Table ronde 27 avril 2012: « La famille chinoise dans tous ses états »

Rendez-vous à tous pour notre

Table ronde le 27 avril 2012 de 13h à 18h en salle G104

« La famille chinoise dans tous ses états »

Université Montpellier 3 Paul-Valéry – Route de Mende

Programme:

 – 13h. Solange Cruveillé (MCF – UPV – IRIEC/CRC) : introduction

– 13h30. Emilie Guillerez (doctorante IRIEC/CRC) : La famille dans l’oeuvre de Chi Li : rupture avec la tradition et critique sociale.

– 14h. Fabrice Lebert (doctorant IRIEC/CRC) : La famille traditionnelle en rupture avec la famille moderne (à partir des diangu)

– 14h30. Anne Jaurès (doctorante IRIEC/CRC) : Le trafic d’enfants en Chine et son incidence sur les familles chinoises au XXIe siècle

– 15h. Du Lili (doctorante IRIEC/CRC) : la population d’âge mûr dans la solitude après le départ de leurs enfants et les impacts de l’accélération du vieillissement démographique en Chine

– 15h30 : pause

– 16h. Nancy Balard (doctorante IRIEC/CRC) : L’importance des liens du sang dans l’industrie porcelainière de Jingdezhen

– 16h30. Huang Chunli (doctorante université de Provence) : Les étudiants chinois en France

– 17h. Xia Dongchun (doctorante IRIEC/CRC) : l’attribution des prénoms dans la famille chinoise

– 17h30. Patrick Doan (MCF – UPV – IRIEC/CRC) : La famille dans “Famille”, de Ba Jin

– 18h : clôture

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Survoler l’histoire de Chine à travers le changement de nom de Pékin [北京名称历史变更 — 中国历史的缩影]

Les fouilles archéologiques réalisées à Zhoukoudian周口店[1] dans les années 20 révèlent que la région de Pékin était déjà habitée par le Sinathropus pekinensis (ou Homo erectus pekinensis) à l’époque du pléistocène, il y a 500.000 ans. Or c’est sous le nom de Ji que la ville de Pékin est mentionnée pour la première fois dans l’histoire écrite de Chine : Le roi Wu renversa le règne de Yinzhou, et ensuite il retourna à sa base située à Shangluo. Aussitôt il descendit de son char et conféra aux descendants de Huangdi la terre de Ji [2]. Cela prouve que l’existence de la ville de Pékin remonte au moins à l’époque des Zhou occidentaux (1121-771 a.e.). Parallèlement, un autre royaume tributaire, Yan, fut conféré au Duc Zhao召公. Les royaumes de Jiet de Yan se trouvent tous les deux dans la région de l’actuelle Pékin. Plus tard, le royaume de Yan devint plus puissant et annexa le territoire de Ji. L’ancienne capitale du royaume Ji — la cité de Ji fut désignée comme la nouvelle capitale du royaume de Yan. De là vient une autre appellation traditionnelle de Pékin, Yanjing燕京 (la capitale de Yan), encore utilisée de nos jours. Cela marque le début de l’histoire de la construction de la ville de Pékin.[3]

Sous l’Empire des Qin (221-207 a.e.), l’ancien royaume de Yan était divisé en six comtés郡 ; le comté où se trouve la cité de Ji s’appelle Guangyang广阳. Sous les Han occidentaux, Pékin connut plusieurs changements de nom : le royaume de Yan, le comté de Guangyang, le royaume de Guangyang, puis le comté de Guangyou广有.[4] Sous les Han orientaux, la région de Pékin relevait de l’administration de Youzhou幽州.

Ensuite, la Chine resta divisée de 220 à 580, et Pékin fut témoin d’une série de changements de régime. Durant la dynastie la plus courte dans l’histoire de Chine, celle des Sui (581-618), la cité de Ji se situait dans le comté Zhuo涿郡. Sous la dynastie des Tang (618-907) qui installa sa capitale à Chang’an长安 (Xi’an西安aujourd’hui), Pékin devint la préfecture de Youzhou幽州.

