L’origine des pétitions en Chine [上访在中国的起源]

Le système judiciaire chinois actuel (2012) composé de la Cour Suprême, du Parquet Populaire Suprême et des tribunaux des divers échelons, est entièrement soumis au Parti Communiste Chinois ou PCC. Les lois sont nombreuses mais généralement non respectées et les expropriations et arrestations arbitraires des prétendus dissidents sont légion.

Les tribunaux locaux et le tribunal de Pékin ont aussi pour tâche de résoudre les conflits et de répondre aux plaintes des pétitionnaires. Depuis le début de la présidence de Hu Jintao , ces derniers -le plus souvent des paysans- sont de plus en plus nombreux à monter à Pékin pour tenter de faire valoir leurs droits, face notamment aux expropriations forcées. Ces mouvements, émanant la plupart du temps de villageois, échouent souvent et se terminent parfois dans un bain de sang.

Néanmoins, ce phénomène de pétitions n’est pas récent. En effet, comme l’a expliqué Léon Vandermeersch  dans son article intitulé « L’institution chinoise de remontrance »[1], ce principe de l’accessibilité à la critique du gouvernement -autrefois celui de l’empereur- a été mis en place dès la dynastie des Han 汉 (- 206 à 220 après J.C.) puis réformé et développé sous les Song 宋 (960-1279), marginalisé sous les Yuan元 (1271-1368) et profondément dénaturé par les Ming明 (1368-1664) et la dernière dynastie mandchoue des Qing清 (1644-1912).

Cependant, ce droit « démocratique » a toujours existé, quelle qu’ait été la dynastie au pouvoir. Ce droit était même une obligation à ses débuts. Il s’est toujours agi, comme c’est le cas aujourd’hui, de mieux contrôler les éventuels « dissidents » et de canaliser les critiques. Toujours d’après Léon Vandermeersch, la censure s’est peu à peu renforcée, surtout depuis la dynastie mongole des Yuan. Selon lui, « la correction des remontrances ne pèse jamais que sur le gouvernement des empereurs éclairés. Autrement dit, l’institution est liée au bon vouloir des empereurs, ce qui fait d’ailleurs qu’elle périclite à partir du durcissement du régime impérial initié par les Mongols. On ne saurait donc qualifier cette institution de démocratique »[2].

De nos jours, les Présidents de la RPC ne sembleraient donc pas pouvoir entrer dans la catégorie des « empereurs éclairés » définie par Léon Vandermeersch puisque la plupart des mouvements pétitionnaires actuels n’aboutissent pas.

Anne Jaurès


[1] Léon Vandermeersch « L’institution chinoise de remontrance », Etudes Chinoises, vol. XIII, n°1-2, printemps-automne 1994, pp. 31-45.

[2] Léon Vandermeersch « L’institution chinoise de remontrance », Etudes Chinoises, vol. XIII, n°1-2, printemps-automne 1994, p. 38.

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La Mort de Hua Tuo, médecin légendaire de Chine [神医华佗之死]

La médecine traditionnelle chinoise (MTC) est une véritable encyclopédie pluridisciplinaire. Plusieurs éléments de la MTC sont déjà inclus dans la liste nationale du patrimoine culturel immatériel de Chine. Cela aurait été impossible sans les contributions de plusieurs médecins qui ont marqué l’histoire de la MTC. Lorsqu’un médecin trouve un remède à une maladie  » incurable « , les Chinois disent qu’il est ‘‘la réincarnation de Hua Tuo, il a des mains miraculeuses qui font revenir le printemps’’ 华佗再世,妙手回春.

Hua Tuo华佗 est le pionnier de la chirurgie abdominale dans le monde, suite à sa propre invention, le Máfèisǎn麻沸散. Il a vécu à la fin des Han orientaux jusqu’au début des Trois Royaumes. Même aujourd’hui, il existe encore beaucoup d’histoires et d’anecdotes qui relatent son expertise et ses vertus. Sa mort se réfère à un autre personnage célèbre, Cao Cao曹操 (155-220), fondateur du Royaume de Wei. Selon l’«Histoire romancée des Trois Royaumes» 三国演义, alors qu’ il souffrait de maux de tête, Cao Cao, ayant entendu parler de ses exploits, convoqua Hua Tuo pour un meilleur traitement. Après examen, Hua Tuo aurait dit à Cao Cao que la source de ses maux de tête se trouvait dans son cerveau, et que sous l’anesthésie du Máfèisǎn, il suffirait d’ouvrir son crâne avec un « axe » pour la traiter. De nature très méfiante, Cao Cao soupçonna que Hua Tuo voulait se venger de la mort de Guan Yu 关羽*. Submergé par la colère, il ordonna donc la mort de Hua Tuo. Bien sûr, c’est la version romancée de la fin tragique du médecin.

