Qingmingjie et les âmes souffrantes des dissidents chinois

La fête de Qingming ou Qīngmíngjié 清明节 désigne le début de l’une des vingt-quatre périodes du calendrier agricole traditionnel chinois. Située début avril selon notre calendrier solaire, elle indique, par son nom chinois, les caractéristiques climatiques de cette période, à savoir la pureté (de l’air) et la lumière (du soleil). Elle correspondait autrefois à l’époque où les paysans préparaient leur matériel agricole en vue des semailles et autres activités agricoles printanières.

Or, ce jour a été désigné en Chine comme journée nationale du nettoyage des tombes ou sǎomù 扫 墓 en 1935. Depuis lors, elle est considérée en République Populaire de Chine (RPC) comme la Fête des morts. Jour férié à Taiwan depuis sa création en 1949, il ne l’est devenu en RPC qu’en 2008. Cette journée est consacrée à l’entretien des tombes de manière à amoindrir les souffrances des âmes des défunts, selon les croyances traditionnelles chinoises. Cette coutume de la visite des tombes familiales remonterait à la dynastie des Tang唐 (618-907) et perpétuerait la tradition très ancienne, du début de l’ère chrétienne, du culte des âmes errantes. L’attribution de nombreux jours de congés, durant cette période, dès la dynastie des Tang, aurait donné la possibilité à la plupart des Chinois de se rendre dans leur province natale afin d’y visiter les tombes ancestrales.

Cependant, depuis 2008, cette fête donne lieu à une frénésie commerciale sans pareille et chaque année, cette tradition -pourtant plusieurs fois millénaires- apporte son lot de folklore. C’est ainsi qu’en 2012, des smartphones en papier ont été brûlés sur les stèles funéraires et que des liasses de faux billets ont été offertes aux défunts, contrairement à la coutume qui veut que les offrandes soient authentiques afin d’apporter la sérénité aux âmes des disparus[1].

En outre, cette fête est actuellement l’occasion d’un formidable déploiement de forces de police en RPC. Elles ont pour mission d’empêcher la commémoration des morts « interdits », ou du moins d’éviter tout rassemblement trop important, qui pourrait nuire à la stabilité du régime politique. Ces âmes errantes dont on ne peut célébrer le culte sont nombreuses. Il y a, par exemple, les victimes du 4 juin 1989, lors du massacre par les forces armées d’étudiants sur la place Tiananmen 天安门 à Pékin, ou encore celles des écoles effondrées lors du séisme survenu dans la province du Sichuan en mai 2008. En effet, ces écoles auraient été mal construites et le gouvernement local, corrompu, n’en aurait pas tenu compte. Mais il y a aussi Lin Zhao林昭 (1932-1968), une intellectuelle « dissidente » exécutée en geôle en 1968 durant la Révolution Culturelle, ou encore Zhao Ziyang 赵紫阳 (1919-2005), ex-secrétaire général du Parti Communiste Chinois (PCC) et ex-Premier Ministre, limogé durant les événements de Tiananmen en 1989[2]. A sa mort, les autorités ont proposé un emplacement au cimetière révolutionnaire de Babaoshan. La famille a refusé pour ne pas rabaisser dans l’au-delà l’ex premier ministre dont toute mention est désormais taboue.

La plupart de ceux qui ont voulu lui rendre hommage le 5 avril 2012 (date de Qingmingjie), devant son ancienne demeure à Pékin, ont été interceptées par la police municipale…

Plus récemment, le dissident Yang Jia 杨佳 (1980-2008) avait assassiné, en 2008, six fonctionnaires de police pour se venger de leur violence. Son procès expéditif, puis son exécution la même année, en ont fait un héros parmi les contestataires du régime. Ceux qui ont voulu se rendre sur sa tombe ont également été arrêtés.

 En fait, ce jour est marqué par les répressions depuis le début de l’ère communiste en 1949. C’est ainsi qu’en 1976, le jour de Qingmingjie, des centaines de Pékinois sont venus déposer des offrandes et des poèmes au pied du Monument aux héros du Peuple, place Tiananmen à Pékin, en mémoire du premier ministre Zhou Enlai 周恩来 (1898-1976), dont les funérailles avaient été considérées comme bâclées par une grande partie de la population chinoise. Ce message de désapprobation à l’égard du pouvoir en place –Mao Zedong毛泽东 (1893-1976) et la « Bande des Quatre »- a provoqué l’intervention de la police et des manifestations, qui auraient précipité la chute de la faction la plus dure du régime et le retour de Deng Xiaoping邓小平 (1904-1997), à la tête du pays. Le 5 avril 1976, classé alors comme contre-révolutionnaire, a été réhabilité en 1978. Aujourd’hui, plus aucun dirigeant du PCC n’ose évoquer les incidents passés. Pourtant, lors de son discours de clôture de l’Assemblée le 14 mars 2012, le Premier Ministre Wen Jiabao 温家宝 (1942 – ) a laissé entendre que, pour la prospérité future du pays, il faudrait cesser d’ignorer le passé. Et Wen Jiabao se réclame de Hu Yaobang胡耀邦 (1915-1989), l’ex-Premier Ministre chinois « progressiste » qui avait entrepris la réhabilitation des victimes de la Révolution Culturelle. Il avait été limogé pour cela en 1987.

Sa mort, le 15 avril 1989, avait provoqué un grand rassemblement d’étudiants place Tiananmen, pour demander sa réhabilitation. Or, les nombreuses manifestations qui ont suivi, en vue d’une ouverture démocratique du Parti, se sont terminées par un bain de sang lorsque les chars de l’armée ont écrasé des étudiants sur cette même place.

La RPC n’en a donc pas encore fini de régler ses comptes avec les morts et Qingmingjie, pourtant à l’origine une simple fête traditionnelle, est devenue un des symboles de lutte et une date quelque peu « effrayante » pour le gouvernement du PCC.

Anne Jaurès


[1] Voir article de Brice Pedroletti, « Le cimetière des dissidents », Le Monde, 7 avril 2012.

[2]  Voir le livre posthume de Zhao Ziyang, dans lequel il relate ses mémoires : Zhao Ziyang, Prisoner of the State, The Secret Journal of Premier Zhao Ziyang, New York, Bao Pu, Renee Chiang, Adi-Ignatus, 2009.

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