Les Khitan, fondateurs de la dynastie des Liao (947-1127), adoptèrent le système de cinq capitales五京制[5] ; Pékin, en tant que capitale secondaire 陪都 fut nommée Nanjing南京 (la capitale du sud), par rapport à sa situation géographique, au sud de Shangjing上京 (la capitale suprême).

Sous les Song (960-1279), Pékin fut appelée Yanjing燕京. Puis, les Jürchen s’emparèrent du nord de la Chine et y fondèrent la dynastie des Jin (1115-1234). Les Jürchen ont opté pour Pékin comme capitale et l’ont baptisée Zhongdu中都 (la capitale du milieu). En 1215, Gengis Khan conquiert cette ville et change son nom en Yanjing燕京. Environ un demi-siècle après, Khubilai charge le fonctionnaire Liu Bingzhong刘秉忠[6] de la construction de la nouvelle cité impériale des Yuan (1271-1368) à Pékin, connue désormais par les Chinois sous le nom de Dadu大都 (la Grande Capitale), et Cambaluc (la ville du grand Khan) par les Occidentaux.

Après les Mongols, les Han reprennent le pouvoir sur la Chine, ouvrant une nouvelle époque, celle des Ming (1368-1644). Le troisième empereur Zhu Di朱棣 décide de transférer la capitale de Nanjing à Pékin. L’ancienne ville du grand Khan est nommée Pékin-Beijing北京 (la capitale du nord), appellation que la dynastie suivante, celle des Mandchous (1644-1911), a préservée jusqu’à la République. En 1928, le gouvernement nationaliste transfère la capitale de Pékin à Nanjing ; Pékin devient Beiping北平 (la Paix du Nord). A partir de 1949, avec l’installation de l’administration centrale du régime communiste, cette ville retrouve sa position de capitale sous le nom de Pékin.

Il faut noter que parmi les cinq dynasties qui ont élu Pékin comme capitale, quatre sont fondées par les peuples de la steppe : les Khitan, les Jürchen, les Mongols, et les Mandchous. Cela prouve la grande importance stratégique de Pékin pour la conquête de l’Empire du milieu.

Du Lili


[1]                周口店, dans l’arrondissement de Fangshan ( 房山 ), à 42 kilomètres au sud-ouest de Pékin. Le site de découverte fut inscrit sur la liste du Patrimoine mondial en 1987 de l’UNESCO. Pour plus d’informations, voir http://whc.unesco.org/fr/list/449/

[2]               [ Wǔwáng kè yīn, fǎn shāng, wèi jí xià chē, ér fēng huángdì zhīhòu yú jì武王克殷,反商,未及下车,而封黄帝之后于蓟 ] Un chapitre du «Livre de musique» du «Livre des rites»

[3]                Hou Renzhi侯仁之/Deng Hui邓辉, «Origine et évolution de la cité de Pékin» (Běijīngchéng de qǐyuán yǔ biànqiān北京城的起源与变迁), Zhongguo shudian chubanshe, 2001, p.25

[4]                Zhang Yongjun章永俊, «Histoire de l’industrie artisanale de Pékin» (Běijīng shǒugōngyè shǐ北京手工业史), Renmin chubanshe, 2011, p.69

[5]                Les cinq capitales sont : la capitale suprême (Shangjing上京), qui se situe en Mongolie intérieure de nos jours ; et quatre capitales secondaires : Nanjing (南京) qui est Pékin d’aujourd’hui, Dongjing (东京),  Liaoyang (辽阳) de nos jours, Zhongjing (中京) en Mongolie intérieure et enfin Xijing (西京), qui correspond au Datong (大同) des temps modernes.

