Les Tribulations d’un Chinois en Chine : aux sources d’un roman 《一个中国人在中国的遭遇》 — 一部小说的素材

Jules Verne a fasciné ses lecteurs en leur contant des aventures se déroulant dans des pays exotiques, voire imaginaires. Cependant, et contrairement à ce que l’on peut imaginer, l’auteur a très peu voyagé. Après quelques séjours en Europe du Nord et des croisières en Méditerranée, il cessera de voyager en 1886 après avoir reçu une balle dans la jambe le laissant partiellement handicapé. Pourtant, dans un souci de rigueur scientifique, et pour atteindre le but qu’il s’est fixé avec Hetzel, son éditeur, d’instruire les enfants sur l’état des connaissances de son époque, il réalisera un travail de documentation minutieux pour transmettre à ses jeunes lecteurs des informations géographiques, historiques et culturelles précises et avérées.

Pour cela, il se plonge dans les récits de voyages et l’actualité de son époque afin de se nourrir de données de première main qu’il s’efforcera d’introduire dans ses récits en les intégrant à l’histoire fictive d’un personnage, sans pour autant les transformer ou les dénaturer. C’est le cas de son roman Les Tribulations d’un Chinois en Chine, qui paraîtra en 1879, d’abord en juillet et août sous forme de feuilletons dans le journal Le Temps avant d’être édité en volume, quelques semaines plus tard.

L’étude de ses sources permet à la fois d’avoir un aperçu de l’étendue des connaissances sur la Chine accessibles au grand public dans la seconde moitié du XIXe siècle, mais également d’apprécier les répercussions de certains récits de voyage sur l’image que les Français se faisaient des Chinois, et enfin d’observer le parti-pris de Jules Verne dans le choix des événements qu’il relate.

Jules Verne commence par écrire des romans qui s’arrêtent aux frontières de la Chine : dans Le Tour du monde en quatre-vingt jours (1873), Phileas Fogg fait une brève escale à Hong Kong, dont on n’apprend rien. Michel Strogoff (1875) pousse ensuite jusqu’aux confins de la Sibérie, à la frontière chinoise. C’est ensuite seulement en 1879 que Jules Verne choisira un décor et des personnages chinois pour son roman. Il évoquera à nouveau la Chine en 1893 dans Claudius Bombarnac, mais les Tribulations sont le seul roman que l’auteur situe en Extrême-Orient.

Le choix de la Chine comme cadre pour ce roman offre à Jules Verne un décor à la fois peu connu du public, archaïque, tour à tour fascinant et dangereux, et suffisamment grandiose pour y insérer des scènes qui se déroulent en mer, sur la terre, dans des villes immenses, des villages, des déserts, ou encore sur la Grande Muraille. De plus, la Chine de cette époque est un pays dont la modernisation en est à ses balbutiements. Une aubaine pour un nationaliste comme Jules Verne qui profite du contraste pour mettre en valeur le progrès technique occidental. Dans ce but, il crée un personnage principal très en avance sur son temps qui, bien que Chinois, incarne une sorte de miroir de l’Occident et permet au lecteur de s’identifier au héros. En second lieu, l’exotisme du décor permet à Jules Verne de justifier le suicide comme thème central du roman, ce qui est peu banal dans un livre pour enfants. Les crimes supposés du philosophe Wang dans son ancienne vie de Taiping, et la menace permanente qui pèse sur le personnage principal, qui peut être assassiné d’un instant à l’autre, contribuent à cette ambiance peu commune qui se donne le dépaysement chinois pour justification.

