également en Angleterre et au Mexique. Ses principaux interprètes sont Warner Oland puis Christopher Lee, qui incarne le terrible docteur dans cinq longs métrages au cours des années 1960. On retrouve ensuite quelques réapparitions de Fu Manchu, notamment en 1980 dans The Fiendish Plot of Dr. Fu Manchu ou en 2007 incarné par Nicolas Cage dans Werewolf Women of the SS. Fu Manchu a également été repris dans de très nombreuses séries télévisées à travers le monde.

En France, les romans de Rohmer ont été réédités en 2008 et une bande-dessinée mettant en scène Fu Manchu (La Malédiction du Docteur Fu Manchu) est parue en 2010 et 2011[5] dans le Journal de Spirou. Tout laisse donc à penser que le « Supreme Chinese Villain » a encore de beaux jours devant lui.

Marion Decome

[1] DOYLE, Charles William, The shadow of Quong Long, Philadelphie et Londres, 1900.

[2] The Mystery of Dr. Fu Manchu (1913), The devil Doctor (1916), The Si-Fan Mysteries (1917), The Book of Fu Manchu (1929), The Daughter of Fu Manchu (1931), The Mask of Fu Manchu (1932), The Bride of Fu Manchu (1933), The Trail of Fu Manchu (1934), President of Fu Manchu (1936), The Drums of Fu Manchu (1939), The Island of Fu Manchu, (1941), Shadow of Fu Manchu (1948), Re-enter Dr. Fu Manchu (1957), Emperor Fu Manchu (1959).

[3] The Wrath of Fu Manchu and Other Stories (1973). Posthume.

[4] VAN ASH Cay et SAX ROHMER Elizabeth, Master of villainy, a biography of Sax Rohmer, Bowling Green University Press, 1972, 312 p.

[5] SERROU, Benoît, La Malédiction du Docteur Fu Manchu, Le Journal de Spirou, numéro 3766, 30 novembre 2010, p. 40 et numéro 3797, 19 janvier 2011, p. 34

4 réflexions sur “Fu Manchu : la naissance du Grand méchant Chinois 傅满洲 — 一个笑里藏刀的中国人上台

  1. Roux dit :

    Une bonne synthèse sur le péril jaune à travers la littérature populaire, et plus généralement les médias. On peut regretter que la partie cinéma n’ait pas été plus développée : entre Warner Oland et Christopher Lee, il y a eu Boris Karloff et Henry Brandon, les deux meilleurs interprètes du grand Méchant asiate!

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