[6]                ( 1216 – 1274 ), homme politique et écrivain de la dynastie des Yuan

                                                                                                                                                

Quand Zhang Ailing fait son cinéma [当张爱玲涉足影坛时]

Zhang Ailing

On connaît la Shanghaienne Zhang Ailing 张爱玲 (1920-1995), née Zhang Ying 张瑛 (Eileen Chang de son nom américain) pour sa contribution majeure à la littérature chinoise. Son talent pour l’écriture se révéla très tôt et, sous l’égide de l’éditeur Zhou Shoujuan 周瘦鹃, elle devint au début des années quarante un écrivain reconnu et apprécié. Son œuvre, composée en grande partie à Shanghai (avant l’exil de l’auteure à Hong Kong en 1952, qui fut suivi d’un aller simple pour les Etats-Unis deux ans plus tard), offre une vraie singularité qui détonne dans le paysage littéraire de l’époque. Dans ses romans et nouvelles, l’accent est mis sur le ressenti, les conflits intérieurs des personnages, la tension amoureuse, alors même que la littérature de cette période, dans une Chine envahie par le Japon (nous sommes alors en pleine guerre mondiale) tendait vers la résistance à l’ennemi[1]. Tout en nous plongeant dans le contexte sociopolitique de l’époque, l’œuvre de Zhang est dépourvue de revendications patriotiques, l’auteure préférant se focaliser sur la vie et la psychologie de ses protagonistes – lesquels sont, en majeure partie, des femmes. Zhang fait en effet montre d’une grande sensibilité à la condition féminine, la vie personnelle de l’écrivaine n’étant pas étrangère à ce fait. Jeunes filles aspirant à la liberté, femmes assujetties par la tradition, société et familles rétrogrades, autant de thèmes qu’elle explora sans relâche.

Lust, Caution

Zhang Ailing apporta également sa contribution au monde cinématographique, qui adapta plusieurs de ses œuvres. Si sa nouvelle  Sè, jiè  《色,戒》(Lust, Caution) connut son heure de gloire internationale à la sortie du film éponyme de Ang Lee en 2008, elle fut également scénariste, notamment pour l’industrie du film de Hong Kong (la Chine, devenue populaire entre temps, s’étant spécialisée dans le film de propagande). Les films dont elle signa le scenario (une quinzaine entre 1947 et 1964) sont malheureusement introuvables en France (et non traduits). Pour les curieux (qui parlent cantonais et/ou lisent les caractères complexes) qui voudraient savoir ce qui se faisait à l’époque dans les studios de la concession britannique (pour information, Bruce Lee, citoyen américain, n’apportera sa pierre à l’édifice cinématographique local qu’à partir des années 1970) voici un extrait en ligne de Nán běi xǐ xiāngféng 南北喜相逢 (Rencontre heureuse du nord et du sud, 1964), une historiette d’amour contrarié qui finit bien.

海上花

La contribution de Zhang Ailing à la culture de son pays ne s’arrête pas là. L’écrivaine et scénariste fut également traductrice. Aux Etats-Unis, où elle était exilée depuis 1954, elle s’attela à la traduction en mandarin et en anglais du roman de Han Bangqing 韩邦庆 (1856-1894) Hǎi shàng huā lièchuán 《海上花列传》 (Biographie des fleurs de Shanghai, en ligne ici), écrit en langue wú  (Wú yǔ 吴语) [2] et fidèle au style de Shanghai (hǎipai 海派) [3]. Si le roman de Han Bangqing fut traduit par Zhang en anglais sous le titre The Sing-song girls of Shanghai, en référence au nom que donnèrent les Occidentaux aux courtisanes chinoises qui chantaient pour divertir leurs clients, le titre chinois original ne manquera pas de parler aux cinéphiles : c’est en effet de ce même roman que le Taïwanais Hou Hsiao-hsien 侯孝贤 tira son film Les fleurs de Shanghai (Hǎi shàng huā 海上花), sélectionné pour la Palme d’Or au festival de Cannes de 1999. Sans Zhang Ailing, le film n’aurait sans doute jamais vu le jour. Fait amusant, dans Les Fleurs de Shanghai comme dans Lust, Caution, l’un des personnages principaux est interprété par l’acteur l’acteur Tony Leung 梁朝伟. Gageons que Zhang Ailing n’aurait certainement rien trouvé à redire à ce qu’un Hongkongais s’immisce par deux fois dans la peau d’un personnage shanghaien, elle qui aimait tant sa ville natale et situa plusieurs de ses intrigues à Hong Kong, ville qui l’accueillit en temps de guerre.

 Emilie Guillerez


[1] Le virage littéraire qui signa l’engagement politique des écrivains dans les années trente fut abordé lors de la publication en 1928 de l’article 从文学革命到革命文学 Cóng wénxué gémìng dào gémìng wénxué [De la révolution littéraire à la littérature révolutionnaire ]  par Cheng Fanwu 成仿吾.

[2] Estimé à 90 millions de locuteurs environ, le wu est un dialecte (d’aucuns parlent de langue) parlé principalement à Shanghai, dans les provinces du Zhejiang 浙江 et du Jiangsu 江苏.

[3] Pour davantage d’informatin sur le hǎipai, voirChen Sihe, « Deux courants de la littérature du hǎipai » in Annie Curien (dir.), Ecrire au présent. Débats littéraires franco-chinois, Paris, Maison des sciences de l’homme, 2003, p. 103.

Qingmingjie et les âmes souffrantes des dissidents chinois

La fête de Qingming ou Qīngmíngjié 清明节 désigne le début de l’une des vingt-quatre périodes du calendrier agricole traditionnel chinois. Située début avril selon notre calendrier solaire, elle indique, par son nom chinois, les caractéristiques climatiques de cette période, à savoir la pureté (de l’air) et la lumière (du soleil). Elle correspondait autrefois à l’époque où les paysans préparaient leur matériel agricole en vue des semailles et autres activités agricoles printanières.

Or, ce jour a été désigné en Chine comme journée nationale du nettoyage des tombes ou sǎomù 扫 墓 en 1935. Depuis lors, elle est considérée en République Populaire de Chine (RPC) comme la Fête des morts. Jour férié à Taiwan depuis sa création en 1949, il ne l’est devenu en RPC qu’en 2008. Cette journée est consacrée à l’entretien des tombes de manière à amoindrir les souffrances des âmes des défunts, selon les croyances traditionnelles chinoises. Cette coutume de la visite des tombes familiales remonterait à la dynastie des Tang唐 (618-907) et perpétuerait la tradition très ancienne, du début de l’ère chrétienne, du culte des âmes errantes. L’attribution de nombreux jours de congés, durant cette période, dès la dynastie des Tang, aurait donné la possibilité à la plupart des Chinois de se rendre dans leur province natale afin d’y visiter les tombes ancestrales.

Cependant, depuis 2008, cette fête donne lieu à une frénésie commerciale sans pareille et chaque année, cette tradition -pourtant plusieurs fois millénaires- apporte son lot de folklore. C’est ainsi qu’en 2012, des smartphones en papier ont été brûlés sur les stèles funéraires et que des liasses de faux billets ont été offertes aux défunts, contrairement à la coutume qui veut que les offrandes soient authentiques afin d’apporter la sérénité aux âmes des disparus[1].