En réalité, selon le récit des «Annales des Trois Royaumes» 三国志 et du «Livre des Han postérieurs» 后汉书,Hua Tuo avait effectivement traité les maux de tête de Cao Cao en utilisant l’acupuncture**. Ce traitement avait soulagé ses maux peu fréquents, qui s’étaient aggravés pourtant à intervalles réguliers à cause d’un rythme de travail intensif. Cao Cao exigea alors que Hua Tuo restât à son service en permanence, décision fatale pour Hua Tuo. Peu après, Hua Tuo s’excusa et retourna au pays natal. Cao Cao le pressa à plusieurs reprises de revenir, mais Hua Tuo refusa sous prétexte que son épouse était malade. Cao Cao se mit en colère et demanda la vérification des propos de Hua Tuo, qui s’avérèrent faux. Furieux, Cao Cao le jeta en prison, puis le condamna à mort.

Il existe différentes interprétations sur les motifs éventuels de Cao Cao d’avoir tué Hua Tuo, alors que Cao Cao est réputé pour sa grande admiration des hommes de talents. Deux analyses paraissent plausibles : Hua Tuo avait mis Cao Cao en colère par le mensonge sur l’état de santé de son épouse, et mentir au fils du ciel entraine la peine capitale en Chine ancienne ; ou Cao Cao n’avait pas vraiment considéré Hua Tuo comme quelqu’un de talent. A l’époque, sous le nom Fāngshì方士, qui regroupe les personnes exerçant le métier de médecine, d’astrologie et de divination, les médecins ne jouissaient pas d’un statut social valorisant. Cela se confirme par le propos de Cao Cao, lors qu’un conseiller tenta de le dissuader d’exécuter Hua Tuo : « Ce n’est pas la peine de s’inquiéter ; ne trouverait-on pas d’autres créatures misérables comme lui sous le ciel ? » 不忧,天下当无此鼠辈耶?Avec la disparition de Hua Tuo ont péri, pour de bon la formule d’anesthésique Máfèisǎn, ainsi que la plupart de ses remèdes qui auraient pu sauver tant de vies !

 *  Célèbre général à la fin des Han orientaux, qui a assisté Liu Bei pour la fondation du Royaume de Shu

** L’acupuncture de la MTC, avec la moxibustion, est inscrite sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’UNESCO en 2010.

                                                                                                                            DU Lili                                                           

L’organisation de la justice sino-mandchoue [清朝满汉司法制度]

On ne peut parler, pour la Chine du XIXe siècle, ni d’empire de Chine, ni d’empire mandchou, tant les conquérants venus du nord-est en 1644 n’ont pu se passer des administrateurs chinois, et tant les administrés chinois n’ont su se débarrasser de la domination « barbare ».

L’organisation de l’empire en général et de la justice en particulier nous sont principalement connus par un énorme ouvrage, la Collection des Statuts administratifs de la dynastie régnante, publiée à Pékin en 1684, 1724, 1747 et 1825.

Echelon central.

Au sommet de l’appareil judiciaire se trouve le ministère de la Justice. Composé de deux présidents, l’un mandchou, l’autre chinois, de quatre vice-présidents, de droite et de gauche, également mandchous et chinois, il comprend dans ses attributions tout ce qui concerne l’administration de la justice dans l’empire, dans le but d’aider l’empereur à maintenir l’ordre social. Dans les faits, les administrés chinois ne rencontraient généralement que la « moitié » chinoise de ces autorités bicéphales, soit dans un soucis de ménager leur susceptibilité, soit parce que le rôle des Mandchous n’était que de contrôler leur collègue chinois. Relève de ce ministère tout ce qui est relatif aux moyens employés pour pourvoir à l’application des lois, avec indulgence ou sévérité, au devoir d’écouter toutes les plaintes, de recevoir toutes les justifications avant de prononcer les jugements, aux droits d’accorder des grâces ou d’appliquer des châtiments ou fixer des amendes.  Les membres qui le composent doivent recevoir de leurs chefs de directions des rapports sur toutes les affaires de leur département. Les cas importants sont transmis au Conseil du cabinet ; ils expédient eux-mêmes les cas secondaires, avec en toile de fond la garantie de la dignité du gouvernement.