Pour donner un poids scientifique à son texte, Jules Verne recoupe les écrits de nombreux auteurs, qu’il cite parfois dans le corps même du roman, allant même jusqu’à indiquer ses sources en note de bas de page, comme c’est le cas avec la définition scientifique du « loess », qu’il reprend telle quelle dans A travers la Chine [1], le récit que fait Léon Rousset, qui fut enseignant à l’Arsenal de Fuzhou, dans le Fujian. On peut supposer que c’est également de cet auteur que Verne tire ses informations relatives notamment aux coutumes populaires, aux châtiments corporels, et aux scènes de rues qu’il décrit dans son texte. Il ajoute également des indications historiques, qu’il reprend vraisemblablement du reportage « Péking et le Nord de la Chine » publié dans Le Tour du Monde par M. T. Choutzé (nom de plume de Gabriel Devéria)[2] publié en 1876. Il reprend également des descriptions de Jules Arène[3] (qu’il confond avec son frère Paul Arène), et calque ses descriptions de villes sur les récits de voyage de Catherine Fanny de Bourboulon (Voyage en Chine, 1866) et de Ludovic de Beauvoir qui parle avec précision de Canton et Pékin dans les deux derniers volumes de son Voyage autour du monde. On sait également que Jules Verne s’est inspiré de l’ouvrage du Père Régis-Evariste Huc, l’Empire de la Chine, publié en 1854, et qu’il a lu les ouvrages de Judith Gautier, publiés à la même époque. Les textes de Catherine Fanny de Bourloubon et de Ludovic de Beauvoir, qui avaient voyagé de 1851 à 1867, sont les plus anciens, mais tous les autres témoignages ont pour l’auteur la valeur de documents récents, ils concernent l’actualité proche.

Jules Verne a également certainement lu John Thomson dont il reprend des éléments comme les références au culte de la déesse Guanyin 观音. Cet auteur, qui soulignait dans l’ouvrage The Straits of Malacca, Indo-China, and China, or Ten Years’Travel, Adventures and Residence Abroad, les réactions hostiles des populations chinoises face au développement des chemins de fer, offre une voie toute trouvée à Jules Verne qui utilise ces éléments pour souligner le décalage entre le niveau de modernité de la Chine et celui de l’Occident. Il va, sur ce point, dans le même sens que le père Huc, qui écrivait en 1854 la nécessité de moderniser la Chine en insistant sur la capacité des Chinois à exceller dans les matières scientifiques et le développement technologique.
La précision scientifique de Jules Verne est cependant contredite par la liberté qu’il prend avec certains événements historiques et politiques, comme la mort de l’Impératrice douairière Ci Xi qu’il met en scène dans le roman, censé se dérouler en 1879. Celle-ci ne mourra en réalité que 30 ans plus tard, en 1909. Il commet également quelques erreurs lorsqu’il décrit les pratiques religieuses des personnages principaux.

Outre quelques imprécisions, la plupart des informations utilisées par Jules Verne sont vraies : il n’invente rien, s’appuie scrupuleusement sur ses sources et intègre les parties romancées du récit avec beaucoup de vraisemblance. Cependant, il utilise certes des faits et des situations avérées, mais le choix des éléments qu’il présente et l’interprétation qu’il en offre donnent une image peu objective de la Chine.


En effet, de l’ensemble de ces éléments, Jules Verne tire un tableau assez triste d’une Chine qui va mal, d’un paysage souvent désertique, parfois semblable à un cimetière, toujours dangereux.  Il insiste sur la situation politique désastreuse, et décrit un pays vieilli et sans attrait, bien qu’il l’agrémente de mille machines ingénieuses et d’éléments extrêmement modernes que Kin-Fo, le personnage principal, utilise lors de ses tribulations.

Les éléments artistiques ou architecturaux relèvent immanquablement d’une « fantaisie » ou d’une « bizarrerie » chinoise, et sont faits pour « amuser ». Par contraste, le héros possède par exemple un yamen au toit plat et sans fioritures inutiles. Sa présentation de l’alimentation chinoise et des plats totalement farfelus inspire plus la moquerie. Il décrit une société patriarcale où la femme n’a qu’une place secondaire.

Avec un long développement très documenté sur les différentes classes sociales en Chine, Jules Verne décrit une société rigide et marquée par de profondes inégalités. Le contraste avec la modernité du comportement et des idées du personnage principal n’en est que plus frappant.

Jules Verne termine le récit par une fin heureuse où l’on comprend à quel point la vie est agréable quand on accepte les progrès de la science et les commodités qu’offre le capitalisme occidental.

Marion Decome


[1] VERNE, Jules, Les tribulations d’un Chinois en Chine, Mulhouse : Editions Rencontres Lausanne, 1968, p.371

[2] Texte publié en 1876 dans la revue d’aventure géographique Tour du Monde, tomes XXXI et XXXII, 128 p.

[3] ARENE, Jules, La Chine familière et galante, Paris: Charpentier, 1876, 288 p., ouvrage que Jules Verne attribue indûment à Paul Arène (le frère de l’auteur).

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