En outre, cette fête est actuellement l’occasion d’un formidable déploiement de forces de police en RPC. Elles ont pour mission d’empêcher la commémoration des morts « interdits », ou du moins d’éviter tout rassemblement trop important, qui pourrait nuire à la stabilité du régime politique. Ces âmes errantes dont on ne peut célébrer le culte sont nombreuses. Il y a, par exemple, les victimes du 4 juin 1989, lors du massacre par les forces armées d’étudiants sur la place Tiananmen 天安门 à Pékin, ou encore celles des écoles effondrées lors du séisme survenu dans la province du Sichuan en mai 2008. En effet, ces écoles auraient été mal construites et le gouvernement local, corrompu, n’en aurait pas tenu compte. Mais il y a aussi Lin Zhao林昭 (1932-1968), une intellectuelle « dissidente » exécutée en geôle en 1968 durant la Révolution Culturelle, ou encore Zhao Ziyang 赵紫阳 (1919-2005), ex-secrétaire général du Parti Communiste Chinois (PCC) et ex-Premier Ministre, limogé durant les événements de Tiananmen en 1989[2]. A sa mort, les autorités ont proposé un emplacement au cimetière révolutionnaire de Babaoshan. La famille a refusé pour ne pas rabaisser dans l’au-delà l’ex premier ministre dont toute mention est désormais taboue.

La plupart de ceux qui ont voulu lui rendre hommage le 5 avril 2012 (date de Qingmingjie), devant son ancienne demeure à Pékin, ont été interceptées par la police municipale…

Plus récemment, le dissident Yang Jia 杨佳 (1980-2008) avait assassiné, en 2008, six fonctionnaires de police pour se venger de leur violence. Son procès expéditif, puis son exécution la même année, en ont fait un héros parmi les contestataires du régime. Ceux qui ont voulu se rendre sur sa tombe ont également été arrêtés.

 En fait, ce jour est marqué par les répressions depuis le début de l’ère communiste en 1949. C’est ainsi qu’en 1976, le jour de Qingmingjie, des centaines de Pékinois sont venus déposer des offrandes et des poèmes au pied du Monument aux héros du Peuple, place Tiananmen à Pékin, en mémoire du premier ministre Zhou Enlai 周恩来 (1898-1976), dont les funérailles avaient été considérées comme bâclées par une grande partie de la population chinoise. Ce message de désapprobation à l’égard du pouvoir en place –Mao Zedong毛泽东 (1893-1976) et la « Bande des Quatre »- a provoqué l’intervention de la police et des manifestations, qui auraient précipité la chute de la faction la plus dure du régime et le retour de Deng Xiaoping邓小平 (1904-1997), à la tête du pays. Le 5 avril 1976, classé alors comme contre-révolutionnaire, a été réhabilité en 1978. Aujourd’hui, plus aucun dirigeant du PCC n’ose évoquer les incidents passés. Pourtant, lors de son discours de clôture de l’Assemblée le 14 mars 2012, le Premier Ministre Wen Jiabao 温家宝 (1942 – ) a laissé entendre que, pour la prospérité future du pays, il faudrait cesser d’ignorer le passé. Et Wen Jiabao se réclame de Hu Yaobang胡耀邦 (1915-1989), l’ex-Premier Ministre chinois « progressiste » qui avait entrepris la réhabilitation des victimes de la Révolution Culturelle. Il avait été limogé pour cela en 1987.

Sa mort, le 15 avril 1989, avait provoqué un grand rassemblement d’étudiants place Tiananmen, pour demander sa réhabilitation. Or, les nombreuses manifestations qui ont suivi, en vue d’une ouverture démocratique du Parti, se sont terminées par un bain de sang lorsque les chars de l’armée ont écrasé des étudiants sur cette même place.

La RPC n’en a donc pas encore fini de régler ses comptes avec les morts et Qingmingjie, pourtant à l’origine une simple fête traditionnelle, est devenue un des symboles de lutte et une date quelque peu « effrayante » pour le gouvernement du PCC.

Anne Jaurès


[1] Voir article de Brice Pedroletti, « Le cimetière des dissidents », Le Monde, 7 avril 2012.

[2]  Voir le livre posthume de Zhao Ziyang, dans lequel il relate ses mémoires : Zhao Ziyang, Prisoner of the State, The Secret Journal of Premier Zhao Ziyang, New York, Bao Pu, Renee Chiang, Adi-Ignatus, 2009.

Sur la piste de Qīng míng shàng hé tú 清明上河图 [追踪«清明上河图»]

ou Les tribulations d’un rouleau (de papier) peint.

D’aucuns se demandent peut-être de quelle  peinture est extraite l’image qui surmonte ce blog.

Il s’agit de la partie centrale* d’un rouleau exécuté en 1127 par Zhang Zeduan 张择端, d’abord fonctionnaire militaire au Shandong, puis étudiant à l’école de peinture du Palais Impérial, à Bianjing 汴京. L’original est un lavis sur soie à l’encre de Chine (il aurait été ridicule d’importer de l’encre, à cette époque) rehaussé de couleurs, d’une longueur de 528,7 cm sur 24,8 cm. Autant dire que vous aurez de la peine à le suspendre dans votre salon.

On peut traduire le titre par « Le long de la rivière Bian, dans la capitale prospère en temps de paix » (ou « Le long de la rivière pendant le festival Qingming », ou encore « Toile sur la rivière lors de la Fête des morts »). Zhang Zeduan y représente la rivière Bian 汴水, quand elle traverse Bianjing, capitale des Song du nord (960-1127) et actuelle Kaifeng. Si 1127 est la bonne date, on se souviendra que cette année marque la fuite sans gloire  des Song, et le transfert de la capitale de Bianjing/ Kaifeng à Hangzhou, pour la grande joie des Song du sud (1127-1279) qui rejoignaient ainsi le paradis sur terre, et au grand désespoir du poète Lu You (陆游), qui rêva toute sa vie de croiser le fer avec les barbares venus du nord-est, sans jamais parvenir à les rencontrer.

Son premier propriétaire est l’empereur Hui 宋徽宗. En 1279, le rouleau quitte Hangzhou pour passer en Chine du nord. Sorti frauduleusement du Palais impérial, il est vendu et revendu à des familles d’aristocrates ; en 1524, on l’aperçoit à Changzhou, entre les mains de Lu Wan 陆完, dont l’épouse aurait faire faire une copie ; Yan Song 严嵩, ministre des Ming, l’achète (la copie ou l’original ?). L’empereur ayant été mis au courant, Yan est dépossédé de tous ses biens, le rouleau retrouve son écrin au Palais  Mais un eunuque, Feng Bao, le dérobe en 1578 ; on le voit passer entre 1736 et 1795 chez Lu Feixi, puis chez Bi Yueyin. Il réintègre le Palais sous les Qing. Pu Yi 溥仪, le « dernier empereur », en hérite en 1911, le cache en 1925 dans la concession française de Tianjin(au lieu dit Le jardin des Zhang 张园) avant de l’emmener en Mandchourie, en 1932. En 1945, le maître de l’éphémère Mandchoukouo 满洲国 tente de s’enfuir ;  le rouleau, qui ne trouve pas sa place dans l’hélicoptère nippo-impérial, disparaît lors du sac du palais de Changchun 长春. En 1949, Zhang Kewei 张克威, officier de l’armée populaire de libération, en retrouve la trace et le confie au musée du Nord-Est, qui l’enverra à Pékin. L’affaire n’est pas terminée : un complice de Lin Biao 林彪, Li Zuopeng 李作鹏, s’en serait brièvement emparé pendant la révolution culturelle. Mais la fin du « coup d’Etat de la ligue contre-révolutionnaire » du maréchal Lin Biao renverra l’œuvre au musée.

Aujourd’hui, elle se trouve au musée d’histoire, place Tiananmen, et n’est exposée qu’à de rares occasions.

Cela étant, je possède également deux originaux. C’est du moins ce que m’ont certifié les deux vendeurs pékinois qui, le cœur déchiré de m’abandonner un trésor national pour un montant dérisoire, me les ont bradés, à trois ans d’intervalle. Lequel est le vrai ? Et quelles sont les deux sauvegardes ? Détiens-je l’original du XIIe siècle et la copie du XVIe siècle ? Suis-je riche ?