Lorsqu’une peine capitale est envisagée, les membres du ministère ou tribunal de justice se réunissent en Cour criminelle suprême avec les membres des deux autres cours criminelles : la Cour des censeurs impériaux (ou Grands informateurs) et la Haute Cour judiciaire (ou de Cassation) ; cet ensemble ainsi formé porte le nom de Cour des trois pouvoirs judiciaires (sanfasi 三法司). Cette cour examine à nouveaule procès en présence des accusés et des accusateurs. Il existe également un Grand tribunal  qui constitue les Grandes assises d’automne (qiujinzhou) dont le rôle est de se prononcer définitivement sur toutes les sentences capitales prononcées par les tribunaux de province avant que l’empereur ne se prononce lui-même ; il est constitué d’un membre du ministère de la Justice, et de huit membres choisis dans les trois grandes Cours souveraines que sont celle des Censeurs, celle de cassation et la Cour référendaire près le Conseil privé. Cette Cour suprême a le devoir d’examiner toute peine capitale avant exécution.

Echelon local.

En plus des cours et tribuanux qui siègent dans la capitale, il existe dix-sept grandes directions de justice provinciale, logée au ministère de la Justice. Celle du Zhili (région entourant Pékin), composée de deux présidents (un Mandchou, un Chinois), quatre vice-présidents (un Mandchou, un Mongol, deux Chinois), administre la justice du Zhili et l’aile gauche des huit bannières mandchoues (les bannières étant des unités militaires importées des steppes septentrionales). Celle de Fengtian (Moukden, Shenyang) couvre la péninsule du Liaodong, le Jilin, Qiqihar, les membres de la famille impériale et le bureau des affaires étrangères. Les autres directions sont celles des provinces : Jiangsu, Anhui, Jiangxi, Fujian, Zhejiang, Huguang, Henan, Shandong, Shanxi, Shaanxi, Sichuan, Guangdong, Guangxi, Yunnan et Guizhou.

On trouve encore la Chambre de dépôt des lois (liuliguan), qui recueille tous les édits et autres documents émanant de l’empereur et des autorités compétentes, en publie une compilation tous les cinq ans. Tous les dix ans, elle doit également éditer une nouvelle version du Code mis à jour.

Tout ce qui concerne le personnel et le régime pénitentiaire dépend de l’Intendance générale des prisons (dilaoting).

Le recouvrement des amendes est confié à la Trésorerie des amendes et des rachats de peines (cangfakou).

Enfin les ressources du ministère sont assurées par le Bureau d’approvisionnement et de recettes (fanyinzhou).

Les procès.

La justice est rendue sans le ministère d’avocats ou d’avoués. L’instruction de la cause se fait par écrit ; dans les tribunaux de première instance, il n’y a qu’un juge, qui est souvent le magistrat ou le fonctionnaire administrateur du lieu (on lira avec intérêt la série des Enquêtes du juge Ti (Di Renjie, dans les séries télévisées chinoises), de Robert van Gulick, qui, tout en décrivant l’époque des Tang – 618 à 907, s’est largement inspiré d’enquêtes policières effectuées sous les Qing) : le premier degré de juridiction est la juridiction du fonctionnaire immédiat qui représente, à son degré, la justice de l’Etat. C’est une justice gratuite lorsqu’il n’y a à subir ni amende, ni peine ; elle se rend à toute heure, quand on se présente devant le magistrat (une cloche est installée devant le tribunal, il suffit donc au plaignant de frapper cet instrument pour prévenir le juge ou ses sbires qu’il veut faire appel à leur sagesse).

Par rapport à la population de la Chine (plus de 400 millions d’âmes), les exécutions capitales semblent beaucoup moins nombreuses qu’en Europe. En 1817, par exemple, il n’y eut que 935 exécutions confirmées par les Grandes assises d’automne, 591 en 1628, 789 en 1828, 579 en 1829. En France, pour environ 35 millions d’habitants, la moyenne annuelle de condamnations à mort entre 1825 et 1831 était de 110.

Patrick Doan

Comment sa vocation vint à Lu Xun [鲁迅如何确立其毕生的志向]

Un chercheur en littérature chinoise ne peut que rendre hommage à Lu Xun 鲁迅 (1881—1936), père de la littérature chinoise moderne. Et, comme il faut bien commencer quelque part, c’est avec cet hommage que s’ouvrira ce blog. Né Zhou Shuren 周树人, Lu Xun, fort d’une éducation à l’occidentale* reçue à l’Ecole navale ainsi qu’à l’école des chemins de fer et des mines de Nankin, embarqua à l’instar de nombreux étudiants chinois d’alors pour le Japon afin d’y poursuivre sa formation.

Après avoir appris le japonais dans un cours préparatoire, Lu Xun s’inscrivit en 1904 à l’université de médecine de Sendai. Durant son enfance, il avait vu plusieurs médecins se succéder au chevet de son père tombé malade en raison de l’abus d’alcool et d’opium. L’enseignement des sciences occidentales qu’il reçut au Japon le persuada que les médecins traditionnels chinois étaient des charlatans uniquement attirés par l’argent. Un jour de l’année 1906,  Lu Xun assista à l’université à la projection de diapositives d’actualité dans l’une desquelles on voyait des Japonais exécuter publiquement un otage chinois accusé d’espionnage. Frappé par l’apathie du prisonnier, le futur auteur décida d’interrompre ses études de médecine pour écrire. Il expliquera plus tard sa décision dans la préface de son premier recueil de nouvelles Cris (呐喊 Nàhǎn — littéralement « Appel aux armes ») :

« Si un peuple ignorant et stupide, même plein de force et de santé, n’est bon qu’à se laisser tuer pour servir d’exemple à la foule, ou à assister à un aussi lamentable spectacle, le laisser mourir de maladie n’est pas un si grand malheur après tout. La première chose à faire est de changer sa mentalité. Or, comme je pensais alors que le meilleur moyen pour influencer les esprits était la littérature, je décidai de lancer un mouvement littéraire. » [Voir le texte original et sa traduction ici]

Li Yitai — [Marxism is the Most Lucid and Lively Philosophy] Portrait de Lu Xun, 1974 (Spencer Museum of Art, University of Kansas)

Nous ne nous étendrons pas davantage sur la biographie de Lu Xun, mais noterons que s’il avait renoncé à soigner les corps, il réussit à stimuler les âmes en devenant l’un des fers de lance de la modernité littéraire. Sa nouvelle Le journal d’un fou ( 狂人日记 Kuángrén Rìjì), inspirée du roman homonyme de Gogol et écrit en langue vernaculaire**, fut publiée en 1918 dans la revue Nouvelle Jeunesse (新青年 Xīn Qīngnián), peu après le plaidoyer de Hu Shi 胡适 pour l’adoption du báihuà et l’abandon de la langue classique en littérature. La nouvelle constitue l’un des textes fondateurs du Mouvement du 4 Mai, qui signa un renouveau intellectuel ainsi que la première vraie rupture dans l’histoire littéraire chinoise.

Comme quoi, écrire pour changer le monde n’est peut-être pas une vaine entreprise !

* On distinguait l’éducation traditionnelle, basée sur les classiques chinois, de l’éducation à l’occidentale, qui incluait les sciences modernes et les langues étrangères.

** La langue parlée ou langue vernaculaire, le báihuàwèn 白話文 , s’oppose à la langue littéraire classique, le  wényánwén 文言文, utilisée depuis la fin de la dynastie Han (206-220 ap.J.C.) dans la littérature, l’administration, la diplomatie. Apanage des lettrés, incompréhensible pour la majorité des Chinois, la langue classique fut abandonnée au profit de la langue parlée suite au Mouvement du 4 Mai 1919.

Emilie Guillerez