Quand Zhang Ailing fait son cinéma [当张爱玲涉足影坛时]

Zhang Ailing

On connaît la Shanghaienne Zhang Ailing 张爱玲 (1920-1995), née Zhang Ying 张瑛 (Eileen Chang de son nom américain) pour sa contribution majeure à la littérature chinoise. Son talent pour l’écriture se révéla très tôt et, sous l’égide de l’éditeur Zhou Shoujuan 周瘦鹃, elle devint au début des années quarante un écrivain reconnu et apprécié. Son œuvre, composée en grande partie à Shanghai (avant l’exil de l’auteure à Hong Kong en 1952, qui fut suivi d’un aller simple pour les Etats-Unis deux ans plus tard), offre une vraie singularité qui détonne dans le paysage littéraire de l’époque. Dans ses romans et nouvelles, l’accent est mis sur le ressenti, les conflits intérieurs des personnages, la tension amoureuse, alors même que la littérature de cette période, dans une Chine envahie par le Japon (nous sommes alors en pleine guerre mondiale) tendait vers la résistance à l’ennemi[1]. Tout en nous plongeant dans le contexte sociopolitique de l’époque, l’œuvre de Zhang est dépourvue de revendications patriotiques, l’auteure préférant se focaliser sur la vie et la psychologie de ses protagonistes – lesquels sont, en majeure partie, des femmes. Zhang fait en effet montre d’une grande sensibilité à la condition féminine, la vie personnelle de l’écrivaine n’étant pas étrangère à ce fait. Jeunes filles aspirant à la liberté, femmes assujetties par la tradition, société et familles rétrogrades, autant de thèmes qu’elle explora sans relâche.

Lust, Caution

Zhang Ailing apporta également sa contribution au monde cinématographique, qui adapta plusieurs de ses œuvres. Si sa nouvelle  Sè, jiè  《色,戒》(Lust, Caution) connut son heure de gloire internationale à la sortie du film éponyme de Ang Lee en 2008, elle fut également scénariste, notamment pour l’industrie du film de Hong Kong (la Chine, devenue populaire entre temps, s’étant spécialisée dans le film de propagande). Les films dont elle signa le scenario (une quinzaine entre 1947 et 1964) sont malheureusement introuvables en France (et non traduits). Pour les curieux (qui parlent cantonais et/ou lisent les caractères complexes) qui voudraient savoir ce qui se faisait à l’époque dans les studios de la concession britannique (pour information, Bruce Lee, citoyen américain, n’apportera sa pierre à l’édifice cinématographique local qu’à partir des années 1970) voici un extrait en ligne de Nán běi xǐ xiāngféng 南北喜相逢 (Rencontre heureuse du nord et du sud, 1964), une historiette d’amour contrarié qui finit bien.

海上花

La contribution de Zhang Ailing à la culture de son pays ne s’arrête pas là. L’écrivaine et scénariste fut également traductrice. Aux Etats-Unis, où elle était exilée depuis 1954, elle s’attela à la traduction en mandarin et en anglais du roman de Han Bangqing 韩邦庆 (1856-1894) Hǎi shàng huā lièchuán 《海上花列传》 (Biographie des fleurs de Shanghai, en ligne ici), écrit en langue wú  (Wú yǔ 吴语) [2] et fidèle au style de Shanghai (hǎipai 海派) [3]. Si le roman de Han Bangqing fut traduit par Zhang en anglais sous le titre The Sing-song girls of Shanghai, en référence au nom que donnèrent les Occidentaux aux courtisanes chinoises qui chantaient pour divertir leurs clients, le titre chinois original ne manquera pas de parler aux cinéphiles : c’est en effet de ce même roman que le Taïwanais Hou Hsiao-hsien 侯孝贤 tira son film Les fleurs de Shanghai (Hǎi shàng huā 海上花), sélectionné pour la Palme d’Or au festival de Cannes de 1999. Sans Zhang Ailing, le film n’aurait sans doute jamais vu le jour. Fait amusant, dans Les Fleurs de Shanghai comme dans Lust, Caution, l’un des personnages principaux est interprété par l’acteur l’acteur Tony Leung 梁朝伟. Gageons que Zhang Ailing n’aurait certainement rien trouvé à redire à ce qu’un Hongkongais s’immisce par deux fois dans la peau d’un personnage shanghaien, elle qui aimait tant sa ville natale et situa plusieurs de ses intrigues à Hong Kong, ville qui l’accueillit en temps de guerre.

 Emilie Guillerez


[1] Le virage littéraire qui signa l’engagement politique des écrivains dans les années trente fut abordé lors de la publication en 1928 de l’article 从文学革命到革命文学 Cóng wénxué gémìng dào gémìng wénxué [De la révolution littéraire à la littérature révolutionnaire ]  par Cheng Fanwu 成仿吾.

[2] Estimé à 90 millions de locuteurs environ, le wu est un dialecte (d’aucuns parlent de langue) parlé principalement à Shanghai, dans les provinces du Zhejiang 浙江 et du Jiangsu 江苏.

[3] Pour davantage d’informatin sur le hǎipai, voirChen Sihe, « Deux courants de la littérature du hǎipai » in Annie Curien (dir.), Ecrire au présent. Débats littéraires franco-chinois, Paris, Maison des sciences de l’homme, 2003, p. 103.

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