* Note de l’administratrice : La partie centrale apparaissait dans l’ancienne version de notre blog. A présent, le morceau qui compose la bannière est la première partie (gauche) du rouleau.

 Patrick Doan

Étymologies croisées du mot porcelaine (cí 瓷) [瓷 — 东西方词源的交汇]

La porcelaine a longtemps été un objet de convoitise entouré d’un halo de mystère, que ce soit pour les Européens, mais aussi en Asie. La Chine a produit de la porcelaine et en a exporté en masses vers l’Europe des siècles avant que cette dernière ne soit capable d’en fabriquer. Cette incompréhension vis-à-vis de cette matière transparaît jusque dans les mots choisis pour l’incarner.

La porcelaine, invention chinoise, est désignée en chinois sous le caractère  瓷, dont l’élément phonétique est 次 et l’idéogramme 瓦, signifiant tuile. Cet objet étant issu des arts potiers, l’étymologie fait sens. En revanche, dans les temps anciens, la porcelaine était aussi désignée sous le caractère 磁. Or cet idéophonogramme est aussi plus communément employé pour faire référence à la pierre magnétique. Là, le lien entre la pierre magnétique et la porcelaine reste flou. Il semble bien s’agir d’une confusion sur l’origine de la porcelaine. Il est également intéressant de constater que c’est ce même caractère 磁 qui est encore utilisé au Japon pour désigner la porcelaine.

En Europe, l’origine du terme porcelaine est encore plus fantaisiste. Le mot vient de l’italien porcella (la truie) et a ensuite été réemployé dans la langue vulgaire pour désigner la vulve… En raison d’une certaine ressemblance, le terme a par la suite été repris afin de désigner un type de coquillage. Le terme porcelaine en référence à ce coquillage apparaît pour la première fois, en catalan, dans le Consulat de la mer de Barcelone[1], premier code maritime rédigé entre le XIIe et le XIVe siècle, légiférant sur les coutumes maritimes en Méditerranée.

Le premier Européen à avoir employé le terme en référence à la porcelaine – l’objet – fut Marco Polo, lorsqu’il dicta à Rustichello de Pise son Livre des Merveilles, rédigé en 1298 en langue d’Oc[2].  Lors d’un séjour dans la province côtière du Fujian 福建, Marco Polo raconte que « près de cette cité de Çayton [Quanzhou 泉州] il y a une autre cité appelée Tiunguy[3] dans laquelle on fabrique quantité d’écuelles et de porcelaines qui sont très belles »[4]. Comment le coquillage porcelaine a-t-il donné son nom à cet objet translucide venu de Chine ? Marco Polo aurait-il pu croire que la porcelaine était faite à base de coquillage pilé ? C’est en tout cas la rumeur qui s’est répandue par la suite dans l’Europe médiévale[5].

Il faudra attendre l’aube du XVIIIe siècle pour que l’Europe découvre enfin, après maintes expériences, comment recréer la porcelaine. Mais l’étymologie du mot témoigne encore de toutes les interrogations qui ont entouré les origines de la porcelaine.

Nancy Balard

[1] John CARSWELL, Blue and white Chinese Porcelain around the World. British Museum Press, Londres, 2000, p. 18.

[2] Jean-Pierre DRÈGE, Marco Polo et la route de la soie, Gallimard, Paris, 1998, p. 109.

[3] Tiunguy aurait été située sur le site de l’actuel district de Tong’an 同安, au Sud-est de la province du Fujian 福建. Voir John CARSWELL, op. cit., p. 19 ; 196.

[4] Marco POLO, Le livre de Marco Polo [traduction de A. J. H. Charignon], Albert Nachbaur Éditeur, Pékin, 1924, p. 112.

[5] John CARSWELL, op. cit., p